MOINEAUX SANS NID N° 250
Il est aisé d’imaginer l’angoisse de
Marius en ne voyant pas revenir Edwige à l’heure du dîner.
Tout d’abord, il essaya de se rassurer en chercher une explication plausible à ce retard inaccoutumé, mais il se souvint qu’il ne lui était jamais encore arrivé de rentrer si tard. Il pensa que peut-être la mère Picquet l’avait retenue pour des raisons qu’il ne parvenait pas à imaginer.
Lorsque la pendule de l’entrée sonna neuf heures, Marius commença à craindre qu’il ne lui fût arriver malheur.
Remarquant son extrême agitation, madame Bonnet s’efforça de le rassurer et lui conseilla de patienter et de se montrer plus raisonnable.
Marius consentit à prendre le médicament qu’Edwige avait recommandé à la logeuse de lui donner, et demanda à la brave femme :
— Je veux sortir. Donnez-moi mes vêtements, s’il vous plait, madame Bonnet !
— Vous êtes fou ! S’exclama « la Grosse » effrayée. Vous n’y pensez pas ! Vous ne pouvez quitter votre lit, monsieur Marius ! Ce serait très dangereux, voyons !
— Ne vous tourmentez pas ainsi, Madame, reprit-t-il avec insistance. Je préfère courir n’importe quel danger plutôt que de passer par de telles angoisses. Donnez-moi mes vêtements, je vous en supplie !
Marius, en achevant ces mots, voulut quitter son lit, mais madame Bonnet se précipita vers lui, lui saisit le bras et le força à rester sous ses couvertures.
— Je vous en prie, monsieur Marius, soyez raisonnable ! S’écria-t-elle. Je comprends votre inquiétude, mais il m’est impossible de vous permettre de quitter votre lit. Et puis, attendez encore quelques instants. Je suis absolument certaine que madame Ramier a eu un empêchement imprévisible, « l’Araigne » l’a peut-être retenue ! Dans peu de temps Edwige vous expliquera elle-même son retard. Alors, vous oublierez vite vos inquiétudes.
A force d’insister, Madame Bonnet finit par calmer Marius et lui rendre un peu de confiance.
Mais cela ne dura guère et, un peu plus tard, la plus vive anxiété recommença à l’envahir et, de nouveau, il réclama ses vêtements pour sortir et aller à la recherche de son amie.
Que pouvait-il lui être arrivé ?
Il ne cessait de se poser cette question angoissante, essayant vainement de trouver une explication logique de ce retard, mais aucune de ses suppositions ne lui paraissait valable.
Son angoisse et son inquiétude finirent par tourner au désespoir, bien qu’il ne fût pas réellement épris d’Edwige, cette femme déjà mûre et assez marquée. C’était surtout par égoïsme qu’il souffrait, car, durant les heures graves qu’il venait de vivre et au cours desquelles il avait eu besoin de tant de soins et d’attentions, elle s’était sens cesse prodiguée, prévenant ses moindres désirs, prête à satisfaire toutes ses exigences
Que deviendrait-il si elle disparaissait ?
Cette crainte l’obsédait.
Il se disait qu’elle avait très bien pu être renversée par une voiture. C’était malheureusement un accident qui arrivait très fréquemment dans une grande ville comme Paris.
Il faudrait commencer par téléphoner aux principaux hôpitaux de la capitale, sans oublier les commissariats de police.
— Non ! Il lui était impossible de supporter cette intolérable et si cruelle attente.
« Je dois absolument quitter ce lit et trouver la force de me lever et de sortir, se répétait-il. Je vais aller parler à madame Picquet et savoir ce qui s’est passé entre elle et Edwige »
Il essaya de quitter son lit. A chaque fois, et bien que madame Bonnet occupée à servir le dîner de ses pensionnaires ne fût pas là pour le lui interdire, il dut renoncer à poursuivre les tentatives.
Finalement, exténué, il retomba sur ses oreillers, retenant avec effort des larmes de rage.
Sa faiblesse le désespérait.
Les heures continuaient à s’écouler et Edwige ne revenait toujours pas !
« Que peut-il lui être arrivé ? Se demandait-il au comble de l’anxiété.
Il était près de onze heures lorsque madame Bonnet apparut sur le seuil de sa chambre portant une tisane.
— J’ai pensé » qu’une tasse de camomille bien chaude vous ferait du bien ! Murmura-t-elle avec bonté, essayant avec désinvolture car. Elle aussi, était tourmentée par l’absence réellement inexplicable d’Edwige Ramier Buvez cette tisane, monsieur Marius, après avoir avalé votre médicament, vous verrez que ça vous aidera à dormir, et ...,
— A dormir ? Rugit-il en s’asseyant dans son lit. Comment voulez-vous que je puisse dormir, madame Bonnet ? Je n’en peux plus ! Je veux absolument savoir ! Je vous supplie de me rendre l’immense service d’aller jusqu’au commissariat de police du quartier et de leur expliquer ce qui se passe. Dites-leur de procéder à des recherches. Ca ne peut continuer ainsi ! Je suis fou d’angoisse !
— Calmez-vous, monsieur Marius, je vous en conjure, reprit avec une grande douceur, la propriétaire de la pension, très effrayée de le voir dans un tel état de surexcitation. Il va être minuit dans quelques instants et madame Ramier peut très bien rentrer encore. Il n’y a pas lieu de perdre ainsi la tête ! Je suis certaine quez vous exagérez le danger. Il se pourrait que pour des raisons imprévisibles, Edwige ait été forcée d’aller en banlieue et qu’elle ait été incapable de vous prévenir. Vous verrez qu’elle sera de retour bientôt, demain matin au plus tard. Une fois qu’elle vous aura expliqué les raisons de son retard, vous serez le premier à rire de vos terreurs actuelles !
— Non ! Non ! Protesta-t-il énervé. Vous me dites cela pour me rassurer et me calmer.
Et hors de lui, il se mit à crier comme un possédé !
Mes vêtements ! Je veux mes vêtements !
Cette fois, madame Bonnet se fâcha :
— Ne dites pas de sottises, répliqua-t-elle assez sèchement, et soyez plus patient ! Même en admettant que vous soyez capable de tenir sur vos jambes, où voulez-vous aller dans cette obscurité et à une heure pareille ? Allons, calmez-vous et essayez plutôt de dormir. Vous verrez que demain tout sera arrangé !
Elle insista tellement qu’elle finit par faire avaler à Marius la camomille et le médicament.
Puis, apitoyée par sa tristesse et son agitation, elle demeura une bonne demi-heure assise à son chevet, pour lui tenir compagnie, s’efforçant de lui parler de mille choses, afin de le distraire. Peu à peu, elle réussit à l’apaiser.
Il finit par fermer les yeux et ne bougea plus
« La Grosse » resta encore quelques minutes auprès de lui puis lorsqu’elle fut certaine qu’il s’était endormi, elle quitta la pièce sur la pointe des pieds et refusa sans bruit le port »e derrière elle.
Elle se trompait ! Marius ne dormait pas
Il était brisé, anéanti par ses émotions, et à présent, étendu sur son lit, les yeux grands ouverts dans l’obscurité, la tête lui faisant atrocement mal, il continuait à se demander toujours ce qui avait bien pu arriver à son amie ...
Le lendemain matin, Marius refusa d’écouter les conseils de madame Bonnet et s’habilla, aidé par elle, puis fit quelques pas dans la chambre.
Au début, il pensa ne jamais réussir à tenir sur ses jambes, trébuchant en proie à un terrible vertige, et dut s’asseoir aussitôt. Mais stimulé par son idée fixe d’aller à la recherche d’Edwige, il se releva et recommença à marcher, cette fois avec un peu plus de succès.
Il lutta et persévéra contre le vertige jusqu’à ce qu’il disparut et comprit qu’à force de volonté, il arriverait à vaincre sa faiblesse.
— Je prendrai un taxi, confia-t-il à madame Bonnet qui le dévisageait silencieusement, en hochant la tête d’un air de reproche.
Et un instant après, il sortit de la pension.
Il descendit avec beaucoup de difficulté l’escalier et atteignit finalement la rue.
Le bruit et le mouvement l’étourdirent un peu, et il attendit longtemps avant de voir passer un taxi qu’il stoppa du geste.
La voiture s’arrêta, Marius monta et donna au chauffeur l’adresse de « l’Araigne ».
Un quart d’heure plus tard, l’ami d’Edwige arrivait devant le petit pavillon situé près du canal de la marne. Après avoir réglé le taxi, il sonna à la grille.
Le vieil Arnold accourut à son coup de sonnette et fur très effrayé en le reconnaissant.
— Que désirez-vous ? Demanda-t-il à travers la grille, en le dévisageant d’un air soupçonneux. Je ne sais pas si Madame ...
— Et moi, je te dis que Madame est là et qu’elle me recevra ! Répliqua Marius avec colère. Va lui dire que j’ai absolument besoin de lui parler !
Arnold s’éloigna et disparut à l’intérieur de la maison. Il revint cinq minutes après, ouvrit la porte du jardin, et introduisit le visiteur sans prononcer une seule parole.
Madame Picquet, stupéfaite par cette visite, reçut Marius dans son salon. Elle le fixa avec ironie et colère.
— Tiens ! S’exclama-t-elle aigrement. Vous n’avez pas l’air d’être gêné par l’aventure qui vous est arrivée la dernière fois où vous ...
— Cessez de parler de cette histoire ! Dit-il avec violence. Je suis venu bien contre mon gré, croyez-le, et pour vous demander où est Edwige.
— Qu’est-ce que vous dites ? S’exclama la vieille femme en fronçant les sourcils, abasourdis. Vous ne savez pas où est madame Ramier ?
Les yeux de Marius étincelèrent de colère.
— Comment ? Bredouilla-t-il, d’une voix étranglée, vous voulez dire qu’elle n’est pas venue vous voir, hier à midi ?
— Je ne l’ai pas vue, répondit « l’Araigne » ahurie. Et pourquoi serait-elle venue ici ?
Marius la fixa, très déçu, et ne répondit pas à sa question. Il réfléchit quelques instants, puis ajouta d’une voix irritée :
— Elle m’avait pourtant confié qu’elle allait vous voir. Elle ne peut m’avoir menti !
— que signifie cette histoire ? S’écria « l’Araigne » subitement sur la défensive. Je n’ai pas de temps à perdre et je n’éprouve aucune joie de vous revoir. Après ce qui s’est passé entre nous, je ne pensais pas que vous auriez l’audace de vous présenter de nouveau devant moi.
— Je ne l’aurais jamais fait si cela m’avait été à cause d’Edwige, répondit-il avec franchise. Est-ce bien vrai, madame Picquet, qu’elle n’est pas venue ?
L’accent si angoissé de Marius frappa tellement la vieille femme qu’elle renonça à l’insulter, comme c’était sa première intention. Elle l’examina attentivement et remarqua alors l’extrême pâleur de son visage ainsi que ses traits crispés. Elle répondit en haussant les épaules mais d’une voix beaucoup moins dure :
— Je vous ai déjà dit que je n’ai pas vu Edwige. Elle n’est plus revenue me voir depuis le jour où elle a signé sa reconnaissance de dette envers moi.
Marius, à ces mots, prit sa tête entre ses deux mains et s’écria avec désespoir :
— Si elle n’est pas venue où peut-elle se trouver ? Dit-il d’une voix brisée. Certainement, il a dû lui arriver malheur !
— Pourquoi avez-vous de si sombres pensées ? Interrogea « l’Araigne » dévorée par la curiosité. Allons, monsieur Marius, assez-vous et racontez-moi ce qui s’est passé depuis que nous sommes rencontrés.
Les jambes subitement coupées, le malheureux se laissa tomber dans le fauteuil placé en face de celui de madame Picquet et lui raconta sans trop de détails sa dispute avec « le Boiteux », le dévouement de son Edwige et sa brusque et inexplicable disparition.
Lorsqu’il se tut finalement, « l’Araigne » demeura silencieuse durant quelques instants, puis elle prit à son tour la parole.
— Evidemment, commença-t-elle, il peut très bien lui être arrivé un accident. Mais dans un tel cas, vous l’auriez déjà su, car les mauvaises nouvelles nous atteignent tout de suite. Pour ma part, je ne suis pas aussi pessimiste que vous. Il se peut qu’elle ait déjà forcée de s’éloigner de paris pour une raison subite et n’ait pas eu le temps ni la possibilité de vous prévenir.
— Dans ce cas, sachant combien elle vous aime, elle ne tardera pas à vous retrouver, car elle doit se douter du mauvais sang qu’elle vous occasionne en ce moment.
— Alors ? Questionna Marius, hésitant et bouleversé que me conseillez-vous de faire, madame Picquet ? De l’attendre encore en continuant à me torturer, à cause de cette horrible incertitude ?
La vieille femme ne répondit pas tout de suite.
— Oui ! Reprit-il au bout de quelques secondes car c’est, à mon avis, la seule chose à faire pour le moment. Certes, il vous sera plus difficile de vous calmer. Pourtant il faut que vous y parveniez.
— De mon côté, ayant beaucoup de relations qui connaissent fort bien madame Ramier, je vous informerai de ce que j’aurais appris et peut-être, pourrai-je bientôt vous fournir un renseignement intéressant.
— Et si vous n’en aviez pas malgré cela ? Observa anxieusement Marius.
— Vous ne méritez réellement pas que je m’intéresse à vous ! S’exclama madame Picquet. Mais comme je ne puis rester insensible à tout ce qui vient de se passer et que je tiens comme vous à retrouver Edwige le plus vite possible, je vais de mon côté, procéder à des recherches.
— Si vous apprenez quelque chose.
— Je ne manquerai pas de vous prévenir, affirma madame Picquet. Vous direz à madame Bonnet de demeurer en contact permanente avec moi, afin que je puisse immédiatement lui transmettre toutes les nouvelles pouvant vous intéresser
— Je vous remercie beaucoup, madame Picquet, conclut Marius, et pour ma part, je ne resterai pas inactif, même tenant à peine sur mes jambes, je vais la chercher partout.
— Comme vous voudrez, déclara froidement madame Picquet, c’est votre droit ; je ne le conteste pas. Mais ... je voudrais vous donner un conseil, monsieur Marius ... Si jamais vous découvriez que, pour une raison ou une autre, Edwige désirait rompre avec vous, ne l’en empêcher surtout, et résignez-vous !
— Qu’est-ce qui vous fait dire des chopes pareilles ? S’écria-t-il stupéfait et inquiet. Ce que vous prétendez n’a pas de sens, si Edwige m’aime beaucoup trop pour ...
La vieille femme l’interrompit sèchement :
— Il se peut que vous ayez raison, murmura-t-elle, mais j’ai l’impression que vous vous êtes placés tous les deux dans des situations désagréables et fort dangereuses. C’est la raison pour laquelle j’ai émis une telle supposition.
— Je la retrouverai morte ou vive ! S’écria Marius en quittant brusquement son siège. Edwige sait très bien que tous nos ennuis ne sont pas arrivés par ma faute, mais à cause d’un enchaînement imprévu de circonstances malheureuses. Au revoir, madame Picquet, et excusez-moi de vous avoir dérangée.
Il s’éloigna luttant contre sa faiblesse et serrant les dents pour ne pas gémir, tant son épaule recommençait à le faire souffrir.
Toute la journée, la pauvre Marius erra d’un quartier à l’autre, interrogeant des tas de personnes partout où il pensait que l’on pouvait connaître Edwige. Mais hélas ! Il reçut constamment la même réponse : nul ne l’avait vue, nul ne savait rien d’elle !
Alors, l’hypothèse avancée par « l’Araigne » commença à prendre une certaine consistance à ses yeux.
Etait-il vraiment possible qu’Edwige le quittât si sournoisement, juste au moment où il avait le plus grand besoin d’elle ?
Non ! C’était fou de le supposer un seul instant ! Son Edwige l’aimait au point de lui sacrifier jusqu’à sa vie. Dieu seul savait ce qui avait pu lui arriver pour l’empêcher de le rejoindre !
Il devait la chercher encore et partout. Fouiller tout Paris, si c’était nécessaire. Peut-être en ce moment, avait-elle besoin de son aide !
Mais, par où et comment commencer, alors qu’il se sentait si las, si épuisé ?
Finalement, sur le point de s’évanouir, il décida de rentrer à la pension.
— Alors ? fit « la Grosse » en se précipitant vers lui, dès quelle l’aperçut.
Marius ne répondit pas.
Le cœur serré, il s’apprêtait à lui poser la même question ... Il avait tant espéré que pendant son absence Edwige aurait regagné la maison !
( A SUIVRE LE 15 AVRIL )