MOINEAUX SANS NID N° 254
Misérable ! Lâchez cette femme, avait
crié Robert Montpellier au combler de l’indignation, tandis que les soldats ennemis fixaient décontenancés, cet homme revêtu de l’uniforme français qui leur reprochait leur
attitude.
— Qui es-tu ? S’exclama le sous-officier qui commandait la patrouille.
— Un sergent comme toi ! Répliqua immédiatement le jeune peintre.
— Tu es Français.
— Jamais de la vie ! Je suis Allemand ! Affirma Montpellier avec une audace incroyable.
— Je ne te crois pas !
— Moi aussi, je me refuse de croire que mes compatriotes puissent être capables de se conduire aussi bassement envers une femme ! Répliqua Robert d’une voix glaciale.
Il prononça ces paroles avec une telle énergie que les soldats allemands furent convaincus qu’il disait vrai, d’autant plus que le jeune artiste s’exprimait dans un allemand le plus pur.
— Tu vois bien que le lieutenant a été tué !
— Cela regarde la justice militaire, ajouta robert. Elle fera fusiller le coupable. Ce n’est pas une raison pour brutaliser une femme ! C’est indigne d’un homme portant l’uniforme allemand.
— Je suis de Hambourg ! Affirma Robert.
— Pourquoi portes-tu l’uniforme français ?
— C’est un déguisement qui m’a été très utile, car il m’a sauvé la vie, poursuivit le jeune homme.
Il leur raconta une histoire ahurissante, à laquelle crurent tous les hommes de la patrouille.
— Ne touchez surtout pas à cette femme. Quant à son père qui a tué le lieutenant, remettez-le entre les mains de vos chefs, ajouta Robert avec persuasion.
— Je trouve que tu t’intéresses beaucoup à ces paysans ! Déclara le sergent, le dévisageant toujours avec un léger soupçon.
— Je ne le nie pas, répliqua courageusement robert.
— Comment ?
— Tu penserais certainement comme moi si tu étais à ma place. Je suis arrivé ici très mal en point et ces gens-là m’ont recueilli, caché et soigné, expliqua vivement Robert.
L’homme le fixa, perplexe puis reprit :
— Tu oublies que cet homme est un Français !
— Il a bien oublié lui, que j’étais Allemand ! Objecta avec force le jeune artiste.
Montpellier s’approcha du corps du lieutenant, toujours étendu à terre, tandis que le cultivateur attaché à un arbre, hurlait d’horribles insultes.
Robert lui fit signe de se taire.
La fille du paysan regardait blanche d »épouvante, ce qui se déroulait sous ses yeux.
— Tu ne peux rester habillé comme ça ! Remarqua soudain le sergent allemand.
Montpellier haussa les épaules et répondit avec indifférence.
— Je n’ai pas d’autre uniforme.
— Bon ! Suis-nous ! dit l’allemand.
— Que vas-tu faire de cet homme ? Questionna robert en désignant le cultivateur.
— Nous allons le laisser ici. Toi, suis-nous !
Robert fronça les sourcils avec inquiétude. Mais il se domina aussitôt et éclata de rire en s’écriant :
— tu as l’air de douter encore de moi !
— Heu ! Oui, c’est vrai, reconnut l’autre.
— Dans ce cas, partons immédiatement, tout sera vite éclairci ; déclara Robert Montpellier.
Il avança avec les hommes de la patrouille, très décontracté.
Au bout de quelques minutes, ils atteignirent la route nationale que les compagnies allemandes avaient déjà quittée, ne laissant derrière elles que quelques ambulances et des camions.
— Décidément, je ne me sens pas à mon aise dans cet uniforme, grogna Montpellier. Je vais tout de suite m’en débarrasser ! S’écria-t-il car il venait de remarquer un camion renversé dont le chargement gisait, éparpillé ça et là sur le talus de à la limite d’un champ. Il s’agissait précisément, d’équipements militaires allemands.
Après avoir examiné soigneusement quelques uniformes avant d’en trouver un correspondant à peu près à sa taille, Robert le troqua contre sa tenue.
Le sous-officier allemand assistait en souriant à cette scène.
— Parfait ! S’exclama-t-il, lorsque robert eut achevé de revêtir son nouvel uniforme, maintenant je me sens plus à mon aise, moi aussi près de toi !
— Et on raconte que « l’habit de fait pas le moine ! » dit Robert en éclatant de rire et en lui donnant une grande claque sur l’épaule.
— Tu as fait tout ce qu’il fallait pour ça ! Ajouta le sous-officier allemand.
— Moi ? Je ne comprends pas ! Reprit Robert étonné.
— tu avais l’air bien menaçant lorsque nous avons cru que tu tombais tout droit du ciel sur nous, revêtu de l’uniforme Français ! Expliqua l’Allemand.
— Cela prouve bien qu’étant Allemand, je n’avais pas à vous craindre, répondit robert avec un tel calme et une telle logique, qu’il finit pas dissiper les derniers soupçons du sergent.
— Que dirais-tu si je te proposais d’aider les infirmiers à charger nos camarades blessés dans les ambulances ? Proposa Robert.
— Tu es bien dévoué ! Ricana l’Allemand.
— Je suis el que mes parents m’ont formé bien que je n’en aie pas toujours été récompensé, répliqua Robert.
— Tu as exagéré en nous traitant comme tu l’as fait tout à l’heure ! Reprit l’Allemand ne parvenant pas à se départir d’une légère rancune.
— Que veux-tu, je respecte infiniment mon pays et notre uniforme, et ne tolère pas que l’un de nous se comporte comme un lâche !
— ... il y avait notre pauvre lieutenant ...
— Cesse de parler des morts ! Interrompit Robert, et allons plutôt aider les infirmiers comme je viens de te le proposer.
Robert se mit à l’œuvre et fut immédiatement imité par tous les soldats qui transportèrent les blessés dans les ambulances, arrêtées sur le bord de la route.
— Maintenant que c’est terminé, s’écria le sergent — après une heure passée à exécuter cette pénible besogne é il faut aller chercher notre infortuné lieutenant !
Ils revinrent sur leurs pas, et lorsqu’ils eurent pénétré dans la cour intérieur de la petite ferme le sous-officier ne put retenir une exclamation de rage.
Les bandits ! Ils se sont enfuis ! Hurla-t-il cramoisi de colère.
En effet, le cultivateur, sa fille et le bébé avaient disparu.
— Personne ! Hurlait-il, écumant de fureur. Il n’y a plus personne !
— Tu aurais dû laisser un homme pour les garder ! Reprocha sévèrement Montpellier, qui exultait en son for intérieur.
— Je ne l’ai pas fait de crainte qu’il ne les tuât, expliqua le sergent en essayant de se disculper.
— J’admets le bien-fondé de ta crainte, reconnut Montpellier.
— Mais à présent, gémit le sous-officier, c’est moi qui vais payer les pots cassés !
— Que veux-tu dire ? Interrogea Robert.
— Lorsque je rejoindrai mon bataillon sans le lieutenant ni sans son meurtrier, c’est moi que l’on accusera de sa mort.
— Tu ne seras pas le seul coupable, tes hommes le seront également, déclara froidement Robert.
Les soldats de la patrouille se dévisagèrent avec effroi, tandis que Montpellier se rapprochait du sergent, l’air songeur.
— Ecoute, murmura-t-il, nous sommes tous de bons camarades, n’est-ce pas ?
— Bien sûr ! S’exclama le sergent
— Alors, permettez-moi de vous donner à tous un conseil que je ne crois pas être mauvais.
Les hommes entourèrent robert, vivement intéressés.
— Le lieutenant n’a pas été tué par ce cultivateur, reprit avec force Montpellier et il ne s’en rien passé dans cette ferme, affirma-t-il.
— Continuer ! Dit vivement l’Allemand, impatient de connaître la suite de sa pensée.
— Le lieutenant a été abattu par un franc-tireur, caché derrière une haie et qui s’est enfui à notre approche, poursuivit le jeune peintre.
— Ah !
— Ne crois-tu pas que ce soit la meilleure de toutes les explications ?
— Tu as raison ! Approuva avec enthousiasme le sergent (Il se tourna vers ses hommes et leur ordonna énergiquement) : Vous avez entendu ? Qu’en pensez-vous ? Quel est celui qui a une objection à formuler ?
Aucun ne répondit.
— Puisque nous sommes tous d’accord, conclut Montpellier, transportons le corps de ce malheureux, lieutenant jusqu’à une ambulance.
— Max ! Appela le sous-officier, en se tournant vers un soldat, véritable colosse, charge-toi de ce pauvre type !
— Et à mon sujet, que décidez-vous ? Demanda Robert. Où m’avez-vous découvert ?
Le sergent allemand réfléchit quelques secondes en se grattant le menton, puis haussant les épaules répondit doucement :
Pour ma part, nous ne t’avons pas vu ! Débrouille-toi comme tu l’entends !
— Très bien ! dit tranquillement Montpellier, qui prévoyait cette réponse. Nous n’allons pas tarder à nous séparer. Vous irez d’un côté et moi de l’autre.
— en avant ! Ordonna le sergent en s’adressant à ses hommes.
Ils déposèrent le corps de leur jeune chef dans l’une des ambulances puis se dirigèrent vers la route nationale, afin de rejoindre le gros des troupes allemandes.
Robert se sentait à la fois triste et satisfait.
Il était ravi d’avoir sauvé le paysan et ses enfants, mais inquiet sur le sort de sa chère Valérie.
Les Allemands n’allaient pas tarder à s’emparer du village où était situé l’hôpital. La jeune femme et son père se trouveraient de nouveau, exposés à de terribles dangers.
Si le cultivateur et sa fille avaient réussi à s’enfuir avec l’enfant, il ne pouvait en être de même pour Valérie, car il lui était impossible d’abandonner son poste, et Michel Labeille, sans nul doute, resterait auprès d’elle.
Robert frémit à cette pensée.
Il n’ignorait pas le grand péril qui menaçait toujours une femme belle comme celle qu’il aimait.
Plongé dans ses tristes réflexions, il avançait au centre de la patrouille, la tête vide, ne sachant pas trop ce qu’il faisait.
Peu à peu, tous les soldats rejoignirent un régiment qui campait non loin de l’hôpital.
Robert, réalisant que toute tentative de fuite lui serait funeste, continua à jouer la comédie et eut la chance de ne pas être l’objet de questions trop embarrassantes.
Le lendemain, à l’appel, s’apercevant qu’un certain Fuchs était absent, il répondit à sa place.
Et comme de nombreux soldats, nouvellement arrivés, avaient été tués, sa supercherie réussit à merveille. Nous savons que Montpellier parlait un allemand parfait, ce qui contribua à lui sauver la vie.
Tandis que se déroulaient tous ces extraordinaires événements, Valérie Labeille continuait à remplir courageusement ses fonctions, à l’hôpital militaire.
Jean Marigny venait d’être placé dans un lit plus confortable.
Bien qu’elle éprouvât pour lui une sorte de répulsion, Valérie lui prodiguait ses soins les plus dévoués, ne parvenant pas à haïr celui qui était responsable de ses malheurs.
Son âme pure et noble était pleine d’amour et de pitié. Il faut ajouter qu’elle avait compris que le repentir du malheureux était profond et sincère.
— N’hésitez pas à m’appeler si vous avez besoin de quelque chose, dit-elle en se penchant sur lui.
— Valérie ! Murmura-t-il d’une voix suppliante.
— N’oubliez pas que je ne suis qu’une infirmière, répondit la jeune femme avec un accent de léger reproche, tout en remontant avec soin les couvertures du blessé.
— Ma plaie ne me fait presque plus souffrir, confia-t-il à la jeune femme.
— J’en suis ravie pour vous !
— Je me demande si je ne boiterai pas plus tard ! Murmura-t-il l’air soucieux.
— Non ! Affirma Valérie en lui souriant avec bonté. Soyez patient et ayez foi en la Providence. Vous verrez, tout s’arrangera !
Elle s’éloigna de Marigny pour se pencher sur un autre blessé.
Son dévouement et sa bonté étaient réellement inépuisables ! Que de nuits durant lesquelles Valérie ne dormait que quelques heures, ne ménageant ni ses soins ni sa peine !
Aussi était-elle adorée et estimée de tous ; malades, médecins et infirmiers.
— C’est une véritable sainte, disait l’un.
— Sa pareille n’existe pas ! Affirmait l’autre.
— Elle est notre ange gardien !
Le lendemain, une nouvelle des plus angoissantes se répandit ans tout le village, telle une traînée de poudre ; les Allemands avançaient !
Valérie se tourmentait horriblement, non pour elle, mais pour son père, pour Robert et pour ces malheureux blessés qui avaient déjà tant souffert.
— Cette nuit les nôtres essayeront certainement une contre-attaque, affirmait un officier.
— Hélas ! Murmurait un autre, nos effectifs sont très inférieurs à ceux de l’ennemi.
— Nos soldats se feront tuer jusqu’au dernier pour empêcher les Allemands d’avancer !
— Mon Dieu ! S’écria Valérie toute tremblante.
De nombreux blessés furent éloignés pour échapper au péril qui les menaçait. Seuls, ceux jugés intransportables restèrent à l’hôpital.
Un médecin s’approcha du lit de Jean Marigny.
— Il faut que vous partiez, lui dit-il.
— Que je parte ? S’écria Marigny, stupéfait.
— Oui votre blessure n’est pas grave et en restant ici vous risquez de tomber entre les mains des Allemands, expliqua le médecin, il faut que vous quittiez cet hôpital sans tarder.
— Mais c’est impossible, Monsieur le major ! Protesta le blessé.
— Courage, mon ami, et essayez de vous lever !
— Je ne peux pas bouger, gémit Marigny, qui en effet, ne pouvait quitter son lit sans l’aide de quelqu’un.
— Je vais vous faire transporter jusqu’à l’ambulance, décida le major.
Il regarda autour de lui et appela un infirmier.
— Mademoiselle Labeille n’est pas là, constata Marigny, très déçu
— En effet, répondit son interlocuteur, elle a été demandée par le médecin-chef.
— Je voudrais lui faire mes adieux avant de m’en aller ! Demanda Jean Marigny. Je vous supplie de patienter quelques minutes !
— Ce n’est pas possible ; nous ne pouvons perdre une seconde. — Mais ...
— N’insistez pas ! Interrompit énergiquement le major, l’ambulance ne peut pas attendre plus longtemps, car les Allemands risquent de nous surprendre d’un instant à l’autre.
Aidé par un infirmier qui venait d’accourir, le major souleva Marigny, qu’ils transportèrent jusqu’au jardin où se trouvait l’ambulance.
Le blessé se mordit les lèvres pour ne pas hurler de douleur lorsqu’on le hissa. Mais une douleur autrement cruelle pesait sur son cœur en songeant à Valérie qu’il désirait si ardemment saluer avant de s’en aller ... Soudain il la vit sortir en hâte de l’hôpital et s’approcher de l’ambulance.
— Monsieur le major, je vous supplie de me permettre de faire mes adieux à mon infirmière S’écria Marigny.
— Impossible d’attendre davantage ! Chauffeur, partez !
— Valérie ! Valérie ! Hurla le blessé.
A cet appel la jeune femme se précipita vers la voiture qui allait démarrer.
— Valérie ! Cria Marigny avec un accent désespéré.
— Attendez-moi, je vous en supplie, cria à son tour Valérie, en se rapprochant de l’ambulance, toute essoufflée.
Le chauffeur arrêta le moteur et la jeune femme tendit sa main au malade.
— Adieu ! Lui dit-elle avec bonté, et que Dieu vous protège !
— Adieu ! Bredouilla-t-il, d’une voix que l’émotion étranglait. (Et levant vers elle un regard plein d’une douloureuse admiration, il ajouta) : Votre fille n’est pas morte, Valérie.
— Ma ... ma fille ! Répéta-t-elle dans un souffle, le visage soudain plus blanc que sa coiffe.
— Je vous le jure, Valérie ! Affirma-t-il avec force. Et elle se ...
A cet instant, la porte de l’ambulance se ferma et la voiture partit à toute vitesse.
La jeune femme demeura immobile, tremblante, incapable de faire un geste et de prononcer une parole.
Sa fille ... sa chère petite fille n’était pas morte !
Hélas ! Elle n’avait pu entendre ce que lui avait crié Marigny.
Pendant un moment, qui lui parut éternel, la pauvre Valérie resta comme pétrifiée par cette surprenante et merveilleuse nouvelle.
Finalement, elle entra à l’intérieur de l’hôpital. Elle s’installa au chevet de ses malades, et ne prit pas de repos jusqu’au soir.
Lorsque le crépuscule commença à descendre sur le village, elle demanda au directeur de l’hôpital de lui accorder un instant afin d’aller prendre des nouvelles de son père.
— Mais certainement, Mademoiselle, répondit-il très aimablement. Allez et dites-lui que je passerai le voir après neuf heures ce soir, pour bavarder quelques minutes avec lui !
La jeune femme quitta vivement l’hôpital et se dirigea vers la maison où habitait son père et qui était située sur la petite place de l’église.
Elle l’atteignit cinq minutes plus tard, mais eut beau frapper à la porte, personne ne lui répondit.
Tout de suite, un sombre pressentiment lui étreignit le cœur. Elle frappa plus fort, mais n’obtint pas plus de résultat.
— C’est curieux qu’il soit sorti ! Dit-elle tout haut.
Elle réfléchit, indécise, quelques minutes, puis se décida de retourner à l’hôpital.
Elle était déjà à mi-chemin lorsqu’elle s’arrêta, glacée de frayeur.
— Halte ! Avait crié une voix rauque et impérieuse derrière elle !
Brusquement, elle se trouva entourée de soldats allemands.
Un capitaine allemand s’approcha de Valérie.
— Vous êtes infirmière à ce que je peux en juger, lui dit-il dans un français presque impeccable.
— En effet, Monsieur, répondit-elle avec un calme apparent, car elle frissonnait de peur.
— Où est situé l’hôpital ?
— A deux pas d’ici, Monsieur, répondit-elle en lui désignant de la main l’importante bâtisse sur laquelle flottait une grande Croix-Rouge.
— Veuillez m’y conduire, je vous prie, Mademoiselle, ordonna l’officier, après une légère hésitation.
— Monsieur ! S’exclama soudain la jeune femme avec un accent suppliant, je vous supplie de ne faire aucun mal à nos blessés !
L’officier l’enveloppa d’un regard ironique et dédaigneux.
— Que dites-vous ? Répondit-il, irrité.
— Je vous ai demandé de ne faire aucun mal à nos blessés, répéta Valérie, en faisant appel à tout son courage.
— Prétendez-vous que nous sommes des barbares ? S’exclama l’officier sur un ton indigné.
— Je n’ai jamais voulu dire une chose pareille, protesta énergiquement la jeune femme.
— Alors que signifient vos paroles ?
— Je vous ai seulement adressé une prière, murmura Valérie, je n’ai pas voulu vous offenser !
— Bon ! Ne perdons pas de temps en bavardages inutiles et accompagnez-moi à l’hôpital, reprit sèchement l’Allemand.
Valérie avança aux côtés de l’officier. Une patrouille d’infanterie ennemie les suivit. La jeune femme constata, avec un douloureux serrement de cœur, que le village était entièrement occupé.
A chaque coin de rue, elle remarquait des groupes de soldats allemands, les armes à la main, pénétrant dans toutes les maisons.
« Mon Dieu ! Que vont devenir mon père et Robert ? » Se demandait-elle l’âme torturée.
En arrivant à l’hôpital, déjà occupé par l’envahisseur, elle se trouva brusquement séparée du capitaine et en profita pour se précipiter vers la salle où elle était affectée. Mais elle fut arrêtée sur le palier par un major allemand qui interdisait l’entrée de la salle.
— Il est interdit de passer, Mademoiselle, lui dit-il durement.
— Mais je suis infirmière de la Croix-Rouge et je m’occupe justement de cette salle, Monsieur le major, répondit Valérie avec assurance.
— Je regrette, Mademoiselle, nous avons notre personnel pour soigner nos malades.
Valérie insista en fronçant les sourcils.
— Il est indispensable que je continue à m’occuper de mes blessés, ajouta-t-elle énergiquement.
— Vous n’avez pas à discuter, Mademoiselle. Eloignez-vous immédiatement, ordonna-t-il avec un geste d’impatience.
— Vous voulez m’empêcher de remplir ma mission ? Reprit la jeune femme avec indignation.
— C’est impossible !
— C’est que ...
— Je ne peux permettre à une Française d’approcher nos malades, ajouta froidement l’Allemand.
Alors, Valérie baissa la tête, quitta l’hôpital, et, dès qu’elle en eut franchi la grande porte, elle éclata en violents sanglots.
Décidément, la destinée ne cessait de s’acharner sur elle !
Comme la nuit tombait, la jeune femme se dirigea vers la maison de son père, espérant le trouver et la rassurer sur son sort.
Lorsqu’elle arriva sur la place de l’église, elle vit des soldats allemands qui fêtaient joyeusement leur succès. Valérie se fraya péniblement un passage parmi ces hommes en liesse, essayant de faire des compliments appuyés qu’ils lui adressaient lourdement. Elle arriva finalement devant la maison dont la porte, cette fois, était ouverte.
« Mon père est rentré ! » Se dit-elle avec un soupir de soulagement.
Elle allait en franchir le seul lorsqu’elle se retourna, inquiète de la présence de ces soldats qui ne s’arrêtaient pas de boire et de chanter assis par terre sur la charmante petite place, habituellement si paisible et si calme. Ils manifestaient ainsi la joie qu’ils ressentaient de leur victoire.
Valérie fut brusquement en proie à une angoisse inexprimable.
« Mon Dieu ! Mon Dieu ! Se dit-elle, épouvantée, que va-t-il se passer à présent ? »
Elle n’eut guère le temps de se poser longtemps cette question, car quelques soldats s’étaient rapprochés de la maison et lui adressaient des regards de convoitise.
La malheureuse se mit à trembler de tous ses membres en songeant au danger qui la menaçait si l’un d’eux prenait fantaisie de la rejoindre.
Elle franchit la porte en appelant son père. Soudain, elle sursauta
— Une femme ! Voilà une femme ! S’exclama une voix d’homme
La fille de Michel Labeille fut tellement saisie qu’elle se sentit littéralement clouée sur place.
Des soldats allemands sortaient de la cuisine, des bouteilles de vin à la main, envahissant la salle à manger où aimait vivre son père.
— Une femme ! Il y a une femme ici ! Répéta le même soldat l’air ravi.
Une immense clameur fit écho à ses paroles.
Valérie à demi morte de peur, adressa à Dieu une fervente prière.
( A SUIVRE LE 27 AVRIL )
