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MOINEAUX SANS NID N° 36

9 Juillet 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

36 VERS L'AVENTURE

 

Les Bohémiens firent donc le partage des ânes et des roulottes et s’en allèrent par petits groupes.

Ils s’étaient demandé longtemps ce qu’ils allaient faire de Pierrot. Enfin, ils avaient décidé de le confier à deux frères et à leurs femmes, deux couples sans enfants.

Ceux-ci prirent la direction de Marseille en suivant les montagnes dans leur partie la plus sauvage. José, l’aîné des deux frères, passait pour un homme d’un grand courage. Et il l’était effectivement. Sa femme Trinidad, au port de déesse, avait une distinction réelle. Ce fut elle qui s’occupa de Pierrot.

L’autre couple était formé de deux Bohémiens taciturnes qui ne s’occupaient que des animaux ; un âne et un vieux cheval qui se traînait lamentablement.

Trinidad, la belle Gitane, le montait. Pierrot, lui, cheminait à côté d’elle, s’accrochant à la queue du cheval afin de ne pas trop se fatiguer.

— Ca va, petit ? lui demanda la Gitane, tout à coup.

— Ca pourrait aller beaucoup mieux ! répondit Pierrot en soupirant. Il ne vous semble pas que nous ayons fait assez de chemin pour aujourd’hui ?

— Il me semble, surtout, que tu n’es pas habitué à parcourir le monde, observa-t-elle. Tu es de Paris ?

— Oui, de paris ou de Pantin… ou d’ailleurs…

Trinidad le regarda avec stupeur.

— Comment ? Tu ne sais pas où tu es né ?

Le petit garçon haussa les épaules et sourit mélancoliquement, il répondit enfin :

— Tout ce dont je suis sûr, c’est d’avoir toujours vécu entre Paris et Pantin.

— Mais alors, que faisais-tu dans cette maison ?

— J’étais prisonnier !

— Tiens, tiens ! Raconte un peu…

Pierrot ne se fit pas prier.

— L’autre jour, j’étais en train de vendre des journaux à Pantin quand arriva un monsieur qui me demanda Paris-Journal. Il me paya avec un billet de cinq mille francs. Je n’avais pas la monnaie et je lui dis qu’il me paierait un autre jour. Il me répondit alors que je pouvais garder la monnaie…

— Diable ! Il devait être rudement riche !

— Non ! En fait c’est un individu qui veut m’enlever un héritage qui me revient ! s’écria Pierrot.

— Qui te revient ? répéta la belle Gitane, incrédule.

— Oui, Madame, un héritage qui me revient ! confirma le gamin. .

— Tu es donc un millionnaire en puissance !

— Ne riez pas, ce n’est pas impossible ! reprit Pierrot très sérieusement. Ecoutez la suite ; ce monsieur m’invita à prendre quelque chose dans un bar. Ensuite, il me dit qu’il voulait me protéger et m’aider et qu’il allait me mettre dans un excellent collège et je ne sais quoi encore… Ensuite, il me fit monter dans sa voiture et nous voilà partir pour le pays où vous m’avez trouvé, pays dont je ne connais même pas le nom !

— Comme je me doutais qu’il ne m’emmenait pas là pour mon bien, j’essayai de m’échapper. Je me cachai derrière deux grosses roches et là, j’écoutai sans être vu ; ils parlaient de gros héritage d’oncle très riche… A dire vrai, je n’ai pas très bien compris. Mais j’appris qu’ils voulaient me faire disparaître afin que l’oncle ne sache rien de moi.

— Diable ! s’écria Trinidad. C’est un vrai roman que tu me racontes là !

— Je ne sais pas si c’est un roman, mais j’ai eu la malchance qu’ils me retrouvent et qu’ils m’emmènent dans la maison où vous m’avez découvert. Là, j’ai entendu des choses intéressantes…

— De quoi parlaient-ils ? demanda la Bohémienne très intéressée.

— De l’oncle riche et de l’héritage… Alors, comme je n’ai pas connu mes parents, je pense que cet oncle riche n’est autre que mon père !

— J’ai l’impression que tu inventes avoua la Gitane, assez troublée pourtant.

— Alors, pourquoi m’avoir gardé enfermé ? Dites… pourquoi ? Je n’aii rien fait de mal, je ne suis qu’un pauvre petit orphelin… Qu’est-ce que ça peut bien faire à ce monsieur que je continue à vendre mes journaux ?

— C’est bien vrai tout ce que tu m’a dit ? demanda Trinidad prise d’un doute soudain.

— Aussi vrai que je suis là ! Je ne dis jamais de mensonges, répondit Pierrot avec orgueil.

— Tu sais petit, que tu es sympathique ?... Et si l’histoire de l’héritage et de l’oncle était vraie ?... Tu sais comment s’appelle le monsieur qui t’a séquestré ?

— Les gardes-chasses l’appelaient Monsieur le marquis, mais je n’en sais pas plus.

— Que faire ? Le dénoncer ?

Pierrot secoua la tête négativement.

— Ca jamais ! Je ne veux pas avoir affaire avec la police !

— Alors ?

— Il faudrait essayer de savoir qui est cet oncle et où il vit.

— Je crois que tu devrais oublier tout ça ! Conseilla la femme songeuse.

La plus vive surprise put se lire sur le visage du gamin.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il faut que tu viennes avec nous ?

— Oh ! Vous êtes si méchants que vous allez me garder prisonnier vous aussi !

La Gitane soupira :

— On ne peut pas faire autrement ! Si on te laissait partir, tu irais raconter ce que tu as vu aux gendarmes et ils ne tarderaient pas à nous mettre la main dessus.

— Qu’est-ce que vous voulez que je raconte ? Que vous m’avez sauvé la vie ? Et puis, je suis très capable de me taire, vous savez !

Trinidad resta pensive. Si ce que disait ce gamin était vrai, elle pourrait exploiter honnêtement la situation, c’est-à-dire aider l’enfant à recueillir l’héritage, ce qui lui rapporterait à elle, une grosse récompense.

Ayant éloigné Pierrot, la Bohémienne alla trouver son mari et le mit au courant de la situation.

— C’est une histoire de fou ! répondit José. Si tu crois toutes les extravagances d’un enfant maintenant !... Tu ferais mieux de lui donner une bonne correction. Cela le calmerait !

— Mais si c’est vrai, José ? Il se passe tellement de choses étranges par le monde …

— Mais non, tout ce qu’il veut, c’est que nous le laissions partir !

— Et pourquoi l’en empêcherions-nous ? Il ne sera jamais qu’un poids pour nous. Il n’est pas de notre race.

— Non, je ne le lâcherai pas ! Cela ne nous attirerait que des ennuis !

L’épouse de José eut l’air de se laisser persuader.

— Tu dois avoir raison ! Il ne faut pas le perdre de vue.

— Tiens-le à l’œil afin qu’il ne s’échappe pas ! Il est malin comme un singe !

Ils continuaient leur chemin … A l’entrée d’un village, ils rencontrèrent deux gendarmes qui les interpellèrent et procédèrent à une vérification d’identité. Mais n’ayant rien relevé d’anormal, les représentants de l’ordre laissèrent les Bohémiens poursuivre leur voyage en toute tranquillité.

— Ils ne savent encore rien, murmura José. Si on avait déjà découvert la mort de ces deux hommes, nous serions tous en prison à l’heure qu’il est !

Dans le premier pays qu’ils rencontrèrent, ils vendirent l’âne. Trinidad d’ailleurs, préférait aller à pied ou rester dans la roulotte. Elle nourrissait une vive sympathie pour Pierrot et cheminait souvent auprès de lui.

En outre, la jeune Bohémienne était persuadée qu’il ne lui avait pas menti. Elle avait servi de modèle à plusieurs peintres dont quelques uns étaient devenus célèbres ; aussi avait-elle plus de culture que ses compagnons. Elle donnait des conseils au jeune garçon afin qu’il ne soit pas suspecté :

— Obéis et feins d’être heureux de venir avec nous. Ils auront confiance en toi et il te sera alors plus facile de filer en profitant d’un moment d’inattention.

— Où allons-nous maintenant ? demanda l’enfant non sans inquiétude.

— A Marseille.

— C’est très loin de Paris ?

— Oui… très loin à pied, mais il y a le train. Je te donnerai de l’argent pour le prendre.

— Si ça ne coûte pas trop cher, j’ai quelques milliers de francs d’économies, révéla le garçonnet non sans fierté.

— Ce sera largement suffisant. Une fois à Paris, tu iras trouver un peintre nommé Robert Montpellier. C’est un homme très bon qui te protégera. Tu lui diras que tu viens de la part de Trinidad la Gitane. Tu lui raconteras ce qui t’est arrivé. Mais… silence ! Voici mon mari et il ne doit rien savoir.

En effet, José s’approchait le visage sombre.

— Hum ! Grommela-t-il en fixant sa femme. Il me semble que tu as beaucoup d’affection pour ce gamin.

La Bohémienne se mit à rire.

— Ma foi, oui, répondit-elle avec franchise. Il est très sympathique et toujours joyeux.

José fronça les sourcils et jeta un regard soupçonneux à l’enfant. Puis il reprit :

— Fais attention, Trinidad ! Je n’ai guère confiance en vous deux. De quoi parlez-vous ?

La Gitane haussa les épaules

— Je lui disais qu’il valait mieux qu’il vienne avec nous de bon cœur. (L’homme la regarda de nouveau et supposa) : Ou tu le chargeais d’une commission pour ce peintre de malheur auquel un jour ou l’autre je percerai le cœur d’un coup de poignard !

— Quel peintre ? riposta sa femme, avec une surprise merveilleusement jouée.

— Tu sais trop bien de qui je parle ! Continua José sarcastique. Mais si tu as l’idée de t’esquiver avec ce gosse je te jure, sur tous mes morts que je vous tue tous les deux !

La Gitane fit un rapide signe de croix.

— Que la Vierge me vienne en aide ! Murmura-t-elle.

— Maintenant, tu es prévenue ! s’exclama l’homme (Puis se tournant vers l’enfant) : Et toi aussi, Pierrot !

— Quels droits as-tu sur moi ? Cria la femme. Je veux dire que n’étant pas mariés légalement.

Mais le Bohémien l’interrompit d’un geste brutal, pendant que ses yeux semblaient lancer des flammes !

— J’ai le droit du plus fort et de mon bon vouloir ! Lança-t-il en la foudroyant d’un regard qui décelait une jalousie furieuse.

Mais Trinidad ne se laissa pas impressionner, elle le défia avec son beau rire et riposta :

— Allons José, ne fais pas de tragédie ! Tu sais bien que je ne t’ai jamais donné motif de te plaindre de moi. De plus, ce n’est ni le lieu ni le moment de faire une scène de jalousie.

— Fais attention, ma fille, fais attention ! répéta José en secouant la tête et en soupirant. Je te connais trop bien pour ignorer que lorsque tu parais tranquille, c’est justement le moment de se défier de toi !

— Je t’assure que tu exagères ! Protesta la jolie Bohémienne, les mains sur les hanches, dans une attitude provocante. Prends bien farde qu’un jour ou l’autre, je me lasse de tes façons, José ! Et ce jour-là ce sera ta faute s’il arrive quelque chose qui ne te plaise pas !

A l’impression l’homme lui saisit un bras et le lui tordit sauvagement. Toute autre eût poussé un cri de douleur et demandé grâce, mais cette fille fière et sauvage réussit à sourire, malgré son atroce souffrance et dit avec calme :

— Tu vois ; tu exagères encore une fois ! Quel besoin de me faire mal ? Qu’est-ce que tu peux me reprocher en ce moment ? Ta fantaisie crée, sans arrêt des soupçons injustifiés… N’ai-je pas raison de te dire que tu dois t’amender, si tu ne veux pas courir le risque de me perdre ?

Il la repoussa avec une telle violence qu’elle faillit tomber. Elle recula de deux ou trois pas et s’appuya de la main, sur l’épaule de Pierrot qui regardait cette scène avec effarement. Soudain la colère prit le dessus et, comme lancée par un ressort, Trinidad bondit sur José, les mains tendues et les ongles en avant.

Elle lui aurait lacéré le visage s’il n’avait fait un brusque écart. De nouveau il la saisi par un bras et la secoua brutalement.

— Arrête, maudite chatte sauvage ! Cria-t-il. Tu ne penses pas me faire peur, non ? Je t’ai avertie ! Attention à tes leçons

Trinidad restait immobile, les bras le long du corps, assoiffée et les yeux brillants de colère et d’indignation.

— Brute sauvage : lui jeta-t-elle pendant qu’il lui tournait le dos et s’éloignait.

Sans transition, elle éclata de rire et, se tournant vers le gamin lui lança joyeusement :

— Ne t’effraie pas, Pierrot ! José est comme ça, mais au fond il n’est pas mauvais !

Et ils reprirent leur chemin.

 

 

                                                                                      ( A SUIVRE LE 12 JUILLET )

 


 

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