MOINEAUX SANS NID N° 4
4 - J E A N
La Ramier dite « La Fouine », la mendiante en deuil qui, ce soir-là était sortie avec Mireille, ne tarda pas à s’énerver en voyant que la fillette ne revenait pas. Elle se mit donc à sa recherche et demanda à des gamins s’ils l’avaient aperçue. Ceux qui vivent dans la rue : crieurs de journaux, clochards, marchands ambulants, tous ces gens-là se connaissent. Ils forment une étrange et vaste famille qui vit sous le même toit. Et ce toit-là s’appelle le firmament…
— Oui, madame Ramier, répondit un des gamins interpellés, nous l’avons vue avec Pierrot.
— De quel côté sont-ils allés ?
— Vers la Porte de Pantin. Il se peut qu’ils y soient encore.
La mégère alla jusqu’à l’endroit indiqué sans trouver trace des deux enfants. Enfin, lasse de chercher, elle continua à mendier. Mais elle ne ramassait pas autant que lorsqu’elle était accompagnée par la fillette. C’était cette dernière qui émouvait les passants, bien sûr !
< Je parie qu’elle est retournée à la maison, la maudite gamine ! se dit-elle, frémissante de colère. Et la mère Picquet qui prétend qu’elle vaut mieux que la « Boiteuse » !... Si elle ne me rend pas l’argent que je lui ai donné, elle apprendra à me connaître ! Seule, il est inutile que je reste icii à perdre mon temps ! >
Et elle se dirigea vers la rue Louis Nadot, chez la brocanteuse pour reprendre la fillette ou se faire rendre l’argent qu’elle avait versé. Les rues devenaient impraticables ; des équipes de balayeurs les arrosaient avec des jets d’eau pour faire fondre la neige ; mais c’était peine perdue car la neige ne cesser de tomber. Les rues étaient désertes et c’est en vain que les crieurs de journaux s’égosillaient à annoncer le mystérieux crime de la rue Lakanal
« Madame » Picquet était en grande discussion avec un faux aveugle. Celui-ci n’avait pas ramassé assez d’argent pour pouvoir lui payer la location de sa guitare. Furieuse, l’Araignée se mit à l’accabler d’injures.
— Mais que voulez-vous que j’y fasse si, ce soir, les passants ne sont pas généreux ? répliqua l’homme.
— C’est toi qui ne sais pas travailler ! Faut-il que je sois sotte de t’avoir fait confiance ! Et, par-dessus le marché, tu me ramènes la guitare avec deux cordes cassées ! C’est moi qui vais les payer, peut-être ?
— Un de ces jours, je vous paierai les cordes et la location. Signez-moi ça.
— Signez, signez ! J’en ai assez de signer ! Je ne veux plus de comptes, ni avec la guitare, ni avec autre chose, vu que tu ne paies pas… Moi, je ne nourris pas les ivrognes… Vous dépensez ce que vous gagnez en vin et en pastis, puis, après, vous venez tous me raconter que la journée a été mauvaise et qu’il n’est passé personne !... Allons, vide tes poches… Je parie qu’elles sont pleines d’argent !
— Juste de quoi me payer un lit ; je ne tiens pas à dormir à la belle étoile par une nuit pareille.
Ah ! Tu l’avoue, que tu as de l’argent ! Coquin, encore ! Ou tu débourses ce que tu me dois, ou je t’arrache les yeux et je te rends aveugle pour de bon !
Ce disant, elle s’approchait de lui, menaçante, terrible, les ongles en avant… Des ongles ? Nous serions plutôt tentés de dire des griffes ! On eût dit un rapace enragé, une furie échappée des enfers, une sorcière de la plus sombre des légendes. Epouvanté, l’homme était sur le point de lui donner sa recette de la journée ; mais sans aucun doute, la perspective de passer la nuit dehors le retint.
— Je ne puis rien vous donner ! déclara-t-il.
Alors la mégère se jetaz sur lui, lui enfonça les ongles dans les joues, le griffant cruellement. Le mendiant avait beau se défendre, la vieille paraissait insensible à la douleur. Les coups n’avaient aucun effet sur elle ! Il réussit à lui saisir les poignets, mais la brocanteuse lui mordit la main, l’obligeant à lâcher prise. Et cette bataille se termine par la défaite du faux aveugle, qui avait les joues et le cou couverts de grandes traînées rouges.
— Ainsi, tu sauras qui je suis ! siffla la mégère. Malheur à qui veut me tromper !
Le pauvre homme sortit, lançant des imprécations et gémissant tandis que la sorcière comptait avidement l’argent qu’elle lui avait arraché. Alors, seulement, elle se rendit compte de la présence de la Ramier.
— Et la petite ? demanda celle-ci.
— C’est ce que je viens vous demander ! Elle n’est donc pas revenue ici ?
— Pourquoi serait-elle venue ? C’est à vous de savoir ce que vous er avait fait.
— Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’elle m’a lâchée et que je ne l’ai plus revue.
— Par toutes les flammes de l’enfer ! Qu’est-ce que vous me racontez-là ?
— Dois-je vous répéter qu’elle m’a abandonnée au coin de la rue ? Ah ! Elle a un joli caractère la petite Mireille ! Elle ne voulait pas travailler et nous n’avons rien ramassé, entendez-vous ? Rien !... Et c’est ça la perle rare que vous m’avez fait payer si cher !
L’Araignée n’avait pas intérêt à se brouiller avec la Ramier, qui était une de ses meilleures clientes.
— Je la corrigerai ! Je la battrai au fouet ! se mit-elle à hurler.
— Possible, mais, avec tout ça, moi je n’ai rien gagné ! Je veux mon argent !
— Par où est-elle partie ?
— Par la rue de Paris. Elle s’est enfuie avec Pierrot, d’après ce qu’on m’a dit !
— Pierrot ? Que la peste l’étouffe, celui-là ! Alors, elle ne reviendra pas ; ce maudit garnement a dû lui conseiller de s’échapper et d’aller vendre des journaux. Ah ! Si jamais je lui mets le grappin dessus !
— Tenez ! Voici votre argent et excusez-moi… Je vous assure que la gamine ne m’avait jamais joué un tour pareil !
La Ramier rangea soigneusement son argent, puis demanda :
— Avez-vous quelque droit sur elle ?
— Bien sûr ! Je l’ai adoptée exprès pour que personne ne me la reprenne.
— Alors vous devriez vous adresser à la police pour qu’on la recherche.
— Et pour que les agents découvrent que je la fais mendier et qu’ils me mettent « au frais » ! Je n’ai pas besoin de leur aide. Vous verrez que je ne tarderai pas à la dénicher. Et elle apprendra de quel bois je me chauffe !
— Ne frappez pas trop fort !
— Je n’ai besoin de conseils de personne. Vous avez vu tout à l’heure comment je me fais rembourser… Nul ne peut me jouer ! Pierrot est le coupable et il paiera tout en une seule fois. L’autre jour, il m’a lancé un caillou qui a failli me tuer. Il m’a volé des couvertures, un blouson, et Dieu quoi encore ! Je le rosserai d’importance… de quoi l’envoyer à l’hôpital pour un bon bout de temps !
— Vous êtes terrible, madame Picquet !... Bonsoir !
Les clients commencèrent à arriver ; la plupart étaient des mendiants qui venaient rendre à la brocanteuse les instruments de musique et autre objets qu’ils avaient loués pour leur étrange métier. Tous lui remirent scrupuleusement la somme fixée. Au début, la soirée avait été bonne, mais ensuite, les rues étaient devenues désertes. Maintenant, on ne pouvait plus ramasser un sou. C’était une scène pittoresque qui, toutefois, aurait indigné quiconque en eût été témoins. Tous les vagabonds revenaient les poches pleins d’argent qu’ils avaient arraché aux passants ingénus
Et, tandis que ces faux pauvres recueillaient chaque jour des sommes respectables, des dizaines d’authentiques miséreux mourraient de froid et de faim, sur leur paillasse. Des mères se demandaient vainement ce qu’elles allaient donner à manger à leurs enfants… Grâce à cette indigne spéculation, madame Picquet avait déjà amassé un beau capital ; à l’insu de tous, elle avait un gros compte en banque et possédait deux maisons à Paris. Elle était d’une avarice extrême, sordide, inconcevable.
Ce n’était pas seulement les mendiants qui lui rapportaient, mais aussi les malfaiteurs, les voleurs, qui venaient lui vendre les objets qu’ils avaient dérobés. En outre, la mégère prêtait de l’argent à des taux exorbitants. Si le débiteur ne voulait pas rembourser, elle n’avait jamais recours à la justice ; elle employait des procédés beaucoup plus efficaces et qui ne manquaient jamais de porter leurs fruits.
Quand, enfin, la brocanteuse se retrouva seule, la nuit était déjà avancée. L’horrible vieille se mit à faire le bilan de la journée ; il n’était pas des plus brillants.
— Quelle mauvaise soirée ! marmonna-t-elle. Rien que de la petite monnaie que m’ont versée les mendiants ; pas même une bonne vente. Et la gamine qui a filé… Bah ! Elle ne tardera pas à revenir au gîte. La gaim et le froid l’y obligeront.
Soulevant le matelas de son lit, la mégère en sortit un cahier tout taché et se mit à faire ses comptes. Là étaient marqués tous ses prêts. Elle s’arrêta sur une annotation qui disait : « Madame Valérie Labeille rue du Canal : 5 000 francs à 20 % par mois. Echéance 15 janvier »…
— Nous sommes le 17 et elle n’a pas encore payé, murmura l’Araignée, avec un éclair de cupidité dans ses yeux perçants. Très bien ! Je crois que la villa va être à moi…
A cet instant, on frappa à la porte. La mégère tressaillit.
— Qui cela peut-il bien être à cette heure ? La gamine, pour sûr !
Elle prit un bâton, et, le cachant derrière son dos, elle alla ouvrir. Ce n’était pas Mireille, mais un homme vêtu d’un imperméable au col relevé et qui portait un chapeau bien enfoncé sur les yeux.
— Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? demanda la sorcière en le regardant d’un air soupçonneux, tandis qu’elle essayait de lui barrer le passage.
L’inconnu poussa la porte violemment et entra dans la masure sans mot dire.
— Je vous ai demandé qui vous êtes. Et en voilà des façons d’entrer chez les gens !
Alors, l’inconnu enleva son chapeau.
Jean ! s’exclama la vieille.
— Je vois que tu as bonne mémoire.
— Voilà longtemps que je n’avais eu de tes nouvelles.
— Eh bien ! Me revoici une fois de plus.
— Que veux-tu ?
— De l’argent, naturellement.
— Il fallait s’y attendre. Et que me donnera-tu en échange ? Tu sais qu’on ne peut plus se fier à personne !
— Je n’ai jamais manqué à ma parole, moi !
— Parce que je t’avais toujours à l’œil… Mais, maintenant, tu t’es embarqué dans une bien vilaine histoire ; je sais qu’on te cherche pour le crime de la rue Lakanal.
— Ce n’est pas moi !
— Bon… mais, dans le cas contraire, ne compte pas sur moi. Je ne veux pas être mêlée à ce genre d’affaire.
— Je te dis que ce n’est pas moi !
— Pourquoi ne te présentes-tu pas à la police, alors ?
— Je n’y tiens pas. Cependant, ce n’est pas pour la raison que tu crois… J’ai entre les mains une affaire d’or, et il faut que tu m’aides.
— Si l’affaire est comme celle d’il y a quelque temps…
— Tu n’as rien à me reprocher. J’ai acheté la marchandise et je te l’ai livrée, n’est-ce pas ?
— Et moi, je te l’ai payée à prix d’or.
— Je ne le nie pas. Si, ensuite, l’affaire a mal marché, ce n’est pas de ma faute.
— Venons aux faits ; quelle est l’affaire que tu as en vue ?
— Mon mariage avec une millionnaire.
— Ce n’est pas le moment de plaisanter, Jean ! Tu es recherché pour avoir tué une femme et tu penses au mariage ?
— Je te répète que je ne suis pas l’auteur de ce crime. Je peux le prouver.
— De toute façon, tu seras compromis et je ne pense pas qu’une femme consente jamais à s’unir à toi.
— Ca c’est mon affaire. La femme dont je te parle sera très contente de m’avoir comme époux, car elle est folle de moi.
Le personnage qui parlait ainsi était un homme de trente à trente cinq ans. Bien que vêtu comme un ouvrier, on sentait en lui l’homme du monde. Il avait les yeux noirs allongés, ombragés de longs cils épais. Une force étrange, magnétique, émanait de son regard pénétrant devant lequel la vieille elle-même se sentait troublée ; c’était un regard d’hypnotiseur.
— Tu es en train d’exagérer, commenta l’Araignée.
- Tu sais très bien que lorsque j’affirme une chose, c’est que j’en suis certain.
— Combien te faut-il ? Beaucoup ?
— Bah !... Un million.
— Oh ! Mais… tu me prends pour la Banque de France ?
— Je sais parfaitement que tu es. Ce million te fera gagner cent mille francs avant deux mois.
— Et quelles garanties m’offres-tu ?
— Ma parole !
— Ta parole n’a aucune valeur !
— Alors, tu me le donnes ce million, oui ou non ?
— Je ne suis pas encore folle !
— Très bien ! Où est la gosse ?
— Qu’est-ce que ça peut te faire ? Désormais, tu n’as plus aucun droit sur elle.
— C’est à voir ! Pour l’instant, il ne s’agit pas de droits, bien qu’elle puisse m’être utile pour mon affaire.
— Alors, cherches-en une autre ! Le jour où je te l’ai payée, tu as renoncé à elle pour toujours.
— Mais j’en ai besoin.
— Et pourquoi faire ?
— Pour épouser sa mère !
— Donc, tu sais qui est la mère ?
— Bien sûr ! Mais ne t’attends pas à ce que je te le dise. Contente-toi de savoir que le père, c’est moi, que la mère héritera d’une grosse fortune d’ici peu et, si elle ne veut pas être déshonorée, elle devra m’épouser. Tu comprends, maintenant ?
La mégère reste pensive pendant quelques instants. Finalement :
— Je te donnerai le million, cède-t-elle, mais il faudra que tu me signes un reçu de deux millions.
— C’est beaucoup ! Enfin, je n’ai pas le choix.
— En outre, tu me signeras un papier par lequel tu déclareras être l’auteur du meurtre de la rue Lakanal.
— Comment veux-tu que je signe une pareille déclaration, puisque ce n’est pas moi ?
— Possible, mais c’est pour le cas où tu serais tenté d’employer cet argent pour faire un petit voyage de plaisance à l’étranger.
— Je ne suis pas si bête ; je ne fuis pas quand je suis coupable, encore moins quand je suis innocent !
— Sans ce papier, tu n’auras pas l’argent.
— Très bien ! Après tout, je suis sûr de pouvoir te rembourser.
— Alors, ce jour-là, je te rendrai ta déclaration. Tu dois bien comprendre qu’avant de
donner une pareille somme, il faut que je prenne mes précautions.
La vieille sortit du tiroir du papier et une plume. L’homme écrivit et signe les deux documents.
— Avant de te les donner, je veux l’argent, dit-il.
— Parfait. Va faire une petite promenade dehors et revient dans quelques minutes. Je ne veux pas que tu voies où je cache mon argent.
L’homme sortit. S’étant assurée qu’il s’était bien éloigné, la vieille se retira dans sa chambre pour en ressortir peu après avec dix liasses de billets de dix mille francs. Quand l’homme à l’imperméable revint, tremblant de froid, la sorcière les lui tendit, réclamant les deux papiers qu’il avait signés.
— Très bien, dit Jean. A présent, soigne la petite ; habille-là convenablement et tâche qu’elle soit toujours propre et bien coiffée en prévision de ce qui peut arriver.
— Ca, c’est autre chose. Pour la reprendre, tu devras me donner le double de ce que tu as touché quand tu me l’as cédée.
— Même le triple, si tu veux ! Tu auras tout l’argent que tu voudras pourvu que la petite soit présentable.
— Il va falloir lui acheter des vêtements neufs. Qui me les paieras ?
— Tiens, sorcière du diable ! Voilà dix mille francs pour les frais.
L’homme sortit, enfonçant bien son chapeau sur les yeux et prit la rue Delizy, allant vers le pont du canal de l’Ourcq. Ce qu’il ne savait pas, c’est que deux individus le suivaient de loin sans le perdre de vue…
(A SUIVRE 7 AVRIL)