MOINEAUX SANS NID N° 275
Ignorant la vie difficile et agitée du marquis d’Evreux, Alice goûtait pleinement la douceur de ses vacances dans la principauté de Monaco.
Lord Jim Master ne cessait de l’entourer de ses prévenances et de lui témoigner une ardente passion, lui adressant tous les jours de somptueuses corbeilles de roses rouges, accompagnées de billets enflammés.
Mais la jeune femme pensait toujours à Robert Montpellier très contrariée de n’avoir pas réussi à se procurer de ses nouvelles.
Elle comprenait pourtant que pour le moment, elle devait se distraire et profiter le mieux possible de ce délicieux séjour dans ce décor enchanteur !
E temps en temps, on parlait un peu de la guerre dans le luxueux palace où elle était descendue, mais Alice, tout comme son misérable frère, était totalement indifférente à ce qui se passait autour d’elle, mais évitait-elle ce sujet lorsque celui lui était possible.
De son côté, Lord Master cherchait à lui être agréable et évitait de faire allusion aux tragiques événements actuels, bien qu’il ne se fit aucune illusion sur un avenir qui, chaque jour, s’assombrissait davantage ; préférant laisser celle qu’il aimait jouir pleinement des heures présentes.
Et ainsi, tandis que des centaines de milliers d’êtres humains souffraient mille tourments, se demandant avec terreur comment et quand ils finiraient, Alice d’Evreux menait une évidence dorée, ne se privant d’aucun plaisir et refusant d’admettre que tout pût brusquement changer.
Elle était très flattée de la cour que lui faisait le jeune lord et se demandait parfois si elle ne ferait pas mieux d’oublier robert Montpellier pour ne plus penser qu’à cet Anglais qui lui assurerait une vie merveilleuse.
Ce jour-là, elle discutait de tout cela avec sa femme de chambre particulière qui était devenue sa confidente, lorsque le groom de l’hôtel frappa à la porte de son appartement.
La femme de chambre s’empressa d’aller ouvrit et revint auprès de sa maîtresse en lui tendant une lettre venant de Paris. Alice reconnut tout de suite l’écriture de son frère sur l’enveloppe et ne put s’empêcher de tressaillit.
— Anselme m’écrit ! Dit-elle. Mon Dieu ! Qu’est-ce qui est encore arrivé ? Il ne le fait que pour des raisons très graves !
Elle se dépêcha de déplier la grande feuille de papier gris en lut avec la plus grande attention la longue missive rédigée par le marquis pour la mettre au courant des incidents découlant de sa dispute avec Ginette Flandier. Il précisait que l’ex-concierge avait reconnu en lui le prétendu Ernest Dubois.
Puis se perdant en détails et explications compliquées, il lui parlait de l’intervention de Pierrot le traitant d’incendiaire.
Très contrariée, Alice poursuivit la lecture de cette interminable lettre, farcie d’injures et de malédictions des plus grossières.
Je l’assure que c’est très sérieux, concluait le marquis, et je t’avoue ma chérie, que je suis bouleversé ne sachant quelle décision prendre. Si je devais suivre mes impulsions, je n’hésiterais certainement pas à agir mais à cause de la promesse que tu m’as arrachée, j’ai, pour ainsi dire les mains liées.
Réponds-moi tout de suite, je t’en prie, et donne-moi ton avis concernant cette fâcheuse histoire, autrement je serais forcé de mettre à exécution ce que je désire accomplir depuis longtemps afin de vive en paix à l’avenir !
Ton frère affectionné
Anselme
Lorsqu’elle eut achevé cette lecture, Alice demeura longtemps silencieuse et perplexe.
— S’agit-il de mauvaises nouvelles, Mademoiselle ? S’enquit timidement la femme de chambre, inquiète de l’attitude de sa maîtresse.
La sœur du marquis haussa les épaules et répliqua assez sèchement :
— Non, Louise, mon frère m’écrit uniquement pour me demander un conseil, mais je ne sais que lui répondre.
Peut-être monsieur le marquis, s’exprime-t-il ainsi pour vous décider à regagner Paris, Mademoiselle, insinua Louise.
— Pas du tout, répondit Alice, car je l’ai prévenu que je resterai un certain temps ici. Je lui avais recommandé une ligne de conduite mais il n’en a pas tenu compte.
— De quoi s’agit-il, Mademoiselle ? S’écria Louise, qui depuis que sa maîtresse lui faisait ses confidences se croyait autorisée à lui posée des questions.
Ce jour-là, Alice n’apprécia guère l’indiscrétion de sa soubrette.
— Ne soyez pas curieuse, Louise, dit-elle sèchement, ce sont des affaires qui concernent uniquement mon frère. Comme il est distrait et indécis, malgré toutes mes recommandations, il se décourage très vite ... Certains événements se sont déroulés auxquels Anselme attache beaucoup trop d’importance, car il ne se rend plus compte de la réalité.
— Je vous prie de m’excuser, Mademoiselle ! S’exclama Louise effrayée et vexée je ne pensais pas vous ...
— N’en parlons plus ! Interrompit Alice d’une voix plus douce, mais tâchez dorénavant d’être plus réservée.
— Vous allez répondre à Monsieur le marquis ? Reprit la femme de chambre, dont la curiosité l’emportait de nouveau sur la prudence.
— En effet, et je vais le faire sans tarder, décida sa maîtresse en se dirigeant vers le petit bureau placé entre les deux fenêtres s’ouvrant sur le magnifique panorama d’une mer d’un bleu intense aux légères vagues crêtées d’écume blanche.
A cet instant précis, deux coups légers furent frappés à la porte qui s’ouvrit avant même que la jeune femme eut dit d’entrer, et une voix d’homme appela joyeusement :
— Alice !
Cette dernière tourna la tête vers la porte et aperçut sur le seuil Adolphe Perjol qui la dévisageait en souriant.
Elle se leva vivement et alla vers lui en lui tendant la main qu’il baisa en s’inclinant, puis murmura d’une voix teintée d’une imperceptible ironie :
— Depuis que je t’ai accompagnée à Monte-Carlo, ma chère Alice, j’ai l’impression que, pour passer un instant en ta précieuse compagnie il faut auparavant obtenir une autorisation spéciale ! Sais-tu que je ne t’ai pas vue depuis plusieurs jours !
— C’est vrai, Adolphe, mais ne m’en veux pas ! S’empressa de s’excuser Alice. J’ai eu tellement à faire ces jours-ci !
— Tant que cela ? Questionna-t-il, moqueur. Je crois plutôt qu’il est question d’affaires sentimentales !
Alice le fixa étonnée.
— Qu’en sais-tu ? Demanda-t-elle.
— Allons, ne fais pas l’innocente ! Protesta le jeune homme. Je suis trop ton ami pour que tu essayes de me jouer la comédie !
— que veux-tu dire ? Et de quelle comédie parles-tu ? Répliqua Alice, vexée !
Nullement intimidée, Adolphe Perjol se laissa tomber dans un fauteuil en éclatant de rire.
— Voyons, ma chérie, crois-tu que je n’aie pas remarqué la cour pressante que te fait cet anglais ? Poursuivit-il en ne la quittant pas des yeux. D’ailleurs, je t’en félicité ! Et si tu réussis à conquérir complètement cet homme, tu n’auras plus rien à redouter de la vie. Lord Master, diable ! Tu vas en faire des jalouses !
Le visage de la jeune femme s’assombrit, car les propos de Perjol l’irritaient au lieu de l’amuser. Aussi répliqua-t-elle froidement :
— Je te prie de cesser tes stupides plaisanteries, Adolphe, car tu m’agaces. Ce n’est pas moi qui cours après ce garçon, mais lui, au contraire, qui ne me laisse plus un instant de répit. Et puis, il s’agit de quelque chose de très sérieux. Lord Master est un gentilhomme et je t’interdis de continuer à ironiser sur nos relations !
Perjol la fixa stupéfait.
— Mais Alice, je n’avais nullement l’intention de te fâcher ! Excuse- moi ! Je suis très content de ce que tu me dis et je te promets de ne plus te taquiner puisque ça te déplait. J’espère que tu me pardonne, n’est-ce pas ?
Mademoiselle d’Evreux sourit et répondit gentiment :
Evidemment, voyons, n’es-tu pas un de mes plus anciens amis ?
Perjol s’approcha de la jeune femme et murmura :
— Tu es une bonne fille, Alice !
Il lui prit le bras, l’étreignit légèrement et reprit :
— Alors et puisque tu ne m’en veux pas, que dirais-tu si je t’invitais à dîner avec moi ?
Alice réfléchit quelques secondes puis murmura doucement :
— Je ne pense pas que cela me soit possible, Adolphe, Lord Master doit passer me chercher.
— Eh bien ! Il ne te trouvera pas voilà tout ! Déclara Perjol. Il ne t’en voudra pas et quant à moi, je ne désire pas renoncer à mes droits sur toi, bien qu’ils soient strictement amicaux et tout à fait désintéressés. Je t’en prie, Alice, accepte mon invitation ! C’est un plaisir que je n’aurai pas avant longtemps, car je quitte la principauté cette nuit.
— Oui, j’ai reçu des nouvelles assez inquiétantes et je tiens à mettre un peu d’ordre dans mes affaires. Vois-tu, la guerre semble vouloir s’installer sérieusement.
— Ah ! Qu’as-tu appris ?
— Peut-être a-t-on exagéré, dit-il pour la rassurer, tu sais comment les choses sont souvent rapportées ! Mais je possède certaines actions qui peuvent baisser brusquement et je tiens à m’en débarrasser pendant qu’il en est encore temps.
— Alors, tu vas rentrer à Paris ?
— Je viens de te le dire !
— Puis-je te demande de me rendre un service, Adolphe ?
— Certainement, voyons. De quoi s’agit-il ?
— Attends un instant ! Répondit Alice allant s’asseoir devant son bureau.
Elle traça rapidement quelques lignes sur une feuille de papier qu’elle mit dans une enveloppe, y écrivit une adresse et la tendit à Perjol.
— Voici, lui expliqua-t-elle, je te prie de remettre cette lettre à mon frère. Comme je sais que le courrier en ce moment a beaucoup de retard, je suis certaine que grâce à toi, ce bille lui parviendra rapidement. J’espère ne pas te déranger en te chargeant de cette commission.
Perjol prit l’enveloppe qu’il fit vivement disparaître dans la poche de son veston.
— Je suis ravi, Alice de te rendre ce léger service, sans compter que ça me procurera le plaisir de revoir Anselme. Sois rassurée, dès mon arrivée à Paris je m’empresserai de lui remettre ce pli en main propre.
Il se tut, fixa les magnifiques yeux de la jeune femme et reprit lentement :
— Et maintenant, ma chère, qu’as-tu décidé ? Acceptes-tu de dîner avec moi ou me refuserais-tu cette immense joie ?
— décidément, tu ne seras jamais sérieux ! Dit-elle en riant. Je regrette beaucoup de te peiner, Adolphe mais je ne crois pas que ce soit possible. Je te répète qu’avec Lord Master, c’est très sérieux et comme il est très jaloux et soupçonneux, je ...
— Un Anglais jaloux ? Interrompit Adolphe en éclatant de rire. Bon ! je n’insiste plus ! Alors au revoir, ma petite Alice, et tous mes sincères souhaits de réussite dans tes projets !
Penses-tu revenir ici ?
— Je ne le crois pas. Cela dépendra beaucoup de mes opérations de bourse. Si j’arrive à arranger les choses comme je le désire, je reviendrai tout de suite à Monte-Carlo, et qui sait si alors je n’essayerai pas de te ravir à Lord Master ! Tu n’ignores pas, ma belle que j’ai toujours eu un petit faible pour toi !
Après ces paroles prononcées sur un ton badin, il baisa la main de la jeune femme et se dirigea vers la porte. En passant près de Louise, il lui donna une petite tape amicale sur le bras, en lui disant :
— Surtout prenez bien soin de Mademoiselle ! Je vous prédis que sous peu vous la suivrez en Angleterre et jusqu’à la chambre des Lords !
Avant que la femme de chambre ne fut revenue de sa surprise, Adolphe avait disparu !
Le lendemain, dès son arrivée à Paris, Adolphe Perjol se rendit immédiatement chez son agent de change.
Dès les premiers mots échangé »s avec ce dernier, il comprit que ses craintes n’étaient pas vaines.
— Je vous demande de vendre au plus vite toutes mes actions, décida-t-il sur le champ. Je me fie à votre habileté pour en tirer le maximum !
— Hélas ! Soupira l’autre, je ne sais trop si cela sera encore possible. Je dois vous en prévenir tout de suite, afin que vous n’ayez pas à me le reprocher par la suite. Tout le monde a fait comme vous et vos actions ne cessent de baisser ... Estimez-vous très heureux si j’arrive à en tirer la moitié de ce que vous espérez.
— Comment ! On en est déjà là ? S’exclama Adolphe en pâlissant — En effet, il n’y a plus une minute à perdre !
— Bien ! Vous agirez au mieux ! Ce que vous venez de me dire me donne l’idée de faire la tournée des banques ou j’ai déposé mes fonds, ajouta Adolphe en se levant ... Quand pourrez vous me donner le résultat de votre opération ?
— Ce soir ou demain matin.
— Je vais immédiatement m’occuper de mes autres comptes et rentrerai à l’hôtel d’où je ne bougerai plus avant de recevoir votre visite ou un coup de téléphone. Au revoir, mon cher, acheva Perjol en le quittant.
Il fit ce qu’il venait de décider et, après être entré dans plusieurs banques, retourna chez lui pour ne plus en ressortir.
L’après midi, l’agent de change lui téléphona pour lui annoncer qu’il n’avait pu vendre toutes ses actions ce qui contraria énormément Adolphe. Il lui fixa rendez-vous pour la fin de la soirée. En raccrochant l’écouteur, Perjol se souvint brusquement de la lettre qu’il avait promis de remettre au marquis d’Evreux.
Mais il n’osa pas quitter l’hôtel où d’autres renseignements de son agent de change pouvaient lui parvenir à tout moment. Ces transactions étaient trop importantes pour lui et il ne s’agissait pas de les négliger.
Il descendit dans le hall et s’adressa au concierge, lui demandant de faire porter immédiatement la lettre à son destinataire.
L’employé appela le groom et lui confia l’enveloppe avec ordre d’aller la porter sans plus attendre.
Le jeune garçon enfourcha sa bicyclette et une demi-heure plus tard, le valet de chambre du marquis recevait la missive d’Alice qu’il se hâta de porter à son maître.
Anselme déchira fébrilement l’enveloppe pour prendre connaissance de ce que lui disait sa sœur, sans demander au domestique comment elle était arrivée. Il lut avidement les quelques lignes tracées par mademoiselle d’Evreux deux jours plus tôt.
Cher Anselme, écrivait-elle ... Une fois de plus j’ai l’occasion de constater que, décidément, ta sottise ne diminue guère ! Quelle est la raison de cette inquiétude si exagérée ? Tu n’as pas à te tourmenter de la sorte parce qu’une insignifiante bavarde affirme que tu es ce commerçant que tu n’as jamais connu ! Me comprends-tu ? Ce n’est pas de ta faute si cet homme te ressemble physiquement.
Quant à ce que tu me dis concernant l’enfant, n’oublie pas mes recommandations. Il faut savoir attendre avec patience ...
Je t’embrasse tendrement.
Alice
Lorsque le marquis eut achevé la lecture de cette brève missive, il ne put maîtriser un geste de colère. Les conseils de sa sœur lui semblait ridicules.
— Elle est folle ! S’écria-t-il en déchirant en plusieurs morceaux la feuille de papier. Elle ne réalise pas le danger qui me menace. Je n’écouterai pâs ses avis grotesques et agirai comme je l’entends, car je n’ai pas envie de succomber parce que Mademoiselle n’attache aucune importance à mes paroles !...
« Cependant elle n’a pas tout a fait tort en ce qui concerne la concierge. J’affirmerai énergiquement que cette femme a été abusée par une ressemblance très possible ... Quant à Pierrot, ajouta-t-il en serrant rageusement les poings, je dois à tout prix résoudre définitivement cette question !
« Non ! Ma très chère sœur, je ne suivrai pas tes directives et j’estime que ma petite personne est aussi précieuse que la tienne !
Anselme se mit à réfléchir, mettant au point un projet qu’il avait commencé à élaborer et satisfait sourit sinistrement.
— Cette fois, conclut-il en se levant, ce sera la fin de cette petite canaille !
( A SUIVRE LE 29 JUIN )