MOINEAUX SANS NID N° 249
Un pénible silence s’établit dans le
cabinet de consultation du docteur Mollet.
Ce dernier prépara une seringue qu’il mit à bouillir dans une petite casserole placée sur un réchaud à alcool.
Edwige désirait quitter cet endroit redoutable le plus rapidement possible, mais n’osait pas faire un geste de peur que le docteur Mollet ne bondisse sur elle au moindre mouvement.
La malheureuse avait tellement peur qu’elle se sentait au bord de l’évanouissement, et c’était surtout ce qu’elle redoutait le plus, car elle serait alors à la merci de ce demi-fou.
Le docteur Mollet se tourna de nouveau vers elle, le visage plus calme et infiniment plus aimable. Il lui sourit et lui désignant du doigt la casserole dans laquelle baignaient seringue et aiguilles afin de les stériliser, il ajouta :
— Pourquoi, chère Madame, cherchez-vous à me contrarier ? Tout va être bientôt prêt. Vous n’aurez qu’à découvrir votre bras pour que je puisse faire une petite piqûre que vous ne sentirez pas du tout, je vous le promets.
— Non ! Je ne veux pas ! Balbutia Edwige en reculant vers la porte épouvantée. Je vous supplie, docteur, d’avoir pitié de moi !
— Mais c’est grotesque ! S’exclama-t—il avec colère. Je vous répète qu’il n’y a aucun danger !
— Non ! Non ! Hurla-t-elle morte de peur.
Alors le visage de Mollet se durcit. Puis il éclata d’un rire sarcastique et observa Edwige quelques instants comme un serpent, essayant de fasciner sa proie avant de l’attaquer.
— Très bien, reprit-il d’une voix sifflante, puisque je ne puis arriver à vous convaincre, veuillez me suivre !
Il ouvrit la porte et sortit dans l’antichambre. Mais remarquant qu’Edwige n’avait pas bougé de sa place, les lèvres tremblantes, et sur le point d’éclater en sanglots, il lui demanda avec impatience :
— vous ne voulez pas me suivre ? Quittez cet air affolé ! Il ne vous arrivera aucun mal. Je tiens, seulement, à vous montrer quelque chose.
La pauvre femme soupira et se décida finalement à obéir. Elle le rejoignit et ils se dirigèrent vers une autre porte qu’il ouvrit à l’aide d’une clé qu’il sortit de sa poche, puis murmura avec ironie.
— Je pense que vous êtes assez forte pour ne pas vous effrayer ? Venez !
Edwige avança, telle une somnambule. Elle aurait voulu s’enfuir à toutes jambes, mais elle se sentait dominée par une volonté qui s’imposait irrésistiblement à la sienne.
Elle franchit le seuil de cette porte derrière le docteur Mollet et pénétra dans une pièce très sommairement meublée d’un divan, d’une chaise et d’une armoire.
Le souffle brusquement coupé, elle distingua immédiatement sur le divan, le corps d’un homme immobile, rigide, comme s’il était mort.
Un instant après, tandis que le docteur Mollet la fixait avec un petit rire goguenard, elle crut que, cette fois, elle allait perdre connaissance.
Bien que cette pâleur cadavérique, les traits crispés, elle reconnut instantanément le visage de cet homme ... C’était ... « le Boiteux ».
Sa frayeur et sa stupeur furent telles qu’ils lui coupèrent la respiration. Elle se laissa entraîner hors de la pièce par le docteur Mollet qui referma ensuite soigneusement la porte à clé.
— Vous avez compris à présent la raison pour laquelle je vous ai montré le corps de cet infortuné ? Questionna-t-il avec ironie.
— Est-ce que ... est-il mort ? Bégaya-t-elle, croyant vivre un effroyable cauchemar.
Le médecin haussa les épaules.
— Vous devez le savoir mieux que moi, répliqua-t-il sévèrement. Avez-vous donc déjà oublié la terrible bataille qui a opposé votre ami Marius à ce pauvre garçon ?
Edwige Ramier se mordit les lèvres et le fixa attentivement comme si elle cherchait à lire ce que pensait ce diabolique personnage.
— Ne vous tourmentez pas excessivement, chère Madame, reprit son interlocuteur avec un accent plus aimable, et retournons dans mon cabinet de consultations, car je suis convaincu qu’à présent vous ne me refuserez plus de vous faire cette petite piqûre.
Complètement effondrée, la malheureuse femme le suivit, et quelques secondes après, assise sur une chaise, Edwige remonta la manche droite de sa robe pour permettre au curieux médecin de procéder un prélèvement qui l’intéressait.
Ce qui fut exécuté rapidement.
— Voilà ! C’est fini ! Annonça le docteur Mollet avec un large sourire de satisfaction. Vous voyez que ce n’est pas compliqué. Je ne vous ai pas fait mal, n’est-ce pas ?
Edwige ne pouvait absolument pas répondre. Elle avait la terrible sensation qu’elle allait perdre connaissance et mourir.
L’étrange médecin se désintéressa complètement d’elle, trop occupé à verser le précieux liquide dans une éprouvette qu’il glissa dans une caissette métallique et l’enferma dans un petit réfrigérateur.
Pendant ce temps, Edwige demeura à sa place à moitié évanouie, parcourue de grands frissons, regardant tout autour d’elle avec des yeux hagards.
Finalement, le docteur Mollet parut se rendre compte de l’état de la pauvre femme. Il fronça les sourcils, marmonna quelques jurons, puis s’approcha d’Edwige, lui prit le pouls et se précipita, sitôt après, vers une petite armoire à pharmacie d’où il retira un flacon de sels qu’il déboucha vivement pour le promener ensuite sous les narines de sa visiteuse, en lui ordonnant impérieusement :
— Respirez très fort !
Edwige ferma et ouvrit ses yeux à plusieurs reprises les sels commençant à agir. Petit à petit, elle se ranima, poussa deux ou trois soupirs plaintifs, pendant que rapidement le docteur Mollet versait du cognac dans un petit verre.
— Allons ! Madame ! S’exclama-t-il en le lui tendant, réagissez un peu, que diable !
Très vite, Edwige reprit tous ses esprits, mais l’expression de terreur ne put disparaître de son visage toujours extrêmement pâle. Elle fixa, bouleversée, les yeux froids et impénétrables de son interlocuteur, se leva et s’écria :
— Je veux savoir s’il ... s’il est mort, docteur ?
Mollet haussa les épaules.
— Je le crains, Madame, répondit-il.
Il se tut, l’observa attentivement, comme si une idée subite venait de la frapper et ajouta :
— Désirez-vous le revoir, afin de vous rendre compte vous-même ? Croyez-vous en avoir le courage ?
Cette proposition augmenta la frayeur de la malheureuse mais sa curiosité l’emporta et elle répondit par un signe de tête affirmatif.
— Alors, suivez-moi ! Dit le docteur Mollet.
Edwige lui emboîta le pas et pénétra de nouveau derrière lui dans l’antichambre où ils se dirigèrent vers la porte que dix minutes plus tôt, il avait fermée à clé.
Mollet ouvrit le battant, franchi le seuil de la pièce, encourageant Edwige à l’imiter.
— Venez ! dit-il en souriant. N’ayez pas peur. Il n’y a aucun danger.
Elle respira profondément à deux reprises, puis se décida à obéir et fixa immédiatement le corps inerte de l’homme qui gisait sur le divan.
— Approchez-vous, reprit le médecin. Observez-le très attentivement et dites-moi votre impression.
— Approchez-vous, reprit le médecin. Observez-le très attentivement et dites-moi votre impression.
— Mon impression ? Répéta Edwige en avançant craintivement.
— Oui, regardez bien cet homme et vous saurez s’il est mort ou vivant !
Dominant sa terreur et sa répulsion, Edwige se pencha sur »le Boiteux » et examina avec la plus grande attention son visage livide aux traits crispés et à la barbe drue et noire.
Sa rigidité et son immobilité ne pouvaient tromper personne.
— Il est mort ! S’exclama-t-elle en frissonnant.
Mollet vint tout près d’elle et posant sa main sur son épaule, affirma d’une voix triomphante, avec son énigmatique sourire aux lèvres :
— J’admets qu’il en a toutes les apparences, chère Madame, mais il ne s’agit que d’une mort momentanée !
Edwige leva sur lui des yeux ahuris.
— Je ne comprends pas ! Balbutia-t-elle. Vous vous moquez de moi docteur ?
— Pas du tout ! Protesta-t-il avec énergie. « Le Boiteux » serait sûrement mort si je ne l’avais pas secouru à temps. Pour le moment, il est dans un état cataleptique qui a tout l’aspect de la mort.
Cette révélation aussi inattendue qu’incroyable, fit sursauter la malheureuse Edwige qui aurait hurlé d’épouvante si le docteur Mollet ne l’avait pas secouée avec violence.
— Excusez-moi, lui dit-il, en la relâchant, mais votre cri aurait pu déclancher une véritable catastrophe pour nous tous !
De plus en plus bouleversée et terrorisée, la pauvre femme se demandait comment allait se terminer cette hallucinante aventure.
Un lourd et pénible silence suivit pendant lequel le médecin ne la perdit pas de vue une seconde, craignant sans doute, une réaction imprévisible de sa part. Puis, convaincu qu’elle avait réussi à se contrôler, il ajouta :
— Oui, « le Boiteux » n’est pas mort, mais l’étincelle de vie qui l’anime est si faible que je dois le surveiller continuellement.
Un nouvel éclair de triomphe brilla dans ses prunelles claires et métalliques qui, par moments, semblaient celles d’un véritable fou, tandis qu’il déclarait avec orgueil :
— Cet homme me doit la vie, et j’ai pour lui accompli un vrai miracle !
Il acheva de prononcer ces paroles en fixant Edwige, mais fut vivement déçu de constater le peu d’importance qu’elle semblait accorder à cette confidence. Toutefois, il réalise qu’elle était beaucoup trop bouleversée pour suivre avec attention ce qu’il lui disait.
— Vous ne pouvez savoir, poursuivit-il avec plus de calme dans quel état se trouvait « le Boiteux » en arrivant chez moi. Il était défait, tremblant, hagard et si épuisé que j’ai cru qu’il allait expirer d’un moment à l’autre.
« C’est alors que j’ai tout d’un coup songé à mettre au point la grande expérience à laquelle je travaille depuis des années.
« Ce malheureux répondit d’une voix d’outre-tombe à mes questions et me raconta assez confusément, je le reconnais, son incroyable aventure. »
Le Docteur Mollet s’interrompit et fixa très attentivement Edwige qui l’écoutait, immobile et silencieuse. Il sourit et continua :
— Il m’a cité votre nom et celui de Marius, vous accusant d’avoir cherché à le séquestrer. Il a ajouté que votre ami l’avait roué de coups. Le choc et l’émotion avaient été tels, qu’il demeura longtemps sans connaissance dans l’obscurité.
« Lorsqu’il revint à lui, il se traîna en faisant des efforts surhumains, jusqu’à sa maison, désirant avant tout regagner sa chambre et se jeter sur son lit, se sentant très mal et à bout de force.
« Tout en gravissant l’escalier avec la plus grande peine, il se souvint brusquement de moi, et décida alors de venir me demander secours.
« Comme je vous l’ai déjà dit, je lui prodiguai mes soins, sans m’illusionner, car les coups de Marius avaient causé de très graves lésions internes et le malheureux n’en avait guère pour longtemps.
« Ce fuit alors que j’ai pensé que c’était l’occasion inespérée pour moi de tenter sur lui me « GRANDE » expérience.
« Je l’étendis sur ce divan et lui injectai une forte dose de mon sérum, attendant avec anxiété sa réaction. Elle fut d’ailleurs, très rapide « le Boiteux » parut mourir. Toute trace de vie abandonna son corps.
« Mais moi, je savais qu’il vivait toujours et m’en assurai à plusieurs reprises avec mon stéthoscope. Son cœur, bien que très faible, battait comme il bat en ce moment. (En achevant ces mots le docteur Mollet lança un coup d’œil ravi au « Boiteux » et poursuivit) : A cet instant vous êtes arrivée chez moi me suppliant de descendre voir votre ami qui venait d’avoir une très violenter crise.
« Que pouvais-je faire ? Il m’était absolument impossible de m’éloigner, ne fusse que quelques minutes de mon patient et ce fut la raison pour laquelle je vous ai répondu avec une telle rudesse. (Il sourit, se tut puis conclut en soupirant) : Maintenant, vous savez tout, chère Madame !
Edwige continuait à fixer sur lui des yeux remplis d’une angoisse indicible.
— Vous connaissez beaucoup de choses, docteur, murmura-t-elle avec un courage qui l’étonna elle-même, cependant il faut que je vous en expliques quelques-unes ... Je dois vous dire, pour commencer, que « le Boiteux » méritait ce qui lui est arrivé car, non seulement il nous avait trahis, mais il avait cherché sérieusement à nous nuire !
Mollet haussa les épaules avec indifférence et répondit en riant :
— Ne vous tracassez pas, chère amie, car ces choses ne me regardent pas. Je n’ai pas l’habitude de m’occuper des affaires des autres et je déteste que l’on se mêle des miennes, acheva-t-il d’une voix brusquement dure et menaçante.
Edwige tressaillit. Que voulait dire et insinuer ce curieux et dangereux personnage ?
Elle n’eut pas à se poser longuement cette question, car le médecin ajouta presque aussitôt :
— Le hasard et les circonstances m’ont contraint à vous montrer et à vous révéler une chose que j’eusse préféré garder secrète encore quelque temps. Ce ne sera pas ma faute si, à présent, vous allez vous trouver dans une situation assez désagréable pour vous !
Edwige sursauta sentant qu’un terrible danger la menaçait. Elle n’eut pas le temps, cette fois non plus de le questionner, car il ajouta vivement :
— Oui, chère Madame, il ne va pas m’être possible de vous laisser partir !
Edwige blêmit et recula, épouvantée.
— Qu’est-ce que vous dites ? Bégaya-t-elle faiblement. Vous voulez m’empêcher de sortir de chez vous ?
— Précisé—ment, chère amie, répondit le médecin en riant diaboliquement, amusé de sa terreur, car vous comprendrez facilement que je ne puis courir le risque de vous laisser raconter à qui voudra l’entendre ce que je tiens à garder secret, une fois que vous aurez quitté mon appartement.
Et avant de permettre à Edwige de réaliser ce qui lui arrivait, il courut fermer à clé la porte de la maison. Il rentra de nouveau dans la pièce et reprit avec douceur, alors qu’Edwige était restée clouée sur place par la stupeur.
— A présent, nous allons voir comment vous installer ici sans que vous me gêniez !
( A SUIVRE LE 12 AVRIL )