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MOINEAUX SANS NID N° 276

29 Juin 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

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Le marquis Anselme d’Evreux sortit de chez lui vers onze heures du soir et se dirigea vers un quartier de Paris où il savait pouvoir rencontrer des individus fréquentant un bistrot équivoque.

L’établissement en question était situé tout près d’un canal sur lequel des péniches transportaient d’énormes quantités de marchandises.

Il était entouré d’un mur blanchi à la chaux et dont la barrière de bois vert restait toujours ouverte. Un charmant jardinet l’entourait, l’isolant des autres habitations.

Peu de temps auparavant, c’était le lieu de rendez-vous d’amoureux et de paisibles familles qui venaient y passer leurs dimanches, car la cuisine était excellente et les prix très modérés.

Le jardin permettait aux enfants de s’amuser sans aucun danger.

Quelques mois avant la déclaration de guerre et après un changement de propriétaire, le genre de l’établissement avait été totalement transformé et les « Saules » — c’était son nom — à cause du nouveau patron, un homme hargneux et même inquiétant, était fréquenté par de louches personnages.

Tous ces hommes désiraient se retrouver sans être dérangés, afin de discuter de leurs affaires et ne pas être entendus par des oreilles indiscrètes.

Parmi cette bande, il existait de redoutables individus, n’hésitant pas à régler cruellement certains différents et punissant sans aucune pitié tous ceux qu’ils jugeaient trop curieux ou trop indiscrets.

La police, bien qu’au courant de ce qui se passait préférait ne pas intervenir, ayant appris que c’était également le rendez-vous de quelques agents du contre-espionnage.

Cependant le coin était continuellement surveillé et rares étaient ceux qui s’y hasardaient sans être immédiatement signalés à la police ou à la surveillance du territoire.

Cette nuit-là, Anselme d’Evreux se dirigea vers cet endroit. Il savait que, parmi les habitués du bistrot, il pourrait trouver deux hommes avec lesquels il avait déjà eu des rapports d’affaires et qui ne possédaient aucun scrupule.

L’un d’eux s’appelait « le Chauve » et l’autre « Bimbo ». Deux êtres redoutables et qu’Anselme croyait Chiliens.

A minuit, s’orientant difficilement à cause du manque total d’éclairage, le marquis d’Evreux atteignit la grille des « Saules ». La trouvant ouverte comme d’habitude, il entra dans le jardin et se dirigea rapidement vers le restaurant.

Faisant crisser le gravier sous ses pas, Anselme arriva devant l’entrée de l’établissement et examina l’intérieur par une petite fente de la porte qui laissait filtrer une faible lueur.

Il entendit alors un bruit de voix, mais comme tout lui sembla calme, il se décida à pousser le battant.

De nombreuses lampes éclairaient la grande salle et Anselme cligna des yeux, ébloui par leur clarté trop vive, contrastant avec l’obscurité de la rue.

Regardant ensuite autour de lui, il reconnut la massive silhouette du patron qui le dévisagea méfiant, debout derrière le comptoir.

Un garçon dont l’œil droit était dissimulé par un carré de tissu noir fixé par un cordon autour de la tête, s’approcha du marquis.

— Que désirez-vous, Monsieur ? Lui dit-il. A cette heure, nous ne servons plus de repas.

— Je ne suis pas venu dans cette intention ! Interrompit sèchement Anselme. J’attends quelqu’un ! Je vais m’asseoir à cette table où vous me servirez une bière.

Il alla s’installer à la table qu’il venait de désigner près du comptoir et regarda autour de lui, examinant les hommes qui étaient dans la salle.

Il n’en reconnut aucun, mais blêmit en réalisant que ces sinistres personnages semblaient s’intéresser beaucoup à lui et le dévisageaient avec des regards hostiles.

L’arrivée du garçon portant la consommation, le réconforta légèrement.

— Qui est la personne que vous attendez ? Lui demanda le serveur en déposant verre et bière sur le bois graisseux de la table après y avoir passé un coup de torchon.

— Je voudrais parler à « Bimbo ». Est-il venu ce soir ?

L’homme le dévisagea longuement comme s’il cherchait à deviner le milieu auquel appartenait ce client qu’il n’était pas habitué à voir. Puis, désignant du menton une petite porte au fond de la salle marmonna :

— Il est là-bas. Mais sait-il que vous êtes ici ?

— Non ! Et il ne s’en doute même pas, répondit le marquis sans lever la tête, tant l’homme le répugnait. Mais je sais qu’il vient tous les soirs, j’espère donc pouvoir arriver à lui parler.

— Si vous le voulez, je peux le prévenir, proposa le serveur sans toutefois bouger de sa place.

Anselme comprit, fouilla dans sa poche et en retira quelques pièces de monnaie.

— Volontiers, dit-il en les lui glissant dans la main. Voici pour votre amabilité.

L’autre se dépêcha de les faire disparaître puis, d’un pas traînant se dirigea vers la petite porte, suivi des yeux par le patron du restaurant, toujours debout derrière le comptoir.

Lorsqu’il revint cinq minutes plus tard vers le marquis, il lui glissa à l’oreille :

— Attendez quelques minutes !

Le frère d’Alice poussa un grand soupir de soulagement et regarda avec plus d’assurance les inquiétants visages de ceux qui l’entouraient certain à présent, qu’aucun d’eux ne tenterait un geste contre lui, et que « Bimbo » ne tarderait pas à le rejoindre.

Cependant ne le voyant pas arriver, il finit par se tourmenter d’autant plus que le serveur ne lui avait même pas demandé son nom.

Anselme aurait été très étonné de savoir qu’au même moment quelqu’un l’observait sans être vu de lui à travers un judas, placé sur le mur du fond, permettant aux hommes qui étaient dans la pièce voisine, d’observer ce qui se déroulait dans la grande salle.

Et ce quelqu’un qui l’examinait avec la plus grande attention était précisément l’individu avec lequel il désirait s’entretenir, c’est-à-dire « Bimbo » !

L’homme sembla satisfait de son examen, car il se tourna vers son compagnon en disant :

— Je sais de qui il s’agit. J’ai déjà eu affaire avec ce type.

— Il paye bien ? S’enquit son camarade.

— Si on accepte d’exécuter ce qu’il demande, il paye sans sourciller, répliqua « Bimbo » et, comme je viens de te le dire à l’instant, j’ai déjà travaillé pour lui. Il m’a donné la somme demandée sans la moindre hésitation.

— Dans ce cas, il n’y a pas à tergiverser, ajouta l’autre, va voir ce qu’il te veut.

— Oui, « le Chauve » c’est ce que je vais faire tout de suite ! répondit « Bimbo » en souriant, mais il vaut mieux le faire attendre un peu pour ne pas lui donner l’impression d’accourir à son appel comme un toutou.

— Tu as raison ! tu es toujours très prudent, c’est pourquoi j’aime travailler avec toi, « Bimbo ».

Les deux canailles échangèrent encore quelques propos, cherchant à deviner ce que leur voulait le marquis. Puis »Bimbo » se décida.

— J’y vais. Attends-moi ici « le Chauve ». Il se peut que j’aie besoin de ton aide.

— Bien ! Je vous surveillerai à travers le judas. Si tu as besoin de moi, il te suffira de regarder de ce côté pour que je comprenne.

— D’accord répondit « Bimbo » en ouvrant le battant et disparaissant dans la grande salle où il s’approcha d’Anselme qui le reconnut avec soulagement.

— Le garçon vient de me prévenir que vous désirez me parler, monsieur d’Evreux, murmura « Bimbo » en s’asseyant en face du frère d’Alice.

— C’est vrai, répliqua vivement Anselme. (Et s’assurant que personne ne pouvait l’entendre, il ajouta) : Ne m’appelez pas par mon nom. Ce n’est pas prudent !

« Bimbo » ébaucha un sourire et fit un signe d’acquiescement.

— Bon ! Admit-il. Maintenant, dites-moi ce que vous me voulez ?

Avant de lui exposer la raison pour laquelle il faisait appel à lui, Anselme le dévisagea attentivement.

« Bimbo » était un homme robuste et d’une taille au-dessus de la moyenne. Il avait une grosse tête surmontée d’une tignasse brune, un visage aux traits durs, dans lequel luisaient deux petits yeux noirs et cruels. Ses mains énormes possédaient une force redoutable.

Le marquis d’Evreux songea très satisfait, que si cet individu acceptait sa proposition, il n’aurait aucune difficulté à exécuter ce qu’il désirait lui confier.

Comme le silence d’Anselme se prolongeait « Bimbo » se pencha vers lui et l’interpella, impatienté :

— Avez-vous oui ou non, besoin de moi ?

Le marquis sourit et répondit en baissant instinctivement la voix.

— Voilà mon ami, il y a quelque temps vous m’avez pleinement satisfait en exécutant le travail que je vous avais demandé et je vous ai alors payé ce que vous exigiez, rubis sur l’ongle ... Il s’agissait d’une somme d’ailleurs très importante pour le service que vous m’avez rendu !

Le visage de « Bimbo » prit une expression mauvaise et il bougonna entre ses dents :

— Je ne discute jamais de ce qui est passé, surtout si vous reconnaissez que vous avez été content de moi !

— C’est que cette fois, il est question d’une chose toute différente expliqua en soupirant le frère d’Alice, et je ne sais si vous accepterez de vous en charger. C’est pour cette raison que j’ai tenu à vous rappeler que je sais payer sans marchander !

— Voilà qui me plait davantage ! Parlez ! Car c’est à moi de décider si ça me convient ou pas ! Déclara sèchement « Bimbo ». D’ailleurs, vous me connaissez et savez que si je juge la chose impossible, je le dis tout de suite.

— Lorsque vous saurez de quoi il s’agit, vous accepterez car je suis certain que vous réussirez admirablement, reprit le marquis, en souriant et c’est pour cette raison que je suis venu vous voir.

— Parfait ! Parlez sa ns aucune crainte, ajouta le bandit, et si l’affaire ne me plait pas, vous savez aussi que j’oublierai complètement vos paroles.

Anselme sourit de nouveau satisfait, car ce qu’affirmait son redoutable interlocuteur était vrai. « Bimbo » ne se mêlait jamais des affaires d’autrui et gardait le silence le plus absolu sur ce qui avait pu lui être rapporté. C’était d’ailleurs un des motifs pour lesquels Anselme l’avait choisi.

Un léger silence suivit. Le marquis parut se concentrer pour présenter sa demande avec la plus grande clarté.

Pendant ce temps, dans l’autre pièce, « le Chauve » l’œil collé au judas, attendait que « Bimbo » lui fit signe d’intervenir si besoin était.

Le marquis d’Evreux releva la tête et fixa les petits yeux perçants et cruels du bandit, puis murmura :

— Cette fois, il n’est plus question de dérober des papiers à un créancier malhonnête refusant de me restituer le reçu d’une somme déjà payée.

« Bimbo » haussa les épaules faisant comprendre qu’il jugeait cette réflexion tout à fait superflue. Anselme alors poursuivit en baissant davantage la voix :

— J’ai besoin que vous supprimiez définitivement quelqu’un qui me gêne énormément. Me comprenez-vous ?

Pas un seul muscle du visage de « Bimbo » se tressaillit à ces mots. Il se contenta seulement de répondre :

— Continuez ...

— Il faudra exécuter un travail très délicat, précisa Anselme ; cependant la chose ne vous paraîtra pas très difficile car cette personne ne vous opposera pas beaucoup de résistance, peut-être même pas du tout !

« Bimbo » eut alors une grimace de dégoût.

— Qu’est-ce que vous voulez me proposer ? S’écria-t-il méprisant

— Il s’agit d’un petit garçon un certain Pierrot vendeur de journaux et de fruits et primeurs à ses moments perdus.

Le visage de « Bimbo » exprima alors la plus vive stupeur.

— Un gosse ? S’exclama-t—il en fronçant les sourcils. Réfléchissez bien à ce que vous me demandez. Je suis, je le reconnais, un homme qui ne s’embarrasse pas de scrupules et vous ne l’ignorez pas, mais avoir affaire à un enfant ne me plait guère !

Le marquis le fixa avec irritation.

— Ne dites pas de sottises, « Bimbo » ! Vous ignorez ce dont est capable ce garnement, sinon vous comprendriez que je puisse désirer sa disparition ! Moi aussi, j’aurais préféré de beaucoup qu’il s’agisse d’un homme ...

Il hocha la tête puis reprit lentement d’une voix qu’il essaya de rendre persuasive :

— Sachez pour votre gouverne que ce gamin est capable de rouler n’importe quelle grande personne. Il est on ne peut plus rusé » et malicieux. D’ailleurs, il n’y a pas à discuter, car pour moi il représente un grand danger et je suis forcé de me défendre ! J’ai besoin qu’il cesse d’exister !

« Bimbo » réfléchit quelques secondes, puis se décida :

— D’accord ! Je comprends vos raisons, mais c’est malgré tout une besogne qui ne me plait pas beaucoup ! Un enfant ...

Anselme d’Evreux ne put retenir un geste d’impatience et de colère.

— Et alors, vous refusez ? S’enquit-il rageusement. Dans ce cas dites-le tout de suite, parce que je n’ai pas de temps à perdre !

« Bimbo » lui fit signe de la main de se calmer, puis répliqua froidement :

— J’ai tenu à vous faire savoir ce que j’en pensais, mais cela ne signifie pas que je refuse. C’est uniquement une question d’argent !

A ces mots, le marquis poussa un soupir de soulagement, bien que la conclusion de l’homme l’irritât.

— vous auriez dû le dire tout de suite au lieu de tant discourir ! Grogna-t-il. Combien voulez-vous ?

« Bimbo » le dévisagea bizarrement puis répliqua :

— Je pense que vous admettez, n’est-ce pas que je puisse avoir besoin de quelqu’un pour me donner un coup de main ...

— Je pense que vous admettrez, n’est-ce pas que je puisse avoir besoin de quelqu’un pour me donner un coup de main ?... Cette « affaire » a besoin d’une grande préparation, et présente également de gros risques. Si j’étais pris, par malheur — on ne sait jamais avec la chance qui peut brusquement vous tournez le dos — je ne pourrais prétexter une rixe ou un état de légitime défense : un homme ne se bat pas avec un gamin !

Il prononça ces dernières paroles en riant avec une telle cruauté que le marquis le fixa, interdit, mais se dit qu’après tout il avait obtenu ce qu’il désirait concernant son odieux projet.

— Très bien ! S’écria le frère d’Alice. Vous n’avez plus qu’à fixer votre prix. Je ne le discuterai pas à moins, bien entendu qu’il ne s’agisse d’un chiffre astronomique !

« Bimbo » réfléchit de nouveau et se retourna entièrement, fixant le judas derrière lequel « le Chauve » guettait son moindre geste.

Il s’agissait du signal convenu entre eux et alors que « Bimbo » recommençait à bavarder avec le marquis, « le Chauve » abandonna son poste d’observation et gagna la grande salle où il se rapprocha des deux hommes, l’air indifférent, certain que « Bimbo » ne tarderait pas à l’appeler.

Ce dernier en l’apercevant à quelques pas de lui, eut un sourire satisfait tout en répondant à la question que venait de lui poser son interlocuteur.

— Comme il s’agit de s’attaquer à un enfant, ce qui me répugne et pour atténuer les reproches de ma conscience, vous serez forcé de débourser une assez forte somme, hasarda-t-il.

— Combien ? Questionna Anselme d’une voix glaciale, ne quittant pas des yeux le sinistre visage du misérable.

— Cinquante mille francs !

Le frère d’Alice d’Evreux sursauta ; il ne s’attendait sûrement pas à un tel chiffre, mais il réalisa immédiatement que c’était à prendre ou à laisser et qu’il ne pouvait discuter.

— Comme cette affaire doit se conclure d’une manière satisfaisante, reprit Anselme, je vous donnerai un acompte et le reste, une fois que tout sera terminé.

— Pas du tout, refusa sèchement « Bimbo » je tiens à être réglé d’avance, car après, si vous refusiez de payer la différence, il ne me sera pas possible de faire valoir mes droits ... à moins évidemment, d’employer les grands moyens !

Anselme baissa la tête. Les arguments de « Bimbo » lui semblaient irréfutables. Il soupira, résigné.

— D’accord, répondit-il, je vous payerai d’avance. Naturellement pour le moment, je n’ai pas une telle somme sur moi. Toutefois si vous avez besoin d’argent, je puis vous donner une petite avance.

— Un instant ! S’exclama « Bimbo » en se tournant vers « le Chauve » auquel il adressa un clin d’œil imperceptible. Comme pour une telle affaire, j’aurais besoin d’être aidé, permettez-moi d’appeler un ami et de vous le présenter, afin que nous soyons tous les trois entièrement d’accord.

Le marquis n’éprouva aucun plaisir à faire la connaissance du complice de « Bimbo » mais il dut s’incliner et lorsque « le Chauve » s’approcha sur un signe de son camarade, il l’examina avec curiosité.

Le nouveau venu était bien plus petit que « Bimbo » et assez gros, mais il dégageait une impression de vigueur. Son visage était jeune et inexpressif, son crâne lisse et dénudé ce qui lui avait valu son sobriquet.

L’examen sembla satisfaire Anselme, il lui sourit et l’invita à s’asseoir.

En quelques mots murmurés à son oreille « Bimbo » le mit au courant de l’affaire conclue avec le marquis. L’autre l’écouta attentivement, puis acquiesça à son tour. Anselme cette fois, se sentit entièrement rassuré.

— A présent, reprit « Bimbo » en s’adressant au marquis, il ne nous reste plus qu’à en savoir davantage sur le principal intéressé. Donnez-nous quelques détails sur lui et son adresse.

Anselme répondit rapidement :

— Vous n’aurez aucune difficulté à l’identifier, car il fréquente toujours les alentours du métro « Porte de Pantin » où il vend les journaux du soir. D’ailleurs, tout le monde le connaît et il s’appelle Pierrot.

« Le Chauve » ouvrit de grands yeux.

— Pierrot ? S’exclama-t-il intervenant à son tour dans la conversation. Je le connais ! C’est le jeune vendeur de journaux de la Porte de Pantin. Le matin, ce gamin vend des légumes et des primeurs dans une petite voiture !

— C’est bien lui, en effet, répondit le marquis. J’avais déjà donné tous ces détails à votre camarade et maintenant vous ne pouvez vous tromper. Ce diabolique garçon doit disparaître le plus vite possible.

Il sortit son portefeuille de la poche intérieure de son veston et tout de suite les regards cupides des deux bandits se fixèrent sur lui.

— Voici trois mille francs d’acompte, dit le frère d’Alice, en tendant six billets de cinq cents francs à « Bimbo » qui se dépêcha de les faire disparaître. C’est tout ce que j’ai sur moi, mais je pense qu’ils suffiront pour conclure cette affaire.

— Certainement, affirma « Bimbo », nous sommes complètement d’accord et nous agirons dès que vous nous aurez remis le complètement de la somme convenue. Je vous ai déjà prévenu que je ne tiens pas à courir le moindre risque.

— Dans ce cas, il va falloir nous rencontrer sous peu, soupira Anselme. A vrai dire, j’eusse préféré que ce ne fut pas si rapidement car il nous faut être prudents. Tant pis ! Nous allons prendre rendes-vous mais dans un quartier éloigné d’ici.

— Comme vous voudrez ! Dit « Bimbo » C’est à vous de le fixer.

— Très bien ! Je vous remettrai le restant de la somme demain, reprit le marquis d’Evreux, après quelques secondes de réflexion. Nous pourrons nous rencontrer à onze heures du soir devant l’entrée du cinéma « Le Gaumont » rue Caulaincourt.

Anselme se leva après ces derniers mots. Il était très satisfait du résultat obtenu, bien que trouvant qu’il lui coûtait cher. Mais à la perspective que sous peu il serait définitivement débarrassé du danger que Pierrot représentait à ses yeux , il se disait que cet argent était fort judicieusement employé.

Il paya les consommations au garçon, puis se dirigea vers la sortie du restaurant sans se retourner.

Une seconde après il en franchissait le seuil et longeait la petite allée conduisant à la grille, lorsque soudain il entendit une voix étouffée qui l’appelait.

Tout d’abord, il ne distingua rien à cause de l’obscurité, mais il devina que quelqu’un était sorti derrière lui.

— Qu’est-ce que c’est ? Demanda-t-il à voix basse.

— Revenez vite ! Souffla la voix avec un tel accent qu’Anselme obéit aussitôt.

Il revint à l’intérieur de la salle où quelqu’un s’empressa d’éteindre les lumières. Le frère d’Alice eut juste le temps d’apercevoir plusieurs personnes se précipiter vers la porte du fond, derrière laquelle elles disparaissaient

Anselme fronça les sourcils et fixa « le Chauve » et « Bimbo » qui paraissaient très inquiets.

— Pouvez-vous m’expliquer ce qui se passe ? S’écria-t-il, irrité et déconcerté en même temps.

— Il y a la police ! Murmura « le Chauve ». Je vous conseille de ne pas sortir parce que vous seriez arrêté. Il paraît que la maison est encerclée.

Le marquis pâlit.

— La police ? Répéta-t-il, effrayé, essayant de lutter contre la peur qui l’envahissait brusquement ... Mais je n’ai rien à craindre de la police ! Je suis le ...

— Ils ne vous donneront pas le temps de vous expliquer ! Suivez-nous, car il n’y a plus un instant à perdre.

Et il poussa Anselme vers la porte du fond.

Anselme y pénétra et son inquiétude augmenta en remarquant qu’à l’exception d’une très faible veilleuse permettant vaguement de distinguer les gens et les objets, l’établissement était plongé dans la plus totale obscurité.

La veilleuse d’ailleurs ne tarda pas à être éteinte par le patron du restaurant.

Ce dernier murmura d’une voix pâteuse et rauque :

— Venez vite ! Il y a ici une trappe qui va nous permettre de descendre dans la cave.

Anselme frissonna et sentit qu’on lui prenait la main. « Le Chauve » et « Bimbo » les suivaient.

— Attention ! Prévient le patron ; il y a une échelle, soyez prudents.

Le marquis posa avec précaution ses pieds sur les barreaux qu’il descendit lentement nullement rassuré jusqu’au moment où il sentit la terre ferme sous ses pieds.

Soudain il entendit un bruit sourd et comprit que quelqu’un venait de laisser retomber la trappe. Puis le faible halo d’une torche électrique jaillit et Anselme d’Evreux distingua devant une longue galerie dont on ne voyait pas la fin.

— Vite ! Ordonna le patron, il faut que nous sortions d’ici avant que la police n’envahisse la maison et ne découvre le passage secret.

Guidé par la pâle et dansante clarté de la lampe électrique, le petit groupe avança silencieusement sous les voûtes du souterrain.

— Attention ! Avertit « Bimbo » ça monte et le plafond est moins haut. Baissez-vous !

— Où allons-nous ? Questionna le frère d’Alice, se demandant brusquement si on ne lui tendait pas un piège.

— Dehors ... où nous serons en sûreté ! Expliqua le patron du restaurant. De sa même voix rauque.

Ils parcoururent une quinzaine de mètres, les épaules courbées pour ne pas heurter la voûte basse et luisante d’humidité, lorsque de nouveau la voix du propriétaire des « Saules » résonna :

— Attention ! Il y a des marches devant vous !

Le petit halo de la torche se promena en effet sur un étroit escalier de pierre qu’ils gravirent avec précaution. Puis après, ils s’arrêtèrent devant une lourde porte de bois renforcée de deux barres de fer. Un simple cadenas la fermait.

Le patron se pencha et l’ouvrit en tirant vers l’intérieur l’épais battant qui grinça sinistrement dans le silence de la nuit.

La faible lueur de la torche s’éteignit, tandis qu’un souffle d’air frais envahissait l’orifice du souterrain.

— Nous sommes hors de danger à présent ! S’écria « Bimbo » en sortant vivement.

Il fut immédiatement suivi par le patron.

— Passez ? Monsieur ! fit « le Chauve » en le poussant doucement.

Anselme allait obéir, mais s’arrêta brusquement. Il venait d’entendre un bruit de voix suivi d’un cri bizarre et d’affreux jurons.

— que se passe-t-il ! Murmura le marquis d’Evreux d’une voix tremblante en reculant instinctivement tandis que « le Chauve » se précipitait dehors en criant :

— Malédiction ! Les agents ! Quelqu’un a dévoilé la sortie du souterrain.

Anselme hésita, puis suivit le bandit, courant de toutes ses forces dans l’obscurité, heurtant des pierres et des mottes de terre à chaque pas.

Un bruit lui glaça le sang dans les veines, tandis qu’une voix impérieuse ordonnait :

— Arrêtez ou je tire !

Tremblant de tous ses membres, le marquis d’Evreux obéit immédiatement et sentit qu’une main de fer lui saisissait le bras.

— Je vous arrête ! Inutile de résister ! Reprit la voix avec un accent menaçant.

Des jurons lui firent comprendre que ses compagnons subissaient le même sort. Ils étaient tous tombés dans le piège tendu par la police.

Anselme se repentait déjà d’être venu dans ce bouge ; d’abord il allait avoir des ennuis, même si on reconnaissait sa qualité de marquis d’Evreux, et puis — et surtout — ses deux hommes de main, arrêtés, ne pourraient accomplir leur mission !

 

( A SUIVRE LE 2 JUILLET )

 

 

JEAN PAUL

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