MOINEAUX SANS NID N° 286
Le chef tendit son verre sans quitter de son regard dur et menaçant le visage du prisonnier qui, ayant depuis peu repris connaissance, le fixait avec des yeux remplis d’une indicible épouvante.
— Verse-moi à boire, Sibylle, dépêche-toi, ordonna la voix métallique et autoritaire.
Une très jolie jeune femme, assise dans un confortable fauteuil de cuir sourit, se leva lentement et alla vers la table basse sur laquelle était placé un plateau et des verres entourant une bouteille de fine à moitié pleine. Elle remplit celui que l’homme serrait entre ses doigts puis, sans prononcer une parole, regagna sa place et alluma une cigarette.
Le chef leva son, verre à la hauteur des yeux de l’infortuné marquis et repris lentement :
— Ainsi, vous continuez à soutenir que vous ne savez rien sur le S.S.D.T.
— Anselme d’Evreux poussa un soupir déchirant, hocha la tête et tourna un regard éperdu vers « Bimbo » qui se tenait debout près de son chef.
— Il le sait bien, lui ! Bredouilla-t-il d’une voix que la frayeur étranglait. J’avais seulement cherché à l’approcher pour le charger d’une affaire personnelle et je lui avais, à cet effet, versé à l’avance une grosse somme.
L’autre regarda d’un air interrogatif « Bimbo » qui lui répondit par un signe de tête affirmatif.
— C’est vrai, reconnut-il, mais « le Chauve » m’a fait remarquer que les numéros des billets de banque pouvaient très bien avoir été relevés ... Alors, nous avons préféré vous laisser juger si vraiment cet homme est un imbécile ou s’il chercher à nous rouler !
— Il m’a plutôt l’air d’une misérable souris qui s’est jeté »e dans un piège, intervint sibylle. Et à ta place, Roland, je ne perdrais pas mon temps avec un pareil crétin !
Tandis que le chef songeur, dévisageait la jeune femme, Anselme lui adressa un regard reconnaissant.
Le qualificatif qu’elle avait employé en parlant de lui ne l’avait aucunement offensé. Il lui semblait au contraire, représenter un léger secours.
— Sibylle répliqua durement Roland, je te prie de garder dorénavant tes réflexions pour toi. Oublie-tu qu’ici, tous nous risquons notre peau ? Personnellement je me moque que cet homme soit innocent ou pas !
L’air furieux, il examina tous les assistants comme s’il cherchait à deviner leurs plus secrètes pensées. Puis, il ajouta, indifférent :
— Je lui aurais bien laissé la vie sauve si cela ne représentait pâs un trop grave danger pour nous. Mais il vaut mieux, pour notre tranquillité, que nous l’empêchions de parler pour toujours !
Anselme sursauta, ouvrit des yeux démesurés et hurla d’une voix épouvantée.
— Non ! Non ! Vous n’avez pas le droit de faire une chose pareille ! Je vous jure que je ne vous ai pas menti !
Il adressa un regard implorant à « Bimbo » et cria plus fort :
— Dites-lui pourquoi je vous ai versé cet argent ! Expliquez-lui qu’autrefois, vous avez travaillé pour moi !
Et soudain, sans que nul l’en empêchât, il quitta le divan, s’approcha du chef en poursuivant d’une voix tremblante de terreur :
— Je vous répète que je suis innocent ! Que je ne sais rien du S.S.D.T. et que je suis allé aux « Saules » pour parler à « Bimbo » ! Tout ce qui est arrivé n’est pas de ma faute !
Et comme le chef le dévisageait ironiquement, semblant s’amuser de cette protestation, la jugeant inutile, Anselme se pencha sur lui, visage contre visage, en criant :
— Croyez-moi au nom du ciel ! Je n’ai rien fait de ce que vous pouvez supposer. Je ne savais rien et je me moque de ce que vous faites et des affaires du S.S.D.T.
— Je vous supplie de réfléchir avant de décider. Vous ne pouvez m’écraser comme on le fait d’une fourmi. Moi aussi, j’ai été arrêté aux « Saules » la nuit dernière « Bimbo » et « le Chauve » peuvent vous l’affirmer ainsi que tous ceux qui ont été pris en même temps que moi.
Roland fit un signe imperceptible et « Bimbo » s’approcha. De son énorme main, il fit retomber le marquis sur le divan.
— Comment se fait-il, reprit le premier, que le S.S.D.T. vous ait relâché ?
— Parce que j’ai pu leur démontrer que j’étais complètement étranger à tout ce qui se passait aux « Saules » expliqua Anselme. D’ailleurs, il y avait des années que je n’y étais pas revenu. Personne ne peut prétendre m’y avoir rencontré, pas plus que ceux du S.S.D.T.
Son interlocuteur sourit et répondit doucement :
— C’est justement pourquoi nous vous soupçonnons, car vos explications ne nous convainquent pas.
Sibylle intervint pour la seconde fois.
— Pourquoi ne l’enfermerais-tu pas dans la cave, en attendant d’avoir la confirmation de ce qu’il te dit ? Proposa-t-elle.
— Je t’ai déjà demandé de ne pas t’ »occuper de cette affaire ! Trancha Roland avec colère. (Il sourit ensuite, et ajouta d’une voix moins dure) : Tu es une femme ravissante, Sibylle, un être délicieux. Ne te soucie donc que des attributions qui t’ont été confiées par la nature. M’as-tu compris ?
La jeune femme sourit avec une imperceptible ironie, ne paraissant pas vexée par cette réponse ; elle connaissait l’homme ! Elle se leva et se dirigea lentement vers la porte.
Avant de quitter la pièce, elle tourna la tête vers lui et murmura en riant :
— Puisqu’il en est ainsi, chéri, je vais aller chercher du vin. Je vois qu’il ne vous reste plus grand-chose et comme cette séance menace de s’éterniser ...
Elle s’interrompit brusquement car elle venait de croiser les yeux, soudain incroyablement cruels de Roland.
— Parfait, ma belle, va chercher quelques bouteilles, répondit-il d’une voix à la fois suave et menaçante. Quant à cette séance, comme tu l’appelles avec tant d’élégance, elle est pour ainsi dire achevée. Otez-toi une fois pour toutes de la tête,, l’aidée d’intervenir pour ce traître. Je te conseille de t’endurcir un peu à l’avenir, c’est nécessaire, crois-moi
Sibylle baissa la tête, prête à pleurer, lorsqu’un cri effroyable du marquis la fit sursauter. Elle se précipita hors de la pièce en ayant soin de tirer la porte derrière elle.
Dans le couloir, l’inspecteur Granier avait tout juste eu le temps de rentrer dans la cuisine et de se blottir entre le frigidaire et le placard à vaisselle.
Sibylle eut un sourire résigné, Roland avait raison ; il lui fallait s’habituer à certaines choses, si elle désirait rester auprès de cet homme cruel et impitoyable, pour qui la vie d’un être humain ne comptait pas plus que l’allumette avec laquelle il allumait une cigarette.
Elle respira profondément pour se calmer, essayant de ne pas écouter la voix d’Anselme qui continuait à se défendre désespérément.
Laissant Anselme aux prises avec Roland, Sibylle se rendit à la cuisine et tourna l’interrupteur.
Une violente lumière éclaira brusquement la pièce, entièrement blanche, au carrelage bleu et blanc.
La jeune femme demeura clouée sur place de stupeur ! Un homme à l’aspect sympathique, à l’expression décidée, audacieuse et intelligente, lui souriait à côté du frigidaire, tout en la menaçant du revolver qu’il serrait dans sa main droite.
— Bonsoir ! Lui dit le policier d’une voix très calme.
Sibylle battit à plusieurs reprises ses paupières ombrées de longs cils. Ses belles lèvres rouges et charnues s’entre ouvrirent sur une double rangée de dents d’une blancheur éblouissante, et ses grands yeux gris examinèrent l’intrus avec un étonnement amusé.
— Bonsoir, répéta l’inspecteur Granier.
La jeune femme lui sourit et sans se soucier de l’arme, elle repoussa la porte et s’approcha de lui.
— Que faites vous avec un tel jouet dans la main ? S’enquit-elle en désignant l’arme du doigt
Ses yeux continuaient à sourire, bien que son beau visage aux traits parfaitement réguliers et légèrement enfantins, exprimât une vive stupeur.
— Je l’utilise par précaution, répondit Granier, en s’efforçant de dominer l’extrême tension de ses nerfs.
— Mais je ne crois pas vous avoir déjà vu ? Remarqua-t-elle en ouvrant le frigidaire. Vous m’avez effrayée. J’ai cru réellement que vous me menaciez de votre arme.
Tout en prononçant ces paroles, elle retira des bouteilles et des cubes de glace qu’elle déposa sur la table voisine, puis, regarda autour d’elle, comme si elle cherchait quelque chose, tandis que le policier ne la quittait pas des yeux.
— Pouvez-vous me dire ce que vous faites ici ? Reprit-elle une fois qu’elle eut trouvé ce qu’ »elle désirait. Est-ce Roland que vous a demandé de me rejoindre ?
— C’est plutôt moi qui ai préféré rester à l’écart, répondit l’inspecteur Granier.
Sibylle rie de cette réponse, prit un verre qu’elle essuya, déboucha une bouteille de whisky, emplit le verre et le tendit à son interlocuteur, en murmurant :
— Tenez !
— Non, merci, je ne bois jamais pendant mon travail, dit-il.
— Votre travail ? Répéta-t-elle étonnée.
Il bougea le canon de son arme.
— Je regrette de vous décevoir, Mademoiselle, reprit courtoisement mais froidement le policier. Puisque vous êtes entrée dans cette cuisine, je suis forcé de vous demander de me suivre !
Cette fois, sibylle comprit. Elle pâlit légèrement tandis que le verre qu’elle serrait entre ses doigts lui échappait et se brisait sur les carreaux.
— Mais ... Mais ...Bredouilla-t-elle en reculant. Je ne comprends pas !
— Ca ne fait rien ! Répliqua Granier en souriant. Il vous suffira de m’obéir. Ne criez pas, car je suis tout à fait disposé à presser la détente de mon revolver. Cependant, je dois vous dire que je serais navré de supprimer une si jolie fille !
Sibylle frissonna et un éclair de colère brilla dans ses yeux. Elle murmura tout bas :
— Alors, vous n’êtes pas des nôtres ?
— Je le reconnais, répondit l’inspecteur. Mais dépêchons-nous ! Le temps presse et je crois que cet infortuné marquis a besoin d’un secours immédiat.
A ces mots, la pâleur de la jeune femme s’accentua.
— Qu’avez-vous l’intention de faire de moi ? Questionna-t-elle d’une voix mal assurée. Ne réalisez-vous pas que, si j’appelais, vous seriez perdu ?
— C’est un des nombreux risques de mon métier, expliqua Granier laconique.
— Vous ... vous êtes un ... balbutia-t-elle.
— Ca suffit maintenant. Je ne veux pas être méchant, mais suivez-moi si vous ne tenez pas à compliquer les choses !
Cette fois, l’accent de son interlocuteur fut très sec et il appuya le canon de son arme sur le dos de la jeune femme.
Sibylle jeta un coup d’œil désolé sur la porte conduisant à l’intérieur de la maison et prit la direction opposée, dirigée par l’arme que Granier appuyait sur son dos.
Ils sortirent sans bruit, se replongeant brusquement dans les ténèbres de la nuit. Ils avancèrent rapidement, l’inspecteur la tenant toujours sous la menace de son arme.
Il faisait froid et la jeune femme frissonna dans sa robe de mousseline de soie très décolletée.
Après quelques minutes de marche, ils atteignirent la puissante voiture de la police, arrêtée en bordure du sentier.
Sibylle se tourna légèrement vers Granier, qui lui répondit par un signe de tête affirmatif.
Elle ouvrit la portière et s’assit près de la place du conducteur. L’inspecteur s’installa à ses côtés, serrant toujours son arme dans sa main.
Contrairement à ce qu’elle croyait, il ne mit pas le contact. Il la fixa silencieusement comme s’il cherchait à comprendre le genre de femme qu’elle était, puis demanda :
— Il n’y a réellement aucune chance de salut pour le marquis ?
Sibylle sourit et répondit en soupirant.
— Il est bien trop stupide pour s’en sortir ! J’ai fait l’impossible pour faire admettre aux autres qu’il n’était qu’un pauvre idiot, mais je n’ai pas réussi à les convaincre. Dans de tels cas, ils préfèrent ne pas courir de risques en se laissant émouvoir. Que voulez-vous, ils sont comme ça !
— C’est vrai ! Reconnut Granier. Cependant je ne puis permettre un meurtre, même si cet homme stupide et imprudent est coupable envers eux.
— Et que comptez-vous faire ? S’enquit-elle subitement effrayée. N’oubliez pas que vous êtes seul. Ils vont tueront sans pitié. Moi, j’ai été capturée par surprise et je n’ai aucune envie de mourir, mais eux, ils se battront et vous tueront.
Granier réfléchit. Il savait tout cela depuis le début de cette affaire. Mais il ne pouvait reculer et ne reculerait jamais !
— Je dois tenter de sauver cet innocent, même s’il est un imbécile et s’il s’est mis inconsciemment dans la gueule du loup !
La jeune femme l’enveloppa d’un regard plein d’admiration, mais ne fit aucune réflexion.
Quelques secondes de silence suivirent.
L’inspecteur Granier songeait que son directeur devrait déjà être là avec un sérieux renfort. Il chercha à percer l’obscurité de la nuit mais elle était trop épaisse.
Il décida d’attendre encore un peu tandis que des inquiétudes et des doutes le gagnaient brusquement. Son chef avait-il bien compris ce qu’il avait marqué et dessiné sur la feuille confié à l’agent ?
Et s’il s’était dirigé ailleurs ?
Il questionna de nouveau sa voisine :
— Vous êtes sûre que cet homme est condamné à mourir ?
— Oui ! Il est impossible qu’il en soit autrement ! Répondit Sibylle avec indifférence.
— Et quand pensez-vous qu’ils l’exécuteront ? Reprit l’inspecteur après quelques secondes de réflexion.
— Pourquoi me posez-vous une telle question ? Répliqua-t-elle étonnée. Comment voulez-vous que je le sache ?
— Je ne m’occupe jamais de ces choses et je vous avoue que c’est bien la première fois que j’assiste à une telle scène !
— Alors, il me faudra me débrouiller tout seul, constata Granier en souriant. Voyons ! Tout à l’heure, ils discutaient encore et s’ils le laissaient parler, cela signifie qu’ils ne sont pas tellement pressés ... Est-ce que quelqu’un est chargé généralement de ce ... genre de travail !
— Vous voulez sans doute me demander qui est le ... bourreau ? S’exclama-t-elle avec un petit rire énervé. Je n’en sais rien ! Tous probablement !
— Voilà qui complique les choses ! Soupira le policier. Cet infortuné peut être tué sans tarder !
Il consulta de nouveau, le petit cadran lumineux de sa montre et murmura :
— Comment se fait-il qu’ils tardent tant ?... Ecoutez ! Reprit-il perplexe. Si je vous laisse seule, vous irez sûrement retrouver les autres malgré le danger que ça représente ?
Sibylle lui sourit d’un air étrange et répondit :
— Non, Monsieur, je vous affirme que je ne bougerai pas d’ici. Si c’est ce que vous désirez. Non pour vous, mais parce que Roland ne me pardonnerai jamais de m’être laissée surprendre et n’aura aucune pitié !
Granier comprit qu’elle était sincère.
— Merci, murmura-t-il avec gentillesse ; vous simplifiez un peu ma tâche. Mais de toute manière, je n’ai pas le choix ! Je pourrais vous attacher et vous bâillonner, mais ce sont des procédés qui me répugnent vis-à-vis d’une femme !
— Je vous jure que je ne bougerai pas ! Affirma-t-elle avec force ... Peut-être reprit-elle songeuse, peut-être quitterai-je la voiture, car je ne tiens pas à être pise entre deux feux !
— Vous avez raison, approuva-t-il en souriant et en ouvrant la porte pour descendre. Je vous promets de mon côté, Mademoiselle, de vous aider lorsque le moment sera venu ... car ils seront tous capturés, je vous l’affirme, et plusieurs d’entre eux, passeront devant un peloton d’exécution. Je tiens à vous éviter un pareil sort, autant que possible !
Sibylle tressaillit, mais garda le silence, le suivant des yeux tandis qu’il s’éloignait dans le sentier. Elle demeura immobile encore quelques secondes, puis sortit à son tour de la grosse voiture noire, et se dirigea sur la route dans la direction opposée.
Après avoir parcouru près de trois cent mètres, elle s’arrêta et alla se dissimuler derrière les arbres bordant l’autre côté du talus. Elle attendit, le cœur battant à coups précipités.
Elle s’attendait à entendre des coups de feu à chaque instant, mais au contraire le silence le plus absolu continua à régner autour d’elle.
Pendant ce temps, l’inspecteur Granier arriva devant la grille du jardin, mais il s’arrêta brusquement, distinguant tout à coup des ombres dans l’allée centrale.
Il se dissimula derrière le tronc d’un gros arbre et attendit.
( A SUIVRE LE 01 AOUT )