MOINEAUX SANS NID N° 251
Alice, la belle et séduisante sœur du
marquis d’Evreux peu de temps après la sortie de l’hôpital de Mireille et de Pierrot, passant sur le boulevard Saint Martin se rendant place de la République, lorsqu’elle s’entendit
appeler.
— Alice ! Alice !
La jeune femme tourna vivement la tête et aperçut un jeune homme très grand, distingué et fort sympathique, qui lui souriait en la dévisageant avec admiration.
— Adolphe ! S’exclama-t-elle, l’air ravi. Tu es donc à Paris ?
— Oui ! Je suis arrivé depuis trois jours et pense rester encore une bonne semaine ici, ajouta le nouveau venu.
— Ah !
— Je suis arrivé à Cherbourg, il y a quelque temps, venant des Etats-Unis, précisa le jeune homme.
— Tu es donc toujours par monts et par vaux ! Constata Alice.
— Que veux-tu ? Dit-il négligemment, je n’ai aucune occupation particulière.
— Et où penses-tu aller en quittant Paris ? Questionna-t-elle avec curiosité.
— Avec les événements actuels, il n’est pas facile de se déplacer, dit-il, aussi, j’ai décidé de me rendre à Monte-Carlo.
— Tu veux aller là-bas pour y perdre ta fortune ? Fit observer en riant la sœur du marquis d’Evreux.
— Non, je suis un garçon sérieux !
— Ils se turent un instant, puis Adolphe lui demanda en la fixant attentivement :
— Et toi, Alice, que deviens-tu ?
— Moi ? Je m’ennuie à mourir, répliqua-t-elle amèrement.
— Comment ? Tu n’es pas fiancée ?
— C’est passé de mode, répondit Alice en éclatant de rire et je suis une femme très moderne, mon cher !
— On m’avait pourtant affirmé que tu fréquentais beaucoup le peintre Robert Montpellier ! Précisa-t-il.
Alice haussa les épaules avec agacement.
— Ce sont des racontars, s’exclama-t-elle contrariée. Robert et moi sommes de grands amis, c’est tout.
— A Rio on disait que ton frère jacques est mort très mystérieusement, fit Adolphe. On ajoutait que toi et ton frère Anselme avez hérité de votre oncle Julien Delorme.
— Jacques, répondit Alice avec colère, est mort des suites d’une chute. Quant à l’oncle Julien, il nous a, en effet, légué toute sa fortune.
Adolphe parut intéressé.
— Te voilà très riche, Alice ?
— C’est que ... Bredouilla la jeune femme embarrassée.
— Et tu trouves le moyen de t’ennuyer avec tous ces millions ? Interrogea-t-il incrédule.
— Tout est devenu si compliqué avec cette maudite guerre ! Soupira Alice d’Evreux.
— Et si tu venais avec moi ?
— Mais ... pourquoi pas après tout ? Répliqua en riant la sœur du marquis.
— Ca te plairait d’habituer Monte-Carlo ?
Alice ne répondit pas.
— Veux-tu déjeuner demain à la maison ? Lui demanda-t-elle. Nous parlerons de ce que tu viens de me demander à tête reposée.
— Mais très volontiers, chère amie, s’empressa-t-il de dire.
Ils continuèrent à bavarder un bon moment puis se séparèrent sur une solide poignée de main.
Alice après avoir fait sa course, rentra vivement chez elle et demanda à la femme de chambre qui vint lui ouvrir la porte, si son frère était là.
— Monsieur le Marquis vient tout juste d’arriver, Mademoiselle.
— Montez lui dire de venir dans mon boudoir, ordonna la jeune femme.
Le domestique s’éloigna et Anselme ne tarda pas à rejoindre sa sœur.
— Tu as à me parler, ma chérie ? Dit-il en la fixant, légèrement inquiet.
— Assieds-toi, répliqua-t-elle sèchement.
Le marquis s’ »installa sur le divan en face de la bergère occupée par Alice, prit une cigarette égyptienne dans un ravissant coffret ancien de laque de Chine, l’alluma et après en voir tiré une longue bouffée, lui demanda :
— As-tu des nouvelles de Pierrot, le sympathique garçon ?
— Il ne s’agit pas de lui, répondit-elle en haussant les épaules. Je pense qu’en ce qui concerne le testament, l’incendie de la maison à définitivement régler le problème qui nous tourmentait.
— Je ne partage pas ton avis, Alice, fit Anselme, avec une certaine nervosité. Tant que ce gamin vivra, il nous faudra nous tenir sérieusement sur nos gardes.
— Puisque le testament a été détruit ! Insista Alice.
— Toutefois ...
— Qu’est-ce qu’il y a encore ? Interrompit Alice, très énervée.
— Je crois qu’il nous faut absolument ... évincer Pierrot, conclut froidement le marquis.
Elle soupira, puis répondit :
— Tu n’as pas oublié, n’est-ce pas, que notre dernière tentative à raté ?
— C’est juste, répondit sourdement Anselme, mais je crois qu’il faudra que nous recommencions.
Il se tut, le visage soudain assombri, songeant à tous les ennuis que le garçon était susceptible de leur attirer.
Sa sœur ne semblait pas partager son pessimisme.
— Tu as peut-être raison, Anselme, reprit-elle mais je pense qu’il vaudrait mieux renvoyer notre projet à l’année prochaine.
— Pourquoi ? Répéta Anselme, étonné.
— Oui ! Car sa sortie de l’hôpital est beaucoup trop récente, expliqua sa sœur.
— Dis-moi, Pierrot ne s’est-il pas enfui avec la petite Mireille ?
— En effet, affirma Alice, mais le souvenir de la boite de chocolats que nous lui avons adressée n’a peut-être pas été oublié.
— Il faut donc en conclure que ce garnement est un protégé des Dieux ! S’écria le marquis.
Alice éclata de rire.
— Je ne le pense pas, répondit-elle, mais c’est un enfant qui a de la chance, c’est tout !
— Tu as raison ! Approuva son frère.
Ils se turent, poursuivant leurs pensées respectives.
— Tu penses toujours à Valérie Labeille, Anselme ? Lui demanda brusquement Alice.
Le marquis tressaillit à cette question et se troubla.
— Pas un seul instant, je ne suis parvenu à oublier cette femme ! Déclara-t-il à voix basse.
— Aimerais-tu avoir de ses nouvelles ? Continua la jeune femme.
— Quelle question !
— Que veux-tu insinuer ?
— Je veux tout simplement dire que je donnerais n’importe quoi pour savoir où elle se cache, déclara Anselme.
— Je sais qu’elle vit non loin de Robert Montpellier, ajouta Alice, avec une légère ironie dans la voix.
— Comment ? S’exclama Anselme en pâlissant de rage, tandis qu’une lueur de haine passait dans ses yeux.
— Je dois t’apprendre, mon cher, continua-t-elle que j’ai l’intention de quitter Paris dans trois jours.
— Qu’est-ce que tu dis ? Tu veux quitter paris ? Répéta le marquis très étonné.
— Oui, affirma-t-elle après une légère hésitation, j’ai décidé de me rendre à Monte-Carlo, puis à Barcelone. J’emporterai avec moi mon portrait peint par Robert Montpellier, qui est la réplique même de la « Maya » de Goya.
— J’avoue que je ne comprends pas, fit Anselme, en fronçant les sourcils. Que comptes-tu faire de ce tableau ?
— Je désire l’exposer, expliqua Alice et je suis certaine que malgré les tristes événements actuels, il obtiendra un grand succès.
— Je n’en doute pas, admit le marquis, et ainsi tu bénéficieras du triomphe de l’artiste, ajouta-t-il avec ironie.
— Je l’espère, répliqua-t-elle froidement.
— Je me demande ce qui se passe dans ta tête, s’exclama Anselme, en la fixant intrigué.
— Je vais te l’expliquer, reprit Alice avec un sourire radieux. Les journaux parleront de cette toile de robert. Il les lira et viendra certainement à Monte-Carlo.
— C’est en effet, très probable, répondit le marquis, après un instant de réflexion, et alors ?
— Alors, je le rencontrerai et j’essayerai de savoir s’il aime toujours Valérie Labeille.
— Cela veut dire que tes sentiments pour lui n’ont pas varié ? Murmura le marquis, en dévisageant sa sœur avec la plus grande attention.
— Je ne puis le nier, répondit la jeune femme. Je n’ai jamais réussi à l’oublier ... Mais s’il me repousse ...
— Que feras-tu en ce cas ? S’enquit Anselme, avec une pointe d’ironie dans la voix.
Une lueur méchante brilla dans les yeux de Mademoiselle d’Evreux.
— Alors, gare à Valérie Labeille ! Dit-elle menaçante.
— Tu crois avoir la possibilité » de te venger ? Questionna Anselme incrédule.
Un sourire cruel erra sur les jolies lèvres de la perfide Alice.
— Mon pauvre Anselme, tu ignores ce dont est capable une femme jalouse lorsque celui qu’elle aime la dédaigne, expliqua-t-elle d’une voix lourde de menaces.
— Tu veux faire disparaître Valérie Labeille ? Interrogea-t-il avec inquiétude.
— Non ! Non ! Répondit-elle en riant. Mais cessons, veux-tu de parler de ces choses pour le moment. Comme je viens de te le dire, je compte partir dans trois jours.
— Seule ?
— Non ! Adolphe Perjol partira avec moi.
Anselme fixa sa sœur avec étonnement.
— Comment, Adolphe est à Paris ?
— Oui, il vient d’arriver et déjeunera ici demain !
— Parfait ! Ca me fera plaisir de le revoir, déclara le marquis.
— Toi, poursuivit sa sœur, tu resteras à Paris pour surveiller Pierrot, tandis que de mon côté, je m’occuperai de ceux qui nous intéressent.
— Ils sont moins dangereux que ce maudit garnement ! S’exclama Anselme avec fougue.
— Je te recommande surtout de ne lui faire aucun mal, tant que notre projet ne sera pas au point, ajouta Alice avec autorité.
— Sois tranquille ! Grogna anselme.
— Si jamais il lui arrivait quelque chose, préviens-moi immédiatement ! Recommanda-t-elle.
Entendu, fit le marquis et de ton côté ...
— Tu peux compter sur moi, l’interrompit-elle.
Après avoir échange encore quelques mots, ils se séparèrent pour aller à leurs occupations respectives.
Le jour suivant, Adolphe alla déjeuner chez Alice d’Evreux.
Durant le repas, ils s’entretinrent longuement du voyage. La sœur du marquis le chargea de s’occuper des billets de chemin de fer et de réserver des chambres dans un grand hôtel de Nice.
Ensuite, Alice procéda elle-même à l’emballage du portrait peint par Robert Montpellier. Elle l’avait montré à Adolphe, qui lui en avait fait le plus grand éloge.
— A mon avis, lui avait dit le jeune homme, Robert Montpellier est un peintre de talent. Mais il n’a jamais eu de chance.
« Mon Dieu ! Si Robert m’avait aimé comme tout aurait été différent » songea amèrement la jeune femme.
Non, Robert Montpellier ne l’aimait pas, son cœur appartenait sans réserve à une autre femme qui d’après Alice d’Evreux, était indigne de lui.
Le lendemain, vers sept heures du soir, accompagnée de sa femme de chambre, elle arriva en taxi à la gare de Lyon où l’attendait Adolphe Perjol, heureux et fier de se montrer en compagnie d’une femme jolie et élégante.
Alice avant de quitter son frère, lui avait adressé ses recommandations.
— Surtout ne te tourmente pas pour moi, Anselme, et ne commets pas trop de sottises !
— Je te promets d’être très raisonnable, avait affirmé le marquis.
— De mon côté, je m’efforcera de réussir, avait ajouta sa sœur et de faire en sorte que je puisse te faire retrouver celle que tu aimes.
— Oh ! Alice, si tu le pouvais ! S’exclama-t-il avec émotion. (Puis il ajouta en souriant) : Ainsi tu pourras avoir la voie libre pour mieux atteindre ton cher Robert !
La jeune femme ne répondit pas.
Une heure plus tard, le rapide emportait la jeune femme et son compagnon. Elle quittait la capitale avec l’espoir que l’exposition de son portrait lui ramènerait Robert Montpellier.
Le voyage se déroula sans incident, bien qu’il fût beaucoup plus long que de coutume. Le train s’arrêta à plusieurs reprises pour laisser passer des convois militaires.
Ils arrivèrent à Nice avec cinq heures de retard.
Adolphe Perjol et les deux femmes s’installèrent dans un des grands hôtels bordant le golfe merveilleux de Nice.
Le soir même Alice et son compagnon se promenèrent à travers les rues de la belle cité méditerranéenne et dînèrent dans un pittoresque restaurant fréquenté presque uniquement par des artistes.
Perjol s’entretint avec plusieurs d’entre eux, mais nul ne fut capable de le renseigner sur Robert Montpellier. Aussi le jeune homme fut-il persuadé que le nom du jeune peintre était loin d’avoir atteint la célébrité.
— J’étais pourtant persuadé, dit-il en s’adressant à Alice, que le nom de Montpellier était assez connu.
— Hélas ! Expliqua-t-elle légèrement vexée par cette réflexion. Robert est un sauvage et un modeste et il a toujours eu horreur de la publicité. Néanmoins je suis persuadée qu’en exposant sa toile, il obtiendra un immense succès. Tu verras, Adolphe, que ce portrait intéressera beaucoup de personnes et que bientôt le nom de Robert sera sur toutes les lèvres. Je vais lui tendre un grand service.
— Je ne dis pas le contraire, répondit Adolphe Perjol, nullement convaincu par ce raisonnement, mais Dieu seul sait où il se trouve en ce moment ! Pour que son succès soit complet, il faudrait qu’il soit présent à son vernissage.
— Ce n’est nullement nécessaire, protesta la sœur du marquis, décidée à tout affronter pour la réussite de son projet. En exposant cette toile, j’attirerai l’attention de tous les connaisseurs sur le talent de Robert Montpellier et je suis certaine que la presse en parlera. Les critiques, évidemment ne lui seront pas trop favorables, néanmoins sa peinture ne passera pas inaperçue, car elle possède une sensibilité de touche et des couleurs réellement inégalables.
— C’est juste ! Reconnut le jeune homme en souriant. Je suis convaincu moi aussi qu’un jour ce garçon sera célèbre dans le monde entier.
— Demain, lui dit Alice, nous tâcherons de trouver une galerie pour exposer cette toile.
— As-tu l’intention de la vendre ? S’enquit Adolphe Perjol.
— Pas tu tout !
— Ah !
— Je tiens uniquement à faire connaître Robert, expliqua-t-elle et par ce stratagème arriver à savoir où il se cache. Il me semble en effet, impossible qu’il ne vienne pas à Monte-Carlo en apprenant le succès de son œuvre !
— Et si malgré tout il ne se montrait pas ? Questionna Adolphe Perjol.
Alice haussa les épaules.
— Dans ce cas, je tâcherai de trouver autre chose. Toutefois, je crois que mon idée excellente, car je suis persuadée que tous les journaux parleront bientôt de lui.
— J’en conclus que tu fais l’impossible pour faire connaître ce garçon ! Murmura Adolphe avec une pointe ironie dans la voix.
— Je veux surtout le revoir ! Répliqua sèchement Alice.
Adolphe Perjol la fixa attentivement, puis dit encore.
— Il t’intéresse tant que cela, Alice ?
— Oui ! Enormément, admit franchement la jeune femme.
— Alors ce qu’on m’avait raconté que tu étais fortement éprise de Montpellier était la vérité ?
Cette fois, Alice mentit et murmura tout en prenant un air indifférent.
— Je te l’ai déjà dit, depuis quelque temps Robert et moi sommes de grands amis, c’est tout !
Adolphe Perjol se tut et malgré l’affirmation de la jeune femme, il demeura persuadé que sa ravissante compagne de voyage était éperdument amoureuse du peintre.
D’ailleurs ce qu’il pensait d’elle importait peu à Alice. Elle constatait que rien n’avait changé ; elle continuait à aimer un homme qui était loin de ressentir à son sujet l’amour qu’elle lui portait. Peut-être même la méprisait-il.
Cette nuit là, dans sa chambre d’hôtel, la sœur du marquis d’Evreux pensa longuement au jeune peintre. Le cœur étreint de tristesse elle ne cessait de se poser la même question : Parviendrait-elle un jour à le retrouver ?
Elle était persuadée que l’exposition de son portrait rapprocherait d’elle l’homme qu’elle ne parvenait pas à oublier.
Alice ne voulait pas désespérer, bien qu’au fond d’elle-même, elle craignit que tous ses efforts aboutissent à un échec total.
( A SUIVRE LE 18 AVRIL )
