MOINEAUX SANS NID N° 248
Au fur et à mesure que les jours
s’écoulaient, Marius sentait ses forces revenir.
Un beau matin, il se réveilla sans aucune fièvre, lucide et heureux de vivre.
Edwige poussa une exclamation de joie, et se précipita à son cou avec un tel élan qu’il la repoussa doucement.
— Fais attention, ma chérie ! Tu oublies que mon épaule me fait encore souffrir et que je ne suis pas très solide, murmura-t-il en lui souriant.
— Tu as raison mon Marius, pardonne-moi, répondit-elle, le visage brusquement assombri. Je suis une sotte, mais j’ai été tellement heureuse de constater ton amélioration que je ne savais plus ce que je faisais !
— Ca ne fait rien ! Dit-il avec gentillesse, assieds-toi près de moi et raconte-moi tout ce qui s’est passé, acheva-t-il, après une imperceptible hésitation dans la voix.
Edwige le regarda, étonnée.
— Que veux-tu que je te raconte ? Commença-t-elle, je ...
Il s’interrompit et expliqua :
— Voyons, tu peux comprendre qu’avec la fièvre qui me terrassait, mes idées se heurtaient, très confuses dans ma tête. J’ai des souvenirs et des images qui s’embrouillent et se chevauchent continuellement, et je n’arrive plus à situer les faits réels de ceux provoqués par le délire.
Cette fois, Edwige acquiesça.
— Tu as raison, reconnut-elle, en prenant une chaise qu’elle rapprocha du lit de son cher malade, je vais essayer de te satisfaire de mon mieux. Par où vais-je commencer ?
Marius fronça les sourcils, s’efforçant de se souvenir de ce qui s’était réellement passé et murmura :
— Peux-tu me raconter exactement les événements qui se sont déroulés après notre départ d’ici en compagnie du « Boiteux » ? (Il s’interrompit et reprit d’une voix inquiète) : Qu’est-il devenu ?
Sa compagne le fixa, perplexe.
— Comment ? S’exclama-t-elle, tu as oublié ?
Marius prit un air excédé, et expliqua :
— Je viens de te dire que mes souvenirs sont très confus. Je me rappelle être entré dans une baraque et m’être jeté sur lui ...
Il se tut et la dévisagea avec inquiétude.
— Après, Edwige, que s’est-il passé ? Poursuivit-il d’une voix mal assurée. Réponds-moi tout de suite. Je veux tout savoir !
Les dramatiques souvenirs de ces heures bouleversèrent tellement la pauvre femme qu’elle faillit éclater en sanglots. Elle se domina, courageusement et expliqua lentement :
— C’est toi qui m’as raconté que tu avais demandé au « Boiteux » s’il était exact qu’il avait répété à « l’Araigne » que nous avions l’intention d’aller reprendre la reconnaissance de dette signée par moi. Et tu as ajouté que le camarade que vous alliez retrouver n’existait que dans ton imagination.
— Après ? Fit Marius, très nerveux.
— Ne t’impatiente pas, mon chéri ! Vous vous êtes battus avec acharnement. Et alors que tu allais bondir encore une fois sur « le Boiteux » tu t’es pris un pied dans l’anneau d’une grosse chaîne qui traînait dans la baraque.
— En effet, je me souviens maintenant. Je suis tombé et en même temps, j’ai vu le traître pâlir et s’écrouler, comme terrassé par une crise cardiaque.
— Tu pensais qu’il était mort, alors que, revenant dans la cabane quelques minutes après, j’ai eu beau regarder, je n’ai pas vu nulle trace de son corps.
Marius l’interrompit brusquement.
— Comment peut-on supposer que « le Boiteux » ait trouvé la force de se relever et de s’enfuir ! Tu étais si affolée et la nuit était si noire que tu ne l’as pas vu !
— Pendant que tu souffrais, j’ai lu attentivement les faits divers des journaux, pensant découvrir un entrefilet mentionnant la découverte d’un cadavre près d’une vieille baraque.
— Et alors ?
— Rien ! Aucun journal n’en a parlé, affirma Edwige. (Elle se tut quelques secondes et ajouta) : Ne crois-tu pas que si on avait retrouvé son corps, les journaux en auraient parlé ?
Marius réfléchit quelques secondes avant de répondre, puis il dit en soupirant :
— Je ne pense pas que nous ayons à nous tourmenter ! Cet accident, s’il a été découvert, a dû sembler tellement banal à la police, qu’elle n’a pas jugée intéressant de le mentionner. Actuellement les journaux parlent d’événements autrement sérieux et captivants pour leurs lecteurs.
— Tu as certainement raison, dit Edwige.
— Sincèrement, je ne pense pas que nous ayons à nous tourmenter de ce silence, concernant « le Boiteux ».
— Et ... et s’il est toujours en vie ? Hasarda Edwige.
— Que veux-tu dire ? Gronda Marius. Nous le saurions déjà, car il serait rentré chez lui. Or, personne ne l’a vu.
— C’est vrai, reconnut Edwige, en poussant un grand soupir de soulagement. Justement, nous parlions de lui avec madame Bonnet hier soir. Elle m’a confié que « le Boiteux » n’était pas rentré. Elle s’en inquiétait, mais pas outre mesure, se disant qu’il était absenté de paris, comme cela lui est arrivé à différentes reprises.
— Parfait ! Reprit Marius, tu vois bien que j’avais raison et que nous n’avions pas à nous inquiéter à son sujet. Ce misérable a eu ce qu’il méritait ! Mes coups l’ont assommé à tel point que son cœur a cédé.
Il se tut quelques secondes, puis reprit :
— Dis-moi, ma chérie, as-tu entendu parler de « l’Araigne » ?
— Non ! Répondit Edwige, et je ne m’en suis plus souciée. J’avais autre chose à faire qu’à penser à elle. De son côté, elle ne s’est pas montrée. Je parie qu’elle attend avec confiance, le jour de la première échéance, c’est-à-dire celui où, normalement, je devrais lui remettre cent mille francs que je me suis engagée à lui payer !
— Alors, elle attendra longtemps ! Ricana Marius. Elle a dû savoir par ce maudit « Boiteux » que j’avais l’intention d’aller lui voler ce papier. Je n’ai nullement renoncé à ce projet. Et lorsque je serai complètement rétabli, c’est ce que je m’empresserai de faire, avant toute chose.
— Il te faudra agir avec beaucoup de prudence, mon chéri, soupira-t-elle en le fixant avec inquiétude. Oh ! Marius, pourquoi ne partirions-nous pas loin d’ici, sans plus nous soucier de cette femme et de ses folles prétentions ? Je suis de ton avis, je n’ai nullement l’intention de la satisfaire. D’ailleurs, que pourra-t-elle intenter contre moi lorsqu’elle réalisera que je ne lui verserai jamais un centime ?
— Je n’en sais rien, Edwige, répondit franchement Marius. Cependant il est préférable de détruire ce papier compromettant afin de n’avoir rien à craindre.
Edwige soupira et murmura songeuse :
— Je ne doute pas que tu aies raison, mon chéri, et je désire aussi que ce papier soit détruit. Mais avant toute chose, il faut que tu sois complètement guéri. Tu dois patienter quelques jours, car si tu as vraiment l’intention d’agir comme tu me l’as confié et de pénétrer chez « l’Araigne » il te faudra être en possession de tous tes moyens.
— C’est juste ! Reconnut le convalescent. D’ailleurs nous ne sommes pas pressés et nous pouvons tranquillement attendre notre heure. D’ici là, je profiterai de ce repos forcé pour étudier soigneusement mon plan d’action ; Et cette fois, ma petite Edwige, je t’assure que madame Picquet ne me prendra pas sur le fait, comme cela est arrivé la dernière fois !
Il jura au souvenir du coup qui l’avait assommé dans l’obscurité tandis qu’il quittait le salon de « l’Araigne » pour se glisser dans le vestibule.
— Quel traite et quel lâche ce « Boiteux » vociféra-t-il. Tout est arrivé par sa faute !
— Il a durement payé ! Fit remarquer Edwige. Cesse d’y penser.
— Tu as raison, reconnut Marius. Pour le moment, je dois me dépêcher de guérir. « L’Araigne » se mordra les doigtes de m’avoir traité comme elle a osé le faire !
— Sais-tu à quoi je pense ? Murmura Edwige, après quelques secondes de silence. J’ai envie de me présenter chez la mère Picquet sous un prétexte quelconque et d’essayer de la faire parler. Je la questionnerai habilement pour qu’elle me dire ce que « le Boiteux » a bien pu lui confier.
Marius réfléchit intensément, puis déclara avec une évidente satisfaction.
— Tu as une idée lumineuse, ma chérie, et je ne pense pas que tu puisses courir le moindre risque, en agissant comme tu as l’intention de le faire. Le pire de sa part serait de te reprocher d’avoir voulu la rouler. Telle que je la connais, elle ne se privera pas de te répéter qu’elle te tient à sa merci et qu’elle usera de moyens propres à t’obliger à la rembourser.
— C’est également ce que je pense, approuva Edwige en l’enveloppant d’un regard plein de tendresse, et comme je te trouve en meilleure forme ce matin, je crois qu’il vaut mieux ne plus attendre et agir sans tarder. J’irai voir « l’Araigne » au début de l’après-midi et ce soir nos doutes seront dissipés.
— Surtout ne te laisse pas impressionner par les réactions de cette méchante femme, recommanda Marius. Ecoute-là sans te tourmenter. Je suis convaincue que pour commencer, elle te couvrira d’insultes. Alors, tu rejetteras tout sur moi. Elle finira par se calmer et sera ravie de constater que j’ai raté mon coup !
— C’est entendu ! Affirma Edwige. Je me montrerai résignée, docile et essayerai de l’attendrir. Comme je ne cesserai de lui témoigner la plus grande douceur, elle n’aura plus de soupçons et nous pourrons par la suite travailler avec le maximum de chances.
— C’est parfait, ma chérie ! S’écria Marius enthousiasmé. Après tout pourquoi attendre cet après-midi pour aller voir la mère Picquet ? Tu devrais y aller tout de suite, Edwige. Il va être midi, je suis sûr que tu la trouveras chez elle. En ce qui me concerne, je n’ai besoin de rien. Si tu tardes à revenir, je demanderai à madame Bonnet de s’occuper de moi.
Edwige le fixa, indécise. La perspective d’affronter tout de suite « l’Araigne » ne l’enthousiasmait guère, mais elle reconnaissait que Marius avait raison.
— Bien, soupira-t-elle, je vais y aller, mon chéri.
Edwige soigna sa toilette, ne tenant pas à montrer un visage fatigué à son ancienne associée, sachant combien cette dernière serait ravie de lui trouver mauvaise mise. Elle ne voulait pas lui donner une telle satisfaction.
Elle se maquilla très habilement et revint près de son cher Marius pour s’assurer qu’il ne lui manquait rien. Après l’avoir tendrement embrassé, elle sortit de la pension.
Elle commençait à peine de descendre l’escalier lorsqu’elle distingua un homme qui montait, la tête baissée.
Elle crut le reconnaître, et elle s’arrêta pour le laisser passer. Soudain, il releva brusquement la tête.
Un éclair brilla dans les yeux de l’homme, tandis qu’un imperceptible sourire se dessinait sur ses lèvres minces. Edwige frissonna et reconnut immédiatement le docteur Mollet.
— Bonjour, docteur, murmura-t-elle timidement.
— Bonjour, Madame, répondit-il de sa voix aux inflexions dures et métalliques. Je suppose que votre ami est hors de danger, puisque je n’ai plus entendu parler de vous.
— En effet, docteur, bredouilla Edwige, en rougissant grâce à vos soins !
D’un geste, il s’interrompit, son sourire s’effaça et de nouveau, le même éclair traversa son regard.
— A propos, ajouta-t-il, je ne voudrais pas vous importuner, mais je serais heureux que vous me régliez mes honoraires.
Edwige ouvrit immédiatement son sac.
— Certainement, docteur ! S’exclama-t-elle avec empressement. Combien vous dois-je ?
— Pas ici ... dans l’escalier ! Dit-il avec embarras. Venez chez moi un instant. Ce sera vite fait !
Edwige n’osa pas refuser et répondit par un signe de tête affirmatif. Elle monta l’escalier tandis qu’il la suivait en parlant avec volubilité.
— Je suis ravi de savoir monsieur Marius en bonne santé, disait-il. Remarquez que je n’en avais pas douté une seule seconde, après avoir réduit sa fracture et soigné ses ecchymoses ! J’ai trouvé votre affolement très exagéré !
— Je vous prie de m’excuser, docteur, répondit Edwige, en s’arrêtant sur le palier du troisième étage, pour laisser passer le docteur Mollet. Lorsque j’ai vu mon pauvre Marius respirer avec peine et le visage congestionné, j’ai complètement perdu la tête. Sûrement que tout autre que moi aurait ...
— Je le reconnais et vous comprends très bien, Madame, dit-il en introduisant une clé dans la serrure.
Il franchit le seul de son appartement, en ajoutant :
— Excusez-moi de passer devant vous ! Je le fais pour vous montrer le chemin. Entrez ! Madame, je vous en prie !
Edwige pénétra dans l’antichambre et, instinctivement, jeta un coup d’œil par la porte restée ouverte, à l’intérieur du cabinet de consultation de cet étrange et inquiétant médecin.
Elle aperçut immédiatement un lit étroit et remarqua avec un immense soulagement, qu’il était vide.
Lorsque Mollet l’invita à entrer, elle faillit, tout d’abord refuser. Mais elle se domina, en faisant appel à toute sa volonté, et se glissa avec crainte dans cette pièce, petite mais bien éclairée. Elle regarda autour d’elle, méfiante, examina la vitrine remplie d’instruments chirurgicaux. Du côté opposé, elle remarqua une étroite table métallique, sur laquelle reposaient des éprouvettes, de curieux tubes de verre remplis de liquide de diverses couleurs et un microscope.
— Vous faites des recherches, docteur ? Questionna-t-elle, poliment, s’efforçant d’être aimable.
— En effet ! Madame, répondit-il. Je vois que vous êtes observatrice. C’est justement à cause de ce travail passionnant que j’ai cessé d’exercer la médecine. Je préfère mille fois m’occuper de mes recherches de pathologie et de physiologie.
Tout en achevant de dire ces paroles, il avait saisi une des éprouvettes posées sur la petite table qu’il éleva dans une main. Elle contenait un liquide assez foncé.
— Voyez ! S’exclama-t-il, les yeux brillants.
Sans pouvoir s’en expliquer la raison, Edwige frissonna comme si un danger la menaçait.
— C’est du sang ajouta doucement le docteur Mollet, sans remarquer l’épouvante qui se lisait sur le visage de son interlocutrice. Vous n’ignorez pas qu’il existe plusieurs groupes qui ne peuvent être mélangés ... Je suis sur le point d’achever une découverte d’une importance capitale.
Edwige pâlit.
— Je dois effectuer encore quelques expériences, mais je puis, d’ores et déjà, affirmer sans fausse modestie, que j’ai trouvé le moyen d’injecter aux patients qui en ont besoin, n’importe quel groupe de ce précieux liquide, sans aucun inconvénient ni le moindre danger ! Acheva le curieux médecin d’une voix triomphante.
La pauvre femme remarqua, de nouveau, la lueur sinistre qui brillait dans les yeux de l’inquiétant personnage.
Pendant ce temps, le docteur Mollet reposait avec précaution, son éprouvette sur la table métallique.
Edwige murmura d’une voix qu’elle s’efforçait d’affermir :
— Alors, docteur, voulez-vous me dire ce que je vous dois pour les soins que vous avez donnés à Marius ?
Le docteur Mollet ne répondit pas, l’observant curieusement comme s’il ne savait comment exprimer sa pensée. Cette attitude ne contribua pas à tranquilliser la malheureuse qui se sentait de plus en plus mal à l’aise.
— Eh bien ! Docteur, reprit-elle, énervée, voyant qu’il ne se décidait pas à parler. Voulez-vous me préciser le montant de vos honoraires ?
Cette fois, le médecin sourit, haussa les épaules et s’approcha d’Edwige. Il la dévisagea attentivement en fronçant les sourcils, avec toujours la même inquiétante lueur dans les prunelles, d’un bleu si pâle qu’elles paressaient transparentes.
— Madame, reprit-il d’une voix étrangement douce, j’ai à vous demander un service, qui pour moi, est infiniment supérieur à n’importe quelle somme d’argent.
— Mais ! S’exclama Edwige, effrayée.
— Laissez-moi achever, interrompit le docteur Mollet, avec autorité. Je ne suis pas un homme intéressé, mais je dois vous rappeler certains faits, afin que vous puissiez reconnaître le bien-fondé de mes ...exigences.
— De ... de vos exigences ? Répéta Edwige épouvantée. Que voulez-vous dire, docteur ?
— soyez patiente, continua-t-il avec le plus grand calme. Comme je vous le disais tout à l’heure, je crois vous avoir rendu un très grand service. Vous en convenez, n’est-ce pas ? Vous n’entendez pas minimiser je l’espère, l’importance de mon intervention ?
— Je n’ai jamais eu cette intention, docteur, s’empressa de protester Edwige d’une voix altérée, car elle sentait la panique l’envahir. Je ne peux nier que sans votre intervention rapide et habile, Marius aurait été en grand danger. C’est la raison pour laquelle j’ai accepté de vous suivre ici. Je vous demande à nouveau ce que je peux faire en échange de l’immense service que vous nous avez rendu.
— Voilà la chose à laquelle je tiens ! S’exclama le docteur Mollet ; vous allez reconnaître que j’ai sauvé la vie de votre ami. ? Parfait ! Nous allons vite tomber d’accord !
— Mais docteur ! Insista Edwige, qui commençait à perdre patience. Pourquoi compliquez-vous les choses ? Expliquez-vous franchement, je vous en prie, puisque je crois comprendre que vous ne tenez pas à recevoir de l’argent pour vos honoraires !
Le médecin eut, de nouveau, un sourire qui glaça littéralement la malheureuse femme.
— En effet, reconnut-il sèchement, je ne tiens pas à l’argent. Mais je tiens à être payé ... et je pense en avoir le droit, n’est-ce pas ?
— Je ne le conteste pas, docteur, protesta Edwige.
Il ne répondit pas et détourna les yeux de ceux remplis de terreur de la visiteuse. Il s’approcha de la table et prit une nouvelle éprouvette.
— Comme je viens de vous le confier, Madame, je procède en ce moment à des expériences très importantes et je suis à la veille de faire une découverte qui bouleversera le monde.
Il s’interrompit, sourit, puis ajouta plus bas :
— J’ai besoin de votre concours !
Edwige porta une main à sa bouche pour étouffer le cri d’horreur qui montait à ses lèvres. Elle frissonna et ferma les yeux, songeant à l’homme qu’elle avait aperçu quelques jours auparavant, étendu sur ce lit étroit.
Elle releva ses paupières et se tourna instinctivement. Elle constata qu’il était toujours vide et elle poussa un soupir de soulagement.
— Vous m’avez bien compris, n’est-ce pas, chère Madame ? Demanda le docteur Mollet en l’enveloppant d’un regard moqueur.
Incapable de répondre, Edwige répondit par un signe de tête négatif.
— Bien ! Alors, je vais essayer de m’expliquer plus clairement, poursuivit l’étrange personnage. Pour continuer mes expériences, je suis forcé de ...
— Mais, docteur, fit Edwige en coupant la parole au médecin, je ne vois pas le rapport qui peut exister entre les détails que vous me confiez et les honoraires que je vous dois !
— Il existe, et il est très simple ! Expliqua le docteur Mollet. Je serais forcé d’exiger une très forte somme pour mon intervention, aussi me suis-je dit qu’il serait préférable pour vous de vous prêter aux expériences que je fais !
Edwige frissonna et se domina pour ne pas hurler.
— Non ! Répondit-elle avec fermeté, je regrette, docteur, mais je ne puis accepter de telles exigences pour régler ma dette.
Le médecin ouvrit de grands yeux stupéfaits et la dévisagea furieux. Puis il haussa les épaules avec mépris et ajouta :
— Je ne comprends vraiment pas votre refus. Lorsqu’il s’est agi de sauver votre ami au cours de cette fameuse nuit, je vous avais prise pour une femme très courageuse, et j’avoue ne pas admettre votre répulsion actuelle, Madame, ni votre peur !
— Ce n’est pas de la peur, docteur, protesta-t-elle, alors qu’une terrible angoisse lui serrait la gorge. Non ! Mais ce que je ressens est très difficile à expliquer ... Il s’agit d’une impression physique. Comme vous êtes un médecin, vous devez certainement me comprendre.
— C’est précisément comme médecin que je sais qu’il n’est question que de peur, déclara le docteur Mollet, d’une voix stridente. Et dans ce cas, chère Madame, il ne me reste qu’un seul moyen pour vous forcer à accepter !
— Me forcer ? Répéta Edwige en frissonnant.
— Certainement, car je peux, si vous vous obstinez dans votre refus, aller sur-le-champ faire mon rapport à la police concernant l’accident suspect arrivé à votre ami.
La plus vite inquiétude se répandit sur le visage, déjà très pâle de l’infortunée. Mais elle réussit à se dominer et protesta d’une voix rauque :
— Docteur, je vous supplie d’être raisonnable et de renoncer tels procédés ! D’ailleurs, la fracture de Marius a été provoquée par une maladresse. Il avait voulu ...
— Assez ! Interrompit durement le médecin. Je constate que vous être très entêtée, Madame, mais il me reste, heureusement, un argument devant lequel vous serez forcée de vous incliner !
Edwige sursauta à cette réponse, mais ne répondit pas. Elle fixa interdite, cet homme démoniaque, se demandant ce qu’il cherchait à insinuer.
( A SUIVRE LE 9 AVRIL )