MOINEAUX SANS NID N° 264
Lorsque Michel Labeille apprit que les allemands ne tarderaient pas à arriver, il appela son fidèle valet de
chambre.
— Etes-vous au courant des dernières nouvelles ? Demanda-t-il.
— Hélas ! Oui, Monsieur, répondit tristement le vieil homme.
— Vous savez alors que les Allemands s’apprêtent à entrer dans ce village ?
— Je ne l’ignore pas, Monsieur.
Michel Labeille réfléchit quelques secondes, puis continua :
— Nous sommes tous les deux trop vieux pour courir sur les routes !
Son serviteur hocha tristement la tête.
— C’est malheureusement très juste, Monsieur.
— En outre, je ne puis abandonner ma fille et elle de son côté, ne quittera jamais son poste sans en avoir reçu l’ordre.
— Je comprends, Monsieur !
— Comme je n’ai qu’elle au monde, je ne veux pas m’en séparer, reprit avec fermeté Michel Labeille.
— Et vous avez bien raison, Monsieur.
— Voici ce que nous allons faire précisa le père de Valérie, nous allons cacher des provisions dans la cave la plus éloignée et que l’on ne peut aisément découvrir. Nous pourrons même nous y abriter en cas de nécessité.
— C’est une excellente idée, Monsieur, d’autant plus que cette cave est très grande et qu’elle n’est dallée qu’en partie. Nous aurons la possibilité d’y enfoncer pas mal de choses !
— Nous allons dès maintenant y transporter des lits de camp, continua le père de Valérie. Mettons-nous à l’œuvre. Tenez, pour commencer, voici de l’argent. Allez acheter des boites de conserve.
Le valet de chambre prit les billets de banque donnés par Michel Labeille et s’empressa d’obéir. Il revint une heure plus tard chargé d’énormes paquets de provisions.
Michel Labeille referma la porte avec soin dès qu’il fut entré dans la maison.
Ensuite, tous deux descendirent à la cave.
Michel Labeille poussa un tas de charbon amassé dans un coin, découvrit une dalle qu’il souleva en se servant d’un levier, laissant apparaître une ouverture juste assez grande pour permettre le passage d’un homme.
Une échelle de fer conduisait dans une deuxième cave.
Michel Labeille la descendit et se trouva dans une pièce très spacieuse dont les murs et le plafond étaient blanchis à la chaux. Un soupirail donnait de l’air et une faible clarté. Une partie du sol était dallée.
Les deux hommes y transportèrent les provisions, conserves, bouteilles d’eau minérale et de bière, ainsi que deux lits de camp, des couvertures, deux chaises pliantes et une petite table.
— Voilà qui est fait ! s’exclama Labeille. Nous pourrons attendre ici le temps nécessaire ! Maintenant remontons au rez-de-chaussée.
— Les Allemands ne resteront peut-être pas longtemps ! Murmura le domestique, l’air soucieux.
— Je l’espère bien, répliqua Michel en riant.
Le lendemain matin, un bruit sourd et continu réveilla les deux hommes, tandis que des gens traversaient la petite place en criant :
— Les Allemands ! Les Allemands !
Michel jeta un regard attristé à son fidèle serviteur.
— Je suis très ennuyé, je n’ai pas eu le temps de prévenir Valérie de ma décision, lui confia-t-ii en bondissant hors de son lit.
Quelques minutes après, un régiment allemand arrivait sur la place.
Michel Labeille boucla la porte d’entrée et, suivi de son compagnon, descendit vivement à l’intérieur de la seconde cave dont il referma la lourde trappe.
Vers cinq heures du soir, le domestique alluma une bougie, car il faisait très sombre dans ce souterrain.
— Attention ! Cette lumière pourrait signaler notre présence, s’écria le père de Valérie.
— Oh ! Non, Monsieur, voyez vous-même, j’ai eu soin de poser une planche contre le soupirail.
— Espérons que les Allemands ne découvrirons pas notre cachette ! Soupira monsieur Labeille.
Ils attendirent longtemps et aucun incident ne se produisit.
— Heureusement que ma fille travaille à l’hôpital ! Murmura son père, elle y est en sûreté, car c’est un établissement que respectent toutes les armées du monde.
— Je le souhaite de tout mon cœur ! Répondit son domestique.
Après quelques minutes de silence, ce dernier demanda :
— Aimeriez-vous manger quelque chose, Monsieur ?
— A vrai dire, je n’ai pas très faim, répondit le père de Valérie, mais peut-être est-il préférable de se restaurer un peu.
Le valet de chambre plaça sur la petite table du jambon, du fromage, des biscottes et un pot de confiture d’abricot. Les deux hommes s’installèrent l’un en face de l’autre et se mirent à manger. Michel Labeille toucha à peine aux mets, tandis que son domestique fit honneur à ce frugal repas.
— Monsieur, vous ne prenez presque rien ! Remarqua le bave homme avec un accent de reproche. Ce n’est pas prudent, car on ne sait jamais, en ces temps de guerre, si nous pourrons consommer un autre repas avant plusieurs jours.
— Ne vous tourmentez pas pour moi, mon ami, dans un instant vous me servirez un peu de lait.
Le serviteur allait lui répondre, mais soudain, il se tut.
— On vient de frapper à la porte d’entrée, Monsieur, souffla-t-il tout bas.
— J’ai entendu moi aussi, n’ayez donc pas peur ! Dit monsieur Labeille.
D’autres coups, plus violents, furent frappés.
— Mon Dieu ! Balbutia le valet de chambre, tremblant de terreur.
— Calmez-vous, voyons ! Gronda son maître. Nous ne pouvons pas savoir si ce sont des Allemands qui frappent !
— Et si on nous découvrait, Monsieur ?
— Taisez-vous et ne faites aucun bruit ! Ordonna impérieusement Michel Labeille.
Le domestique obéit et ne quitta plus des yeux la trappe, craignant de la voir s’ouvrir brusquement.
Une demi-heure s’écoula.
— Ils ont dû s’éloigner, remarqua monsieur Labeille en soupirant de soulagement.
— Je crois que vous avez raison, Monsieur.
Le serviteur venait à peine de prononcer ces paroles qu’ils entendirent un grand bruit au-dessus de leurs têtes.
— Mon Dieu ! Monsieur, ils sont entrés dans la maison ! Bégaya-t-il épouvanté.
— Silence ! Ordonna Michel Labeille, ils ne nous découvriront jamais ici mais ne faites pas de bruit !
— Que le Ciel nous protège ! Soupira le vieux domestique qui tremblait comme une feuille.
— Tout se passera bien, n’ayez aucune crainte !
Mais trop effrayé, le pauvre homme ne cessait de soupirer et de recommander son âme à Dieu, tandis que le vacarme s’intensifiait.
Brusquement, un silence impressionnant régna.
— Ils sont peut-être repartis ! Remarqua Michel Labeille.
— On le dirait, Monsieur, répondit l’autre, toujours très effrayé.
Soudain, des hurlements remplirent la maison, leur faisant comprendre leur erreur. Les deux hommes devinèrent qu’une dispute venait d’éclater.
— J’ai l’impression que ça se gâte, murmura le valet de chambre.
— C’est vrai, admit Michel Labeille.
En effet, ils ne se trompaient pas. Ils perçurent un coup sourd, comme si le corps d’un homme venait de heurter lourdement le parquet.
— Diable ! S’exclama Labeille d’une voix étouffée, on dirait qu’ils se battent !
— S’ils pouvaient se tuer entre eux ! ajouta l’autre avec des yeux remplis de haine.
Maintenant, un murmure de voix succédait à cette chute, murmure suivi de bruits de pas. Tout à coup, le silence régna dans la maison.
— Ils se sont finalement décidés à nous laisser en paix ! Constata le vieux domestique.
— C’est juste, reconnut le père de Valérie. Je n’entends plus rien !
— Ils dorment peut-être !
— Attendons, nous verrons plus tard, répondit Michel Labeille.
Au bout de dix minutes, il monta en haut de l’échelle et souleva imperceptiblement la lourde dalle, prêtant l’oreille.
— Rien ! Dit-il en la laissant retomber lentement. Essayons de dormir, c’est ce que nous avons de mieux à faire.
Tous deux s’étendirent sur leurs petits lits. Le valet de chambre ne tarda pas à s’endormir profondément, tandis que Michel Labeille ne parvint à trouver le sommeil que longtemps après.
Lorsqu’il se réveilla le lendemain matin, il aperçut son valet de chambre, assis sur son lit, les yeux fixés sur lui.
— Bonjour, Monsieur ! S’empressa-t-il de dire en souriant.
— Bonjour, mon ami ! Répondit Michel Labeille.
— Vous avez bien dormi, Monsieur ?
— Je n’ai trouvé le sommeil que vers deux heures du matin.
— Et moi, s’écria le vieux domestique, j’ai eu de terribles cauchemars !
Le père de Valérie sourit, puis lui demanda :
— Avez-vous moins peur ce matin ?
— Oh ! Guère moins, Monsieur, répondit avec franchise le brave homme.
— Je vous garantis pourtant que les Allemands ne pourront jamais nous trouver ici, à moins d’une véritable malchance, affirma monsieur Labeille. Nous n’avons qu’à ne pas bouger, et même s’ils fouillent la maison, ils ne penseront jamais à soulever cette date et à descendre dans cette seconde cave !
— Que dieu vous entende, Monsieur ! Soupira l’autre, peu convaincu.
— Qu’est-ce que vous pouvez nous servir pour le déjeuner ? S’enquit Michel Labeille avec un sourire réconfortant.
— J’ai du lait en boite, du café dans le thermos, des biscottes et de la marmelade d’orages, Monsieur.
— Parfait ! S’écria Michel Labeille.
Tous deux consommèrent avec un plaisir évident, leur premier repas de la journée.
Les heures s’écoulèrent avec une lenteur désespérante, mais nul bruit ne se fit entendre dans la maison.
— Je commence à m’ennuyer ferme ! S’écria soudain Michel Labeille.
Durant toute la journée, la maison demeura plongée dans le silence le plus complet. La rue était totalement déserte. Le village tout entier semblait être abandonné.
— Si tout reste aussi calme, dit Michel Labeille à son compagnon, nous sortirons cette nuit pour respirer un peu d’air frais.
— Et comme cela, nous saurons si les Allemands ont vraiment quitté le pays, ajouta le valet de chambre.
— Si Dieu pouvait nous entendre ! S’exclama le père de Valérie, impatient de quitter cette cave et surtout de revoir sa fille.
Dès que la nuit commença à étendre ses premières ombres sur le village, Michel Labeille prêta l’oreille à nouveau.
— Je n’entends toujours rien ! Déclara-t-il, l’air satisfait.
— Voulez-vous que je soulève la trappe ? Proposa son compagnon.
— Non ! Pas encore, répondit monsieur Labeille, il vaut mieux attendre un peu.
— Ah ! dit l’autre, déçu.
— Oui ! Nous nous hasarderons hors d’ici après minuit, car même si les Allemands sont dans les environs, c’est l’heure où la surveillance commence à se relâcher.
Michel s’étendit sur son lit, imité aussitôt par son domestique. Cette fois, les heures s’emblèrent éternelles au père de Valérie.
Cependant minuit finit par arriver et Michel Labeille se leva. Il s’approcha de son valet de chambre, le secoua doucement, en murmurant à voix basse :
— C’est l’heure ! Nous allons sortir.
L’autre s’assit sur son lit en se frottant les yeux.
— Montons, ajouta Michel Labeille, mais soyons très prudents.
Il se dirigea vers l’échelle, imité par son valet de chambre. Quelques secondes après, il souleva la lourde dalle et tous deux pénétrèrent dans la cave supérieure, s’éclairant à l’aide d’une torche électrique.
— Ecoutons encore avant de monter au rez-de-chaussée, murmura Michel Labeille.
— Rien, Monsieur, pas le plus petit bruit ! Affirma l’autre. Et avant que son maître pût l’en empêcher, il poussa la porte et avança dans le vestibule de la maison.
Il venait à peine d’entrer dans la grande salle, qu’il revint vers monsieur Labeille, tremblant et livide.
— Monsieur ! Monsieur ! Bégaya-t-il.
— Quoi ? Qu’y a-t-il s’écria l’autre, inquiet de cette frayeur soudaine.
Mais le vieil homme était incapable d’articuler une seule parole.
— Réponds-moi, voyons !:
— Monsieur, il y a ... il y a un mort ... Il est dans la grande salle !
— Qu’est-ce que vous dites ? Bredouilla Michel Labeille, ahuri.
— Oui, Monsieur, il y a un mort ! Répéta le domestique d’une voix éteinte.
Monsieur Labeille serra nerveusement sa torche dans sa main droite et gagna le seuil de la grande salle, dont il éclaira le parquet du petit halo lumineux. Il constata que son compagnon ne s’était pas trompé ; le sergent allemand, victime d’une malencontreuse chute, gisait au milieu de la pièce.
Dominant son émotion, Michel Labeille s’approcha du cadavre qu’il examina longuement, puis fit signe de la main à son valet de chambre.
— Venez, mon ami, cessez de trembler, murmura-t-il et écoutez bien ce que j’ai à vous dire.
— Oui, Monsieur, répondit le pauvre homme, toujours aussi épouvanté.
— Nous ne pouvons, n’est-ce pas, garder ce mort dans la maison ? Reprit le père de Valérie.
— Peut-être faudrait-il prévenir ...
— Jamais de la vie ! S’exclama son maître. Personne ne doit être mis au courant ! Il faut que nous le sortions d’ici.
— Nous deux ? Dit l’autre avec répulsion.
— Oui, et sur-le-champ !
— Mais ...
— Il n’y a pas à discutez ! Il faut agir tout de suite avant qu’un Allemand n’entre dans cette maison. Sinon, c’est nous qui serons accusés de ce meurtre.
— Mon Dieu ! S’écria le serviteur, atterré.
— Allons, mon ami, mettons-nous à l’œuvre, bien que ce ne soit pas drôle, je le reconnais !
Michel Labeille s’approcha de la porte et s’assura que la place était déserte.
— Personne ! Souffla-t-il à son domestique. Tenez cet hommes par les pieds !
Le vieil homme, dominant sa frayeur et sa répulsion, saisit le sous-officier allemand aux chevilles, tandis que son maître le prenait sous les aisselles.
L’Allemand était gros et grand et les deux hommes eurent beaucoup de mal à le transporter jusqu’à l’extrémité opposé de la petite place.
— Nous pouvons le laisser ici, Monsieur ! Proposa le valet de chambre, haletant de fatigue.
— Je crois qu’il serait plus prudent de le déposer un peu plus loin ! Répondit tout bas Miche Labeille. Allons, courage, un petit effort ! Ils reprirent leur lugubre marche, lorsque, brusquement, Michel s’arrêta.
— Ne bougez pas ! Souffla-t-il à son compagnon d’une voix tremblante.
Il venait de distinguer une patrouille allemande sortant de l’ombre de l’autre côté de la place, et qui arrivait tout droit dans leur direction.
— Halte ! Cria une voix rauque et impérieuse. Haut les mains !
Les deux hommes levèrent lentement les bras et furent aussitôt entourés d’une dizaine de soldats.
— Vous avez tué un Allemand, misérables ! S’écria rageusement le sergent commandant la patrouille, en apercevant le corps du sergent que les deux hommes avaient laissé retomber sur les pavés humides de la chaussée.
— Non ! Répondit Michel Labeille, s’efforçant d’affermir sa voix.
— Comment, vous osez le nier, alors que nous vous surprenons transportant ce sous-officier défunt ? S’indigna l’Allemand.
Michel voulut répondre, mais le sergent l’en empêcha.
— Suivez-nous ! Ordonna-t-il avec dureté.
Les deux malheureux furent forcés d’avancer, encadrés par les soldats de la patrouille.
Deux heures après, une cour martiale, convoquée de toute urgence, les interrogerait.
Michel Labeille eut beau affirmer qu’il avait trouvé le corps du sous-officier dans sa maison et expliquer qu’il s’était réfugié près de deux jours avec son domestique dans une cave, il ne fut pas cru.
Après un jugement hâtif, il fut condamné à mort.
Michel Labeille frissonna à cette terrible nouvelle, mais garda le silence, comprenant que toute protestation serait inutile.
— Avez-vous quelque chose à ajouter ? Demanda un officier.
— Je suis innocent ! Déclara énergiquement le père de Valérie.
Personne ne prit au sérieux son affirmation.
Un instant après, il était enfermé dans une cellule.
— Mon Dieu ! Pria-t-il avec ferveur lorsqu’il fut seul, protéger ma chère Valérie ! Evitez-lui toute souffrance !
Il n’ignorait pas qu’il devait être fusillé le lendemain à l’aube !
Le malheureux vit arriver les premières ombres de la nuit le cœur serré par une angoisse indicible. Soudain, la porte s’ouvrit et un sergent allemand entra dans le cachot.
— Suivez-moi, ordonna-t-il froidement, le général désire vous parler.
Michel Labeille obéit sans poser la moindre question.
( A SUIVRE LE 27 MAI )
