LA PÉLERINE
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L A P E L E R I N E Nouvelle par Paul MARGUERITTE de l'Académie Goncourt
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Prends-là ! Dit Mme Renne à son mari.
Petite noiraude, le museau long et agressif elle ressemblait à ces chiens d'appartement qui grognent toujours.
M. Renne un grand garçon réjoui, commissionnaire en marchandises, regarde la pèlerine de gros drap que sa femme décrochait du portemanteau. Il avait l'air déconfit. Jusqu'à la dernière minute, il avait espéré qu'on oublierait de l'encombrer de ce vêtement, gênant en bicyclette.
— Il va pleuvoir ! Annonça la petite femme, je ne me soucie pas que tu te mouilles. Un rhume coûte cher. Notre médecin est un âne. Ce n'est pas lui qui guérirait une pleurésie. Si tu meurs, que deviendrai-je ? Tes parents ne me feront pas de rentes. Je ne me remarierai pas. Il me faudra donc mendier sous les portes. Plutôt acheter tout de suite un seau de charbon et mourir asphyxiée.
Cela dit avec une extrême volubilité, elle roulait la pèlerine et l'entourait d'une ficelle qu'il n'eût plus qu'à l'assujettir autour du guidon.
— En quoi cela te gêne-t-il ? Je te le demande ? Ah ! Oui ce n'est pas élégant ! Ce n'est pas chic ! Tu veux faire le faraud pour les belles dames qui vont à bicyclette. Il ne te convient pas d'avoir l'air de porter un paquet. Et d'abord je suis bien bête de te laisser aller seul. Qui sait ou tu vas ? Tu me racontes ensuite ce que tu veux ! Tu mens, peut-être !
Renne baissait a tête, patient, en grand enfant qui laisse passer la semonce. Il savait que la lus timide allégation, la plus vague résistance exaspérerait sa femme et que la seine alors n'en finirait pas. Elle était aujourd'hui de passable humeur, en un de ses bons jours. Il se retint de répliquer.
— Et prend garde que ta pèlerine ne se crotte à la roue ; elle pourrait s'user aussi au frottement. Si tu la déplies, roule-là l'envers en dehors. Ne perds pas la ficelle comme l'autre jour. Qu'est-ce que tu regardes ? Tu serai poli de m'écouter !
Renne, placide, contemplait le ciel immuablement bleu, s'inspirant de cette sérénité.
— Eh bien , qu'attends-tu ? Ah ! Tu m'embrasses ! Je ne suis pas dupe. Des cajoleries ! Allons va ! Ne t'échauffe pas ! Qu'est-ce que tu attends ?
Renne estimant la pantomime plus sûre e plus prudente, sourit d'un air détaché, tandis que son pouce limant son index, qui se dit à aller et venir, simulait une émission de monnaie.
— De l'argent ? Tu vas boire froid ans les courant d'air ? Tiens et qu'on ne te glisse pas de pièces fausses ! Voici cinq francs. Tu m'en rendras compte.
M. Renne serra l'argent dans son porte-monnaie, embrassa de nouveau sa femme et, l'air sérieux car une manifestation de gaieté lui eût attiré les plus vifs reproches, il descendit, pas trop vite non plus l'escalier et avec la même sage lenteur du quatrième, une fois dans la cour, alla prendre sa bicyclette remisée dans un petit hangar appartenant à la concierge. Il sentait du haut de la fenêtre du quatrième en adaptant soigneusement la pèlerine au guidon, que le regard de Mme Renne se fixait sur lui ; il l'emporta dans son dos comme une flèche aiguë.
Une fois dehors il aspira l’air, au point de paraître écarlate, la bouche en rond, les yeux saillants, puis, les joues gonflées abaissant les paupières, doucement, il expira tout cet air jusqu'à devenir vide pâle et à s'exprime hors de sa propre peau.
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Le soleil frappait à pic ; la route blanche se dévidait à toute vitesse comme le ruban d'une bobine mécanique ; petits bois, maisonnettes, champs, peupliers, tout le paysage courait en sens inverse de M. Renne qui pédalait avec ivresse, courbé sur son guidon, les bras élargis voyait se ruer sur lui l'horizon et s'agrandir, à vue d’œil, les talus, les bouquets d'arbres qui, de loin, semblaient si petits. Les bornes kilométriques fondaient comme des morceaux de sucre. La bicyclette dévorait les descentes et escaladait les montées ; sur terrain plat, elle volait et M. Renne sifflait un petit air de galop frénétique.
Quel fameux moment ! C'était bien mieux que de piétiner, de fouler aux pieds les ennuis, les misères, les aigreurs de la vie quotidienne ; il les courait sus, les dépassait, les franchissait, les laissait bien loin derrière lui. Ils pouvaient galoper, ils ne le rattrape raient pas. Et les sachant à ses trousses, quoique sur de son avance, il pédalait, pédalait dans un flot de poussière, transpirant si fort que des gouttes tombaient sur la route.
Il filait d'un tel train qu'il ne s'aperçut pas que la ficelle qui assujettissait sa pèlerine au guidon se dénouait petit à petit, sournoisement comme si elle voulait lui jouer un mauvais touret le faire accabler de reproches. Et tandis qu'il fendait l'espace, sans une idée, ivre de joie animale, hagard de courir ainsi toujours plus vite, la ficelle hypocrite détendait ses spirales de serpent ; un bout pendit, un coin de pèlerine se mit à l'aise, fit poche. Et pfft ! Juste au moment où Renne triomphant saluait une nouvelle borne kilométrique, la pèlerine se détacha , sauta sur la route. Il ne vit pas le petit éclair noir de la chute, déjà distant de dix mètres, puis de cent, puis de mille. La pèlerine aplatie au sol y resta pareille à une bête noire, à une chose morte.
Renne, sur sa bicyclette délestée qui s'enfuyait plus légère, pédalait avec délire !
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Quel réveil ! Ce fut dans un bon petit cabaret sous une tonnelle où il buvait du vin blanc trempé d'eau de seltz, en souriant à la pensée que le crapaud de bronze cloué sur un jeu de tonneau ouvrait une bouche démesurée de soif, mais que lui ne boirait pas de vin blanc , ce fut en pleine fraîcheur de repos que renne, contemplant avec un légitime orgueil sa bicyclette , étayée contre un poteau, s'aperçut que quelque chose d'essentiel lui manquait. La conscience du malheur en précéda l'évidence :
— La pèlerine !
Quel cri ! L'univers se décolora soudain ; dans la tonnelle un petit vent aigre souffla, le vin blanc avait perdu toute sa saveur, la bicyclette montra les tares de son vernis écaillé et de son pneu fatigué, le crapaud de bronze du jeu de tonneau ricana diaboliquement. Tout ce que Renne déployait d'énergie, de volonté au gagne-pain de chaque jour, son courage de brave homme, sa résistance morale s'affaissèrent effondrés.
Ce retour, cette rentrée ! Mme Renne s’avisant au premier coup d’œil du désastre. Et alors le flot des jérémiades, des plainte, des griefs, des bouderies, la fureur inexplicable qui, à certaines heures tragiques noyait la petite femme se débattant et criant, non dans un verre d'eau, mais dans un verre de bile verte et amère, ah ! grands dieux ! Amère comme chicotin !
Une sueur froide lui courait le long du dos. Il paya s'élança sur sa bicyclette et lâchement la peur aux talons, refit en sens inverse la route sur laquelle il venait de battre, si brillamment le record. Il rencontra une carriole de boucher, plus loin une femme grosse, puis une voiture de bohémiens qui conduisait un drôle à tignasse, lequel arrêta sur lui des yeux luisants, moqueurs et inquiets. Renne faillit lui demander s'il n'avait pas rencontré la pèlerine. Le respect humain l'empêcha de parler, peut-être aussi l'obscur soupçon que le bohémien l'avait prise et cachée sous les harles de la marmaille qu'on entendait criait et pleurer dans la boite roulante.
Il espérait encore d'ailleurs. Et ce n'était plus tant la peur de a femme qui le harcelait ; il lui prenait une sourde et grondante révolte. Le sarcasme
s'y mêlait. Une pèlerine d'hiver, au printemps, par un soleil à cuire les oeufs ! Eh bien, un diable ! Quelle fut perdue qu'elle fût volée, il s'en moquais un peu en fin de compte ! Alors tout à
coup il se rappela les yeux inquiets du bohémien. C'était lui, parbleu ! Qui avait trouve l'objet. A la façon dont il avait vu venir le cycliste, dont il avait scruté a physionomie, fermé en
était sûr, maintenant !
Que faire ? Se lancer à la poursuite de l'homme, le sommer de montrer ses papier, lui faire rendre gorge ? Et si se n'était pas lui ? Sa colère contre la malheureuse pèlerine, son dépit d'être filouté lui passaient. Une gaieté immédiatement refoulée, et telle qu'il en avait jamais éprouvé de semblable, le saisissait , le jugulait, le poussait à se rouler dans l'herbe des fossés. Une revanche sardonique vengeant des années d'oppression, éclatait dans ce malaise de joie absurde qui lui tenaillait les côtes d'une formidable envie de rire. Mme Renne lui apparut non plus terrifiante mais grotesque. Certainement il lui rirait au nez. Ah ! Elle ne le persécuterait plus, maintenant, avec son éteignoir de quatre livres, quand il ferait beau !
Puis il réfléchit, repris à des considérations pratiques. Si elle avait forcé à prendre ce vêtement, c'était par intérêt mal entendu, mais affectueux. Elle état neuve, d'ailleurs, cette pèlerine. Elle avait coûté vingt neuf francs. Ce serait trop bête de la perdre. Âprement l'instinct de la propreté le lancina. Il montra le poing au tournant de la route, derrière lequel bien loin de là, le bohémien fiévreux marchait à côté de la roulotte, en riant dans sa barbe.
— Ta... Ta... ta pèlerine ! S'exclama Mme renne suffoquée.
— Ah ! Ma pèlerine, dit-il négligemment, j’avais trop chaud. Elle me gênait, je l'ai vendue.
— Hein !... béa la petite femme médusée et le regardant bien ans les yeux pour s'assurer si le calme qu'il affectait ne dénotait pas une de ces folies froides dont les sursauts sont si dangereux.
Il tira trente cinq francs de sa poche, les lui tendit :
— Tiens, je n'ai pas fait une mauvaise affaire , six francs de bénéfice ! Tu t'achèteras avec un petit cadeau.
Elle resta désarmée; quoique tourmentée et méfiante.
— Mais à qui l'as-tu vendue ?
— A un cabaretier qui a une mauvaise bronchite. Il la regardait d'un œil envie en toussant. Alors nous causions, tu comprends...
En goûtant une ivresse machiavélique à ce béni mensonge, il songeait que ce n'était certainement pas le payer trop cher avec les trente cinq francs qu'il garait depuis si longtemps en cachette, craignant à toute heure qu'elle les découvrit ; et allégé enfin de ce risque, il le fut encore davantage de ne plus avoir à subir, dorénavant l'odieuse pèlerine.
Mais Mme Renne déclara posément.
— Demain, mon chéri, je t'achèterai la pareille !
REVUE NOS LOISIRS DU 24 NOVEMBRE 1907