MOINEAUX SANS NID N° 40
40 – UN DEMON EN JUPONS !
Vers trois heures du matin, Alice décrocha le téléphone et appela chez elle.
— Monsieur le marquis est-il revenu ? » demanda-t-elle anxieusement.
— Non, Mademoiselle, lui répondit-on. Ni lui, ni monsieur Jacques ne sont à la maison »
— Dès qu’ils seront là, dites-leur de venir
immédiatement chez leur oncle
— Son état s’est-il aggravé ? » demanda respectueusement la voix du domestique.
— Oui… nous sommes très inquiets ; je
crains fort qu’il ne passe pas la nuit. Surtout, « n’oubliez pas d’avertir ces Messieurs !
Après avoir raccroché, elle revint dans la chambre du malade et s’étendit sur un divan, comme si elle voulait essayer de dormir. Mais en réalité, elle continuait à réfléchir, établissant un plan destiné à éloigner définitivement Robert Montpellier de la femme dont il était si amoureux.
Alice estimait déjà résolue l’affaire de l’héritage. Son plan ne pouvait échouer que si ses frères ne revenaient pas cette nuit même. Pendant ce temps, le malade semblait dormir plus tranquillement que jamais. On entendait à peine sa respiration et il ne faisait aucun geste. Mais les frères d’Alice n’arrivaient pas…
A ce moment, Anselme d’Evreux et son frère Jacques se trouvaient à quelques mètres du pavillon de chasse, plus morts que vifs !
Mireille restait inerte sur le pas de la porte. Enfin, les deux hommes s’approchèrent afin de savoir si elle était vivante, simplement évanouie, ou si… Jacques se pencha sur le petit corps immobile, avançant la main vers son cœur.
— Ne la touche pas ! s’exclama son frère. Tu vas te tacher ! Approche ton oreille de sa bouche pour entendre son souffle, mais ne la touche pas !
Jacques fit ce que son frère lui avait indiqué et murmura :
— Elle vit ! Elle respire ! Que faisons-nous ?
Anselme réfléchit un instant, regarda la porte, puis il prit une décision brusque.
— Il faut entrer dans la maison coûte que coûte. Il est indispensable que nous sachions ce qui s’est passé ici. Et, surtout, ce qu’est devenu le gosse !
— Allons-y, alors ! Approuva Jacques, pâle comme un mort.
Le marquis entra le premier dans le corridor et, un revolver à la main, il se dirigea vers la porte la plus proche. Mais à peine avait-il fait deux pas dans la salle à manger qu’il buta contre un corps… et sa peur fut telle que son arme partit toute seule !
Immédiatement, une autre détonation lui fit écho et une balle passa en sifflant au-dessus de sa tête. Il fit demi-tour aussitôt et s’enfuit dans une course folle, rejoignant son frère qui courait vers la voiture. Affolés, tous deux bondirent dans le véhicule, sans plus s’occuper de la malheureuse enfant.
A plus de cent vingt à l’heure, ils ne tardèrent pas à arriver à Paris où ils rentrèrent chez eux. Dès leur arrivée, on les mit au courant du coup de téléphone d’Alice ; ils décidèrent donc de repartir immédiatement et, un quart d’heure plus tard, ils pénétraient dans l’appartement de Julien Delorme.
— Que se passe-t—il ? Demandèrent les deux frères en même temps.
Alice secoua la tête en soupirant :
— Je crois qu’il ne passera pas la nuit.
— Son état a donc empiré subitement ? demanda Anselme.
— Hier il allait bien, observa Jacques, surpris.
— Mais maintenant, il est très mal, assura la jeune femme. (Puis les regardant fixement) : Qu’avez-vous fait de la gamine ?
Les deux frères échangèrent un rapide coup d’œil et Anselme répondit sans oser dire la vérité :
— Elle est restée là-bas.
Après quelques secondes de silence, Alice reprit :
— S’il meurt cette nuit, demain nous n’aurons plus rien à craindre.
— Mais… le « testament » ? objecta Anselme.
— Le testament est là ! répondit-elle en montrant l’enveloppe.
— Il faut le détruire ! s’exclama Jacques.
— C’est ce qu’il y a de mieux à faire ! Approuva l’autre.
— D’autant plus qu’il annule le précédent qui était en notre faveur ! Souligna Alice. (Et, les regardant fixement, elle ajouta) : Il faut qu’il disparaisse cette nuit même. Le mieux est de le brûler.
— Et que dirons-nous si, demain, il voulait en faire un autre ?... objecta Anselme en secouant la tête. Il faut attendre que l’oncle ait cessé d’exister.
Alors, la jeune femme s’approcha du lit, appuya sa main sur la poitrine du gisant puis, avec un sang-froid extraordinaire, elle prit une petite glace et la plaça devant la bouche du moribond ; le verre ne s’embua pas…
La jeune femme se tourna vers ses frères et déclara avec un cynisme déconcertant :
— On peut brûler le testament maintenant !
Les deux frères sursautèrent.
— Il est mort ? Demandèrent-ils, tout en scrutant le visage émacié de leur oncle.
— Du moment que je vous dis que vous pouvez brûler le document …
Ils la regardèrent, inquiets et quelque peu soupçonneux. Puis le marquis demanda :
— Qu’as-tu fait, Alice ?
— Rien ! Rien ! répondit-elle, haussant les épaules. Sois tranquille Anselme et toi aussi Jacques… Prenez ce testament et qu’il cesse d’exister comme a cessé d’exister celui qui l’a rédigé… C’est la vie !
Les deux frères la regardèrent de nouveau stupéfaits.
— Mais… tu l’as… ?
— Assez parlé ! Désormais, nous n’avons plus rien à craindre de Pierrot, ni de sa petite amie, ni de personne d’ailleurs ! Nous sortons vainqueurs de cette affaire !
— Tu me fais peur, Alice ! Murmura Anselme.
— C’est toi qui me fais peur, avec ton manque de décision et d’énergie, répliqua-t-elle. Maintenant, écoutez-moi ; je vous avertis que je serai certainement obligée de vous accuser, de me mettre contre vous, mais ne vous en formalisez pas. Vous, vous pouvez ignorer ce document, tandis que pour moi, c’est impossible !
— Pourquoi ? demanda le marquis inquiet, tandis qu’il la scrutait de son regard aigu.
— Parce que je ne peux pas faire autrement. Vous, il suffira que vous niez l’existence de ce document… C’est tout ! Allez le brûler tout de suite !
Les deux frères sortirent, ahuris par ces événements tous plus dramatiques les uns que les autres et qui avaient eu lieu en si peu de temps.
— Qu’est-ce que je t’avais dit, Anselme ? murmura Jacques.
Le marquis d’Evreux lui jeta un regard ironique puis il rappela :
— Que notre sœur était redoutable, n’est-ce pas ?
— Oui, répondit l’autre. (Et il ajouta après un court silence) : Et je ne me fie pas à elle !
— Que crains-tu ?
Jacques haussa les épaules.
— Qu’elle nous trahisse afin de tout garder pour elle ! Je pense que, avant de le détruire, il serait prudent que nous jetions un coup d’œil sur ce testament. Il ne sera pas nécessaire de le dire à Alice.
— Tu as raison, Jacques ! Alice a passé de nombreuses nuits auprès de l’oncle et elle a très bien pu faire mettre une ou deux clauses la favorisant :
— De toutes façons, nous ne risquons rien en conservant ce testament.
— Mais où le mettre afin qu’il soit en sécurité ? demanda le marquis de plus en plus préoccupé.
— Nous trouverons bien !
— Il faut le cacher tout de suite ! répliqua son frère qui semblait au comble de l’anxiété. Et cela ne peut être chez nous !
Jacques secoua la tête négativement.
— Au contraire, il doit rester dans la maison ! fit-il d’un ton décidé. Il faut qu’il soit toujours à portée de notre main. Dans un logis comme le nôtre, il ne doit pas être bien difficile de trouver un endroit sûr.
— C’est vrai ! approuva son frère, une fois de plus.
Et les deux frères quittèrent la maison de Julien Delorme.
Restée seule près de l’oncle, Alice ne semblait absolument pas émue par la présence du mort. Son esprit, à cet instant élaborait une foule de projets. La perfide jeune femme se sentait maintenant sûre de triompher et jouissait à l’avance du plaisir qu’elle aurait à entrer en possession de l’héritage de Julien Delorme. Elle pensait aussi que ce serait tout bénéfice pour elle si ses frères pouvaient être exclus du partage !...
Maintenant, elle en avait fini avec cette existence médiocre et pleine de soucis ! Toujours aux prises avec des difficultés matérielles, avec des créanciers qui se faisaient de jour en jour plus impatients, plus exigeants… Ah ! tout cela allait être terminé !
Elle revoyait cette longue période de misère cachée dont elle avait tant souffert ! Se trouvant à la tête de tout cet argent, elle allait en profiter furieusement !
Elle songea à Robert Montpellier et, dans ses yeux, une flamme étrange s’alluma ; elle le contraindrait à l’aimer, elle lui ferait renier l’autre, cette odieuse rivale dont le peintre était tellement épris. Lorsqu’elle aurait conquis Robert, sa victoire serait complète !
Telles étaient les pensées d’Alice alors que son pauvre oncle venait à peine de rendre le dernier soupir…
( A SUIVRE LE 24 JUILLET )