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MOINEAUX SANS NID N° 253

21 Avril 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

CHAPITRE-253--.jpegLe lendemain du jour de sa visite à l’hôpital où elle était allée voir Mireille et Pierrot, Annie Carrel se dirigea vers sa banque pour retirer de l’argent, lorsqu’elle entendit une voix de femme l’interpeller.

Elle tourna vivement la tête et une expression de joie éclaira son visage lorsqu’elle reconnut l’une de ses amies.

— Lolette ! S’exclama-t-elle en se précipitant à la rencontre de celle qu’elle n’avait pas revue depuis des années.

— Anna, ma chérie ! Murmura Lolette, très émue en la serrant dans ses bras.

Après s’être tendrement embrassées, Lolette demanda à son amie :

— Tu as donc quitté Saint Valérie, Anna ?

— Oui, ma chérie, je vis maintenant à Paris et tu peux, si tu le veux, venir t’installer chez moi, où tu auras une chambre à ta disposition.

— Merci, ma petite Anna, répondit Lolette, et je te fais la même proposition pour Bonnières.

— Tu habites la province à présent ?

— Oui ... à Bonnières où j’ai épousé un veuf, important propriétaire de la région.

— Es-tu heureuse ? Questionna Anna.

Lolette répondit en riant :

— Je m’ennuie bien un peu, mais je ne manque plus de rien !

— Tu es satisfaite, alors ?

— Mon Dieu !... Oui, car j’ai fais tout ce que je veux de mon mari, expliqua-t-elle.

— Alors, il ne me reste plus qu’à te féliciter !

— Et toi ? Questionna Lolette avec curiosité. Comment se fait-il que tu te sois installée à Paris ? Dis-moi ce que tu as fait depuis notre dernière rencontre.

— Accompagne-moi, je vais te raconter comment j’ai vécu depuis ces dernières années, répondit Anna Carrel.

— Avec plaisir, ma chérie, dit Lolette, en glissant son bras sous celui de sa compagne.

Toutes deux entrèrent dans la banque, tout en bavardant avec animation.

Après avoir retiré l’argent qui lui était nécessaire, Anna Carrel suivie de Lolette, quitta le Crédit Lyonnais des Grands Boulevards. Elles hélèrent un taxi et arrivèrent trois quarts d’heure plus tard chez Anna.

Lolette ne put s’empêcher de féliciter son amie pour son goût si sûr et si sobre.

— Tu as donc fait un héritage ? Ne put-elle s’empêcher de lui dire

— Oui, répondit Anna mais je peux t’affirmer que je l’ai bien gagné en sacrifiant les plus belles années de ma vie, acheva-t-elle en soupirant.

Et elle confia à Lolette toutes les souffrances qu’elle avait supportées en partageant l’existence de Vincent Leroux.

— Tu ne peux pas savoir ma chérie, conclut-elle amèrement, ce que c’est que de vivre pendant des années avec un être qui ne parle que de choses macabres !

— Mon Dieu ! S’exclama la jeune femme en frissonnant.

— Je suis passée par des moments réellement terribles, murmura tristement Anna Carrel.

— Je reconnais, ma pauvre chérie, qu tu as largement mérité ton bien-être actuel, dit Lolette en l’embrassant avec tendresse.

— Je suis forcée de l’admettre, moi aussi.

A son tour, Anna Carrel posa des questions à son amie.

— Et toi, Lolette, tu ne veux pas me parler de ta vie ?

La jeune femme posa une main sur le bras de sa compagne

— Ecoute, chérie ! S’écria-t-elle comme si une idée soudaine se présentait à son esprit, je vois que tu n’es pas particulièrement occupée en ce moment, aussi je vais te faire une proposition.

— Ah ! Et laquelle ? S’enquit Anna Carrel.

— Pourquoi ne viendrais-tu pas avec moi passer quelques jours à Bonnières ? Demanda Lolette.

— Tu crois que cela n’ennuierait pas ton mari ? Demanda son amie.

— Pas du tout ! Protesta Lolette. Félix est un homme très sociable et il sera ravi de te connaître.

— Il n’a pas d’enfants de son premier mariage ? Questionna Anna

— Non ! Ni enfants, ni parents, sinon une cousine très malheureuse.

— Une femme âgée, sans doute ?

— Au contraire, répondit Lolette en riant. La cousine Maria est une femme encore jeune. Elle est la veuve d’un comte très riche.

— Ah ! dit Anna.

Lolette ajouta :

— Oui, cette pauvre maria a vécu une existence qui s’apparente à un véritable roman.

— Vraiment ? Dit Anna intéressée/

— Tu vas en juger par toi-même, reprit Lolette. Son mari, le comte de Saint-Lazaire, mourut alors qu’elle attendait un bébé. La pauvre femme eut un enfant mort-né.

— Comme c’est triste ! S’écria Anna, apitoyée.

— Pour ne pas perdre l’héritage laissé par le comte, poursuivit Lolette, Maria décida d’acheter — je n’exagère pas, je te le jure — une petite fille qui venait de naître. Tout se serait admirablement bien passé, si son concierge, qui avait vu emporter le bébé décédé, n’en avait pas parlé à la famille de son mari.

— Et après ? Interrogea Anna, subitement intéressée.

— Mon histoire à l’air de te passionner, observa Lolette, amusée de l’impatience de son amie.

— Prodigieusement, répondit franchement Anna Carrel. Continue je t’en prie.

Alors Lolette raconta tout ce qu’elle savait de la triste histoire de Maria de Saint-Lazaire. Lorsqu’elle narra les incidents qui mirent en présente Maria et Pierrot et au cours desquels le jeune garçon fut si cruellement brutalisé par un Bohémien, Anna ne put retenir une exclamation de stupeur.

— Qu’as-tu ? Demanda Lolette, en la fixant à son tour.

— Rien ! Rien ! Répondit son amie. (Puis après une légère hésitation elle déclara) : C’est entendu, ma chérie, je t’accompagnerai volontiers à Bonnières.

— Tu ne peux savoir le plaisir que tu me fais ! S’exclama Lolette.

— Je dois t’avouer, lui dit Anna Carrel que je serai très contente de faire la connaissance de la cousine de ton mari. Tu ne t’imagines pas à quel point son histoire m’a intéressée !

— Puisque tu es décidée, conclut Lolette, nous partirons demain matin.

Ce même jour, les deux amies passèrent la soirée dans un théâtre des Boulevards et le lendemain, elles se rendirent à Bonnières dans la voiture d’Anna Carrel, mais n’arrivèrent dans la petite ville que dans l’après-midi. Une panne assez longue les retarda.

Le mari de Lolette, Félix Porreaux, commençait à s’inquiéter sérieusement. Aussi dès qu’il aperçut sa Lolette, il s’élança vers elle et la sera affectueusement contre lui.

— J’ai eu peur, lui confia-t-il en ne te voyant pas arriver à l’heure du déjeuner !

La jeune femme éclata de rire et répondit joyeusement :

— Me voici près de toi, à présent, mon chéri, cesse de faire cette tête ! Anna Carrel une amie d’enfance, vient passer quelques jours avec nous !

Félix Porreaux serra avec empressement la main de la nouvelle venue et fit prendre les bagages des deux femmes. Après avoir rentré lui-même la voiture d’Anna dans le garage, il les rejoignit au salon où elles conversaient gaîment.

— Madame, dit aimablement Félix à l’invitée de sa femme, je vous prie de considérer désormais cette maison comme la vôtre et de nous faire la joie d’y rester le plus longtemps possible.

— Tu as raison, Félix ! S’écria Lolette, contente de l’accueil chaleureux que faisait son mari à son amie.

— Je vous remercie infiniment tous les deux, et suis très touchée de votre gentillesse à mon égard, répondit Anna émue et souriante, en tendant son imperméable et son chapeau à la bonne que venait d’appeler le maître de maison.

— Maintenant, mesdames, je vous prie de m’excuser quelques instants, reprit Félix ! Profitez de mon absence pour bavarder à votre aise pendant que j’airai faire des achats pour que nous fêtions comme il se doit l’arrivée de mademoiselle Carrel sous notre toit.

Lolette éclata de rire après le dé »part de son mari.

— Je peux t’affirmer, ma petite Anna, que ce n’est pas encore aujourd’hui que tu mourras de faim si Félix se charge du menu !

— Je n’en doute pas ! Répondit son amie. J’ai la nette impression que ton mari est un bon vivant et je n’ignore pas l’importance des repas en province.

Peu de temps avant l’heure du dîner, Maria de Saint-Lazaire, prévenue par Félix Porreaux, descendit faire la connaissance d’Anna.

Cette dernière pria la veuve du comte de Saint-Lazaire de lui faire le récit de sa douloureuse histoire.

Lorsqu’elle eut terminé, Anna lui demanda :

— Consentiriez-vous, Madame, à affirmer devant un juge que Mireille est bien le prénom de la petite fille que vous avez été obligée de rendre à madame Picquet ?

Maria s’empressa de répondre affirmativement à cette question.

— Vous ne pouvez savoir combien votre acceptation me fait plaisir, reprit Anna, en poussant un grand soupir de soulagement, car je tiens tellement à aider ces deux pauvres enfants !

Et elle raconta, à son tour, comment le fils de Julien Delorme, lui avait été confié par son amie Flora et comment elle avait remis Pierrot entre les mains du marquis Anselme d’Evreux.

— si vous le désirez, proposa soudain Anna, je vous emmène à Paris ! Vous serez ma dame de compagnie.

Maria demanda à son cousin ce qu’il pensait de l’offre faite par Anna. Félix Porreaux l’engagea vivement à accepter.

— Je vous considérerai comme une amie et une sœur, affirma Anna avec bonté.

— Maintenant, assez bavardé, mesdames, songeons aux choses sérieuses et passons à table ! S’exclama Félix Porreaux.

Quelques minutes après, tous quatre s’installaient dans la salle à manger dont les portes fenêtres largement ouvertes laissaient entrée le parfum des fleurs du jardin. La bonne leur servit un succulent repas arrosé de vins généreux, car Félix adorait la bonne chère et savait admirablement traiter ses invités.

Le dîner touchait à sa fin lorsque le maire de Bonnières accompagné du maréchal-ferrant, anciens camarades de régiment de monsieur Porreaux, sonnèrent à la porte, histoire de venir faire un brin de causette. Ils furent invités à partager le fromage et le désert.

— Je vous présente une amie d’enfance de ma femme, annonça Félix, en désignant orgueilleusement Anna, qui était jolie femme, à ses amis.

— Je suis charmé, Madame, dit le maire, en s’inclinant cérémonieusement devant l’ancienne artiste.

— Je crois, Madame, ajouta le maréchal-ferrant en serrant énergiquement entre ses grosses pattes la fine main de la jeune femme, que vous avez été une grande chanteuse.

— Non ! Protesta Anna, je n’ai pas chanté, mais seulement joué la comédie dans les théâtres parisiens.

— Asseyez-vous mes amis, vous arrivez juste à point pour goûter à un Coulommiers que l’on vient de me donner et que nous allons arroser avec un petit beaujolais dont vous me direz des nouvelles !

Les visiteurs ne se firent nullement prier et bientôt la plus vive animation régna dans la grande salle à manger.

Lorsque la cuisinière servit une énorme et appétissante tarte aux framboises, elle fut accueillie par de grands cris de joie ;

Félix alors se leva, disparut une dizaine de minutes et revint avec un seau à glace d’où émergeaient fort sympathiquement deux bouteilles de champagne dont il fit sauter les bouchons à grand bruit, au milieu de la gaîté générale.

Le café accompagné d’une assiette de petits fours, fut servi très chaud. Anna ne cessait de rire et de bavarder avec entrain.

— Es-tu contente, ma chérie ? Lui demanda tendrement son amie.

— Bien sûr, ma Lolette, cette ambiance me détend, répliqua l’ex-artiste, tandis que Félix s’approchait d’elle, une coupe de champagne à la main.

— Non ! Refusa en riant Anna, j’en ai déjà bu deux et la tête commence à me tourner un peu !

— Si ! Si ! Insista le mari de Lolette, vous ne pouvez refuser de boire avec nous pour fêter votre présence ici !

Tous entourèrent la jeune femme, levant leurs coupes pour trinquer avec elle et de nouveau, un grand et joyeux brouhaha remplit la salle à manger.

— Après-demain, s’écria soudain le maître de maison, je propose si le temps le permet, d’aller pique-niquer sur les bords de la rivière. Je connais un coin charmant et pittoresque, où pourront canoter ceux qui aiment ce genre de sport, dont je raffole, je l’avoue volontiers.

— Je regrette infiniment, objecta timidement Anna, mais il faut que je rentre à Paris. Je ne puis rester longtemps absente de chez moi, car je ...

— Jamais de la vie ! Interrompit vivement Félix, vous resterez ici !

— C’est impossible !

— Je ne vous permettrai pas de nous quitter comme ça, chère amie, déclara énergiquement le mari de Lolette, en allumant le gros cigare que venait de lui offrir le maréchal-ferrant. Vous resterez notre invitée toute la semaine !

— Je vous répète que ce n’est pas possible ! Réfuta doucement Anna.

— Taratata ! Répliqua en riant Félix Porreaux. Vous n’êtes à la disposition de personne que je sache et vous n’avez pas un patron à Paris qui exige votre présence !

— Bien sûr, cependant ...

— Cependant, vous resterez ici et pour fêter cette décision, je vais chercher un vieux marc de derrière les fagots !

— Je ne ...

— Non ! Non ! Tu n’as aucune excuse, renchérit énergiquement Lolette, Monsieur le maire fera cerner la maison par des gendarmes qui t’empêcheront de partir, acheva-t-elle en éclatant de rire.

Anna ne put que s’incliner et boire un petit verre du vieil alcool que lui avait largement servi Félix Porreaux.

L’ex-artiste se sentait en proie à la plus douce euphorie et ne possédait plus aucune énergie pour refuser une si agréable invitation.

Le lendemain, ce fut au tour du maire de les inviter à déjeuner dans une auberge, située en bordure d’un bois dans un coin délicieux distant d’une dizaine de kilomètres de Bonnières.

Le maréchal-ferrant homme plein d’animation et d’entrain, amusa tous les invités. L’arrivée du médecin et du pharmacien de la petite ville ne fit qu’accroître l’euphorie générale.

Lorsque le fromage fut servi, le médecin entonna une série de chansons populaires dont tous reprirent en chœur le refrain.

Le café fut dégusté dans le jardin, sous une tonnelle recouverte de glycines. Ce n’est qu’à la tombée de la nuit que la joyeuse bande reprit le chemin de la maison.

Anna passa ainsi une semaine fort agréable chez les Porreaux où, chaque jour amenait une réjouissance nouvelle, car tous s’efforçaient de lui plaire.

Aussi, après un dernier et copieux déjeuner, le jour de son départ, plusieurs amis et connaissances se pressaient devant la grille de la villa pour saluer Anna, qui était accompagnée, comme convenu, de Maria.

— Puisque tu as une voiture, lui dit Lolette, j’espère que tu reviendras nous voir chaque week-end, n’est-ce pas ?

— Tous ce serait un peu exagéré ! Mais je te promets de ne pas vous oublier, ma chérie, affirma Anna, très touchée par les témoignages de sympathie que lui prodiguaient ses amis.

— N’oublie pas que tu es ici chez toi, chérie, reprit Lolette, en l’embrassant.

— Nous irons sûrement vous retrouver à Paris un de ces quatre matins ! S’écria le maréchal-ferrant, en déposant dans la voiture un grand panier de fraises recouvertes de feuilles de choux pour les garder bien fraîches.

— C’est avec la plus grande joie que je vous accueillerai, affirma l’ex-comédienne.

— Alors à bientôt, chère amie, ajouta Félix et revenez le plus vite et le plus souvent possible. Vous allez beaucoup nous manquer, d’autant plus que vous nous enlevez notre Maria !

— Et renchérit le médecin en riant, dites-vous bien que la Faculté de Bonnières dégage toute responsabilité vous concernant si vous n’arrivez pas au moins tous les quinze jours dans notre petite ville pour décrasser vos poumons !

— Et moi, dit le maréchal-ferrant, je manquerai de cœur à l’ouvrage si vous ne revenez pas passer avec nous des journées aussi gaies !

— Je jure d’être de retour avec maria dans quinze jours pour passer la fin de la semaine avec vous tous, affirma Anna, en levant une main comme pour prêter serment.

La voiture s’éloigna en soulevant un léger nuage de poussière. Elle disparut après avoir traversé le petit pont pour rejoindre la route nationale.

Les deux femmes atteignirent Paris en fin d’après-midi.

Anna fit visiter la maison à Maria et l’installa dans sa chambre après lui avoir expliqué ce qu’elle attendait d’elle.

Le lendemain, les deux femmes déjeunèrent de bonne heure et se rendirent à l’hôpital, Anna fut extrêmement déçue lorsqu’elle apprit la fugue de Mireille et de Pierrot.

— Vous ne connaissez pas leur adresse ? Demanda-t-elle désolée

— Non, Madame, répondit l’infirmier.

— Je suis réellement contrariée, reprit tristement Anna, en lui donnant un pourboire, comme elle le faisait à chacune de ses visites.

— Revenez me voir dans quelques jours, s’empressa d’ajouter le cupide personnage, sans doute aurais-je trouvé le moyen de vous renseigner, Madame.

— Oui ! Répondit Anna, pressée de couper court aux affirmations de cet homme servile.

Après avoir quitté l’hôpital elle se dirigèrent vers l’Etoile et entrèrent au café du Rond Point des Champs-Elysées pour y prendre une asse de thé.

Elles étaient assises depuis quelques minutes dans la belle salle dont les larges baies s’ouvraient sur la célère avenue, lorsque vint s’installer à la table voisine, un homme distingué et très élégant qui commanda une fine à l’eau.

Anna ne put s’empêcher de tressaillir. Elle connaissait ce visage et elle se demandait où et quand elle l’avait déjà rencontré.

De son côté, l’homme la dévisagea longuement et se posait certainement la même question.

Anna brusquement se souvint.

Le serveur s’approcha de ce client qu’il semblait fort bien connaître et lui dit tout en prenant sa commande :

— Monsieur le marquis, j’ai une commission à vous faire de la part de monsieur Gaston Prunier.

— Vous dites ? Dit son interlocuteur en allumant une cigarette.

— Monsieur Prunier vous fait savoir que mademoiselle Yvette.

— Bob ! Bon ! Trancha sèchement Anselme d’Evreux (car c’était lui) Vous direz à monsieur Prunier que lorsqu’il aura des communications de ce genre à me faire, il veuille bien m’écrire ou me téléphoner directement.

— Mais, monsieur le Marquis ! Dit le serveur vexé.

— Vous n’y êtes pour rien, mon ami, protesta Anselme en lui glissant une pièce de monnaie, geste qui détendit le visage du garçon.

Après que ce dernier se fut éloigné vers le fond de la salle, Anna quitta sa place et s’approcha du neveu de Julien Delorme.

— Monsieur d’Evreux ?

— Madame ? Murmura Anselme en se soulevant légèrement sur sa chaise, et en fixant attentivement Anna.

— Vous ne me reconnaissez pas ? Questionna la jeune femme en souriant avec ironie.

— Je regrette beaucoup, Madame, mais je ne vois réellement pas !

Anna ne le quitta pas des yeux.

— Auriez-vous oublié Anna, l’amie intime de l’infortunée artiste Flora ?

Un éclair sinistre brilla dans les yeux d’Anselme.

— Ah ! S’exclama-t-il.

— Vous vous souvenez, à présent ?

— Oui, en effet !

— Vous rappelez-vous également d’un certain jour ...

Le visage d’Anselme devint livide. Il hocha la tête et murmura d’une voix rauque et étouffée.

— Je me souviens parfaitement de tout, madame, mais je ne pense pas que ce lieu soit très indiqué pour nous entretenir de pareilles affaires !

— Ah ! Vous appelez cela des « affaires » ? Remarqua-t-elle avec un petit rire sarcastique ... passons ... peut-être avez-vous raison et il vaut mieux choisi un autre endroit.

— Très bien, Madame, reprit le frère d’Alice en s‘inclinant, veuillez je vous prie le fixer vous-même !

— Je me demande où nous pourrions nous rencontrer ? Evidemment, il n’est question ni de chez vous ni de chez moi.

— Si vous le voulez, nous pourrons nous retrouver demain vers trois heures de l’après-midi, à l’entrée principale du parc des Buttes Chaumont, proposa le marquis.

— Entendu, je serai exacte, promit Anna Carrel.

Après avoir salué le marquis très froidement, elle rejoignit Maria.

— Qui est ce Monsieur si élégant ? Demanda celle-ci.

Anna ébaucha un geste vague de la main et sourit.

— Vous le saurez toujours assez tôt, répondit-elle, et je suis sûre que vous en serez très étonnée. Je préfère taire son nom pour le moment. Demain, je dois le revoir et discuter avec lui d’une chose très importante.

La veuve du comte de Saint-Lazaire n’insista pas.

Les deux jeunes femmes restèrent dans le café encore une bonne demi-heure tandis que le marquis Anselme d’Evreux, le journal à la main, semblait avoir totalement oublié leur présence.

En réalité, cette rencontre l’avait profondément bouleversé.

Il songeait que s’il avait agi comme il l’avait suggéré à sa sœur, le jeune Pierrot aurait disparu du nombre des vivants, et ne pourrait plus continuer à les exposer à un danger toujours possible.

Mais Alice, par son entêtement, avait commis une imprudence insensée.

Quelle tête ferait-elle lorsqu’il lui raconterait sa rencontre avec Anna ?

Perdu dans ses pensées, il avait momentanément cessé de songer aux deux jeunes femmes lorsque, brusquement, il tourna la tête dans leur direction. Il remarqua avec soulagement qu’elles étaient parties.

 

( A SUIVRE LE 24 AVRIL )

 

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