MOINEAUX SANS NID N° 38
38 – ALICE AGIT POUR SON COMPTE
Plus intelligente que ses deux frères, Alice se rendait compte que les événements se précipitaient, se retournant contre eux, avec une vertigineuse rapidité. Il fallait coûte que coûte éviter la catastrophe qui menaçait.
Mais ce qui la chagrinait au plus haut point, c’était de savoir Robert Montpellier contre elle et ses frères. Quand elles s’éprennent d’un homme, les femmes au cœur dur, qui semble incapables d’aimer, éprouvent une passion bouleversante.
L’amour que le peintre avait inspiré subitement à Alice était, pour elle, quelque chose de plus ; c’était la première palpitation de son cœur sec ! Elle n’avait jamais aimé ni ses parents, ni ses frères ni que se soit. Elle ignorait complètement l’amour. La règle de son existence avait été, jusqu’alors, le plus raffiné des égoïsmes.
Et cependant, cette femme mauvaise était extrêmement séduisante et sympathique, à la fois par sa beauté et par sa conversation brillante. Les hommes se la disputaient mais elle, froide, calculatrice, ambitieuse, attendait le beau parti, c’est-à-dire l’homme qui réunirait ces conditions ; être immensément riche sans volonté, sans père, ni mère, ni héritiers. De plus, il devrait avoir quelque infirmité et être âgé de plus de soixante ans.
L’apparition de Robert Montpellier avait jeté bas cet édifice ! Alice l’aimait et entendait qu’il fut à elle à tout prix. Pour arrive à ce résultat, il fallait vaincre deux grosses difficultés.
La première était la question de l’héritage de l’oncle Julien Delorme, mit en péril par la maladresse des frères d’Alice. Il fallait éviter que l’on découvrir tout leur manège pour faire disparaître l’héritier légitime. La seconde difficulté consistait à lutter contre la femme dont Robert était épris et à la vaincre !
Ceci serait sans doute très facile ; le passé de cette femme offrait des moyens de la discréditer et de la rendre odieuse. Plus que tout, il y avait ses relations avec l’auteur présumé du crime de la rue Lakanal.
Après avoir examiné tous ces arguments, Alice mis son chapeau et, bien qu’il fut tard, elle sortit et se dirigea vers la demeure de son oncle avec l’intention de le veiller. Elle méditait un projet terrible ; elle était décidée à faire disparaître, cette nuit même, les obstacles qui se dressaient entre elle et l’héritage !
Il n’y avait pas d’autre moyen, Juliette sa femme de chambre, Mireille et Pierrot en savaient trop ; il était possible que tout fut découvert avant la mort du malade.
Quand elle arrive chez son oncle, le domestique la pria d’attendre parce que Monsieur recevait quelqu’un.
— A cette heure ? S’étonna-t-elle.
— Oui, Mademoiselle. Il y a peu de temps, Monsieur à fait demander monsieur Robert Montpellier qui vient tout juste d’arriver. Monsieur vous prie d’avoir un peu de patience.
— Très bien, dit la jeune femme, de mauvaise humeur. Je vais aller dans le bureau et je ferai un petit somme dans un de ces fauteuils américains si confortables.
— Comme vous voudrez, Mademoiselle, dit le domestique.
— Quand mon oncle me demandera, venez m’avertir, ordonna la jeune femme.
Alice entra dans le bureau de Julien Delorme et s’assit sur un des fauteuils. Mais dès que le domestique eut disparu, elle courut à la porte et la ferma à clef. Puis, elle tira de son corsage une autre clef, toute petite et s’en servit pour ouvrir un des tiroirs du bureau.
— Ca va, murmura-t-elle, satisfaite.
Elle se mit alors à fouiller parmi les papiers bien classés et s’empara d’une grande enveloppe sur laquelle se lisait le mot « Testament ». Comme l’enveloppe n’était pas cachetée, elle en sortit facilement le contenu.
C’était bien le testament de Julien Delorme, fait, par devant notaire. Ce dernier y désignait, en qualité d’héritiers, ses neveux Anselme et Jacques et sa nièce Alice. A celle-ci, il laissait la moitié de sa fortune et l’autre moitié à ses frères qui devaient se la partager.
Il faisait en outre, divers legs sans importance, compte tenu de sa colossale fortune dont il donnait d’ailleurs le détail. Mais il n’y avait pas la moindre allusion à son fils légitime.
— Ce n’est pas son dernier testament, murmura Alice. Il est daté d’il y a deux ans et je sais qu’il en a fait un autre depuis.
Elle continua à fureter, mais ne trouva pas ce qu’elle cherchait.
— Il doit l’avoir conservé dans sa chambre. Dans ce cas, je le ferai disparaître cette nuit. Si je réussis, le seul testament valable aux yeux de la loi sera celui-ci et nous n’aurons plus rien à craindre de quiconque.
Elle replaça alors le testament dans le tiroir, referma celui-ci à clef et retourna s’asseoir dans un fauteuil. Peu après, on frappa à la porte. Faisant mine de dormir, elle ne répondit que lorsque le domestique eut frappé de nouveau
— Voilà… je viens ! dit-elle d’une voix assourdie, comme si elle avait été réveillée en sursaut
Effectivement, Julien Delorme était avec Robert Montpellier. La jeune femme répondit au salut du peintre et s’approcha du lit pour embrasser son oncle affectueusement.
— Comment va notre malade ? demanda-t-elle.
— Mal Alice ! Toujours plus mal !
— Ne dis pas ça petit oncle ! Protesta la jeune fille. Tu as bonne mine !
— Pourtant, je crois que je suis mourant !... Et tes frères ? Je voudrais qu’ils viennent eux aussi.
— Oui, mon oncle, je les enverrai demain.
— Demain, demain ! Grommela Delorme. Il pourrait bien être trop tard !
— Non, mon ami, intervint Robert. Tranquillisez-vous ; vous n’êtes pas aussi mal que vous vous l’imaginez !
Le malade fit un geste las et secoua la tête.
— Je sais comment, je me sens ! Répliqua-t-il. Approche-toi, Alice j’ai à te parler !
La jeune femme s’assit près du lit. Au chevet, il y avait une table de nuit sur laquelle était posée une enveloppe fermée. Elle fixait cette enveloppe comme si elle avait voulu la traverser du regard et lire son contenu.
— Eh bien ! Je t’écoute mon oncle, dit-elle avec un joli sourire.
— Je veux te dire que j’ai fait un nouveau testament, murmura le malade.
Alice fit un geste de protestation.
— Ne parlons pas de ça, mon oncle !
— Si ! Il faut en parler ! Par ce testament, je vous laisse à peu près tout ce que je possède, à toi et à tes frères. Mais vous ne pourrez disposer que du revenu pendant deux ans après ma mort, continua le vieillard. Si au cours de cette période, vous retrouvez mon fils, il ne vous reviendra à chacun qu’un quart de ma fortune ; le reste sera pour lui. Tu comprends, Alice ?
— Oui, mon oncle. Je trouve toujours bien ce que tu décides, ajouta-t-elle avec hypocrisie.
— Je le sais, reprit Delorme en soupirant. Mais je ne suis pas sûr que tes frères pensent comme toi.
— N’en doute pas !
— Si ma petite fille, j’en doute ! Tes frères ne te ressemblent pas. C’est pourquoi je te demande, si ce pauvre enfant réapparaissait de le protéger comme s’il était ton fils… même s’il revenait après le délai de deux ans que j’ai fixé.
— S’il revient, mon cher oncle, je lui donnerai ma part d’héritage.
— Toute, non… la moitié seulement dit Julien. Tu me le promets ?
— Je te le jure, mon oncle !
— Mon ami Robert Montpellier sera le tuteur du petit. Je désire que tu agisses en plein accord avec lui et que tu ne t’opposes pas aux mesures qu’il pourra prendre. En outre, ma chère Alice, je te verrais l’épouser avec plaisir…
— Mon oncle ! s’exclama-t-elle avec l’apparence d’une extrême confusion
Mais Julien Delorme se prit à sourire et ajouta :
— Si ! Vous êtes dignes l’un de l’autre. Vous serez heureux et mon fils trouverait en vous de vrais parents. Tu accepterais ?
— Oui, mon oncle, répondit-elle. Mon unique désir est de te faire plaisir et de te rendre ainsi l’affection dont tu m’as toujours entourée.
— Tu ressembles tant à ma pauvre sœur ! soupira le malade. La seule chose que je déplore, c’est que la mort ne me laissera pas le temps de vous voir unis, ni celui de connaître mon fils. Enfin… qui sait si, avant longtemps, dans l’autre vie… ?
Robert s’était installé discrètement à l’autre bout de la chambre pour ne pas gêner la conversation entre l’oncle et la nièce. Il lisait un journal…
Alice ne perdait pas de vue l’enveloppe posée sur la table de nuit. Le malade s’était tu, très fatigué par l’effort qu’il venait de faire. Il ne tarda pas à tomber dans une espèce de torpeur qui ressemblait fort à l’antichambre de la mort.
Sa nièce arrangea ses couvertures avec soin, tandis qu’elle pensait : « S’il mourrait maintenant, j’attendrais que Robert s’en aille et je prendrais l’enveloppe… Demain il sera trop tard ! »
( A SUIVRE LE 18 JUILLET )