HISTOIRE D'UNE GANACHE
HISTOIRE D'UNE GANACHE
Histoire dramatique par Jules CLARETIE de l'Académie Française
Il se nommait Jean Claude Meunier et demeurait au bourg de Sirian où son père avait une ferme. C'était un grand garçon déjà, mais un peu frêle et très timide. Il avait vingt ans et plus, c'est à peine s'il osait parler à Catherine Bernard qu'il adorait.
Catherine était une petite brune, accorte et rieuse, un franc cœur. Elle aimait bien Claude Meunier, mais seulement d'amitié. Ce n'était point cela que demandait Claude. Pourtant, je me trompe. Il ne demandait rien.
Il aimait Catherine voilà tout. Il l'aimait, parce qu'elle était jolie, et parce qu'elle était bonne, parce qu'elle l'appelait : « Mon petit Claude » et qu'elle ne se moquait point de lui, comme la plupart des filles du village. Il l'aimait parce qu'il l'aimait, quoi !
O parlait beaucoup, alors, par tout le canton, du grand Placial, le beau fermier qui, disait-on, ne trouvait point de cruelles.
Placial était un faraud, beau danseur, bruyant chanteur ; il n'y en avait pas un comme lui pour animer une frairie. Aussi bien l'appelait-on la clef des cœurs. Il souriait de ce surnom et s'en était pas moins fier pour cela.
Voilà qu'un jour le beau Placial s'aperçut que Catherine Bernard était jolie. Il résolut de sen faire aimer et comme la pauvre fille avait la tête folle et le cœur croyant, elle l'aimait bien vite — et s'en repentit plus promptement encore.
Placial l'abandonna bientôt et elle devint toute triste et toute pâle. On eût dit une fleur sans soleil. Elle languissait comme pour mourir.
— Or ça, Catherine, lui dit un jour Jean Claude Meunier, vous êtes vraiment affligée et vous gardez pour vous seule le secret de vos peines. Suis-je pas votre ami et ne pouvez-vous point m'en donner au moins la moitié à porter ?
Elle le regarda tout en pleurant. Il avait l'air si affligé et si bon qu'elle parla. D'ailleurs, on a toujours besoin de confier sa douleur à quelqu'un.
Elle dit tout au pauvre Claude, et claude, devenu blême, pensa qu'il allait mourir. Son cœur se gonflait et l'étouffait.
— Ah ! Pauvre Catherine ! S'écria-t-il en éclatant en sanglots. Pauvre Catherine.
Elle lui avait dit qu'elle allait être mère et que son père, à elle, le vieux Bernard, le sergent Bernard comme on l'appelait dans le pays, un vieux qui avait fait les campagnes de l'Empire, allait tout savoir.
— Eh bien ! Non, dit Claude il ne saura rien.
Il alla trouver Placial et lui dit :
— Tu vas épouser Catherine.
Placial se mit à rire.
— Tu refuses ?
Placial riait toujours.
— Eh bien ! Dit Claude , tu es un lâche et un misérable. Ne me parle plus dans la rue, je te souffletterais.
Il sortit et courut droit au logis du père Bernard. Catherine était là.
— Monsieur Bernard, dit-il, je ne suis pas riche, mais j'ai de l'ordre, de bon bras et de l'ardeur au travail, j'aime vote fille Catherine. Voulez-vous me la donner pour femme ?
— Prends-là, dit le vieux Bernard.
Catherine était pâle et ne disait rien — mais dans un coin de la chambre, elle pleurait.
O — O — O
La noce eut lieu sans fracas en famille. A la fin Claude dit à sa femme :
— Ma femme Catherine, tout le passé est passé, il est oublié et l'avenir est à nous. Je t'aimerais toujours beaucoup. Aime-moi un peu et ce sera assez.
Au bout de six mois de ménage, Catherine mit au monde un fils. Ce fut un grand scandale. On en rit beaucoup à Sirian et Placial plus que les autres. Mais un jour, Claude, de petit Claude, aux membres grêles, aux blonds cheveux, aux regards doux prit le grand gaillard par le milieu du corps et le réduisait au silence, à coups d'arguments solides. La scène avait lieu sur la grande place. Le beau Placial meurtri, se releva au milieu des huées et, depuis lors, ion ne se moque de Claude que tout bas.
— J'ai eu tord de me fâcher, pensait Claude cependant ; il est vrai que ce n'était pas moi qu'il insultaient, mais Catherine.
Catherine se montrait toujours une bonne et digne femme. C'était un ménage heureux en dépit de tout. L'enfant grandissait, Claude avait voulu qu'il portât son nom. Il l'appelait son fils. Catherine aimait son petit à en perdre la raison, ce qui n'est pas courant, chez nous où les paysans préfèrent leurs bœufs à leurs enfants. Vraiment, elle ne vivait que pour lui. Elle l'embrassait tout le jour durant ; né du malheur, le petit Claude lui inspirai peut-être encore plus d'amour.
— Aime le bien, aime le bien disait Claude — je l'aime peut-être encore plus que toi.
Il aimait l'enfant, parce que celui-ci était la joie de Catherine et sa vie même. Le brave homme n'avait pas assez d'attention et de soins pour sa femme. Les beaux esprits du canton et les philosophes du café Napoléon en haussaient les épaules.
Claude laissait faire, il était heureux.
O — O — O
Le petit Claude était pourtant devenu un jeune homme, et Claude lui-même allait se changer en vieillard. Ses cheveux grisonnaient. Il avait des rides. Mais toujours jeune d'humeur et comme autrefois naïf et bon, croyant à tout, excepté peut-être au mal ; fidèle, dévoué, rieur à ses moments légèrement causeur (radoteur disait-on) en un mot, un bonhomme.
Sur ces entrefaite, le petit claude tira au sort ; il eut un numéro mauvais. Claude n'était pas riche. Catherine ne lui avait rien apporté de dot. On s'était toujours privé pour faire élever le petit comme un monsieur. Il savait lire, compter. On lui avait appris la grammaire, l'histoire, la géographie, l'arithmétique. Si on lui avait demandé la date de la mort de Néron où de l'avènement de Charlemagne ; sans nul doute il vous eût répondu. Mais l'achat de toute cette science avait coûté gros ; Claude était presque pauvre. En hypothéquant ses biens et même en les venant, on ne pouvait parvenir à rassembler une somme assez forte pour acheter un remplaçant. Il faut vous dire qu'on avait la guerre, en ce temps-là et que les hommes coûtaient cher. Il soldat de l'armée, c'était presque un homme mort.
Catherine se désolait. Elle disait souvent :
— J'en mourrai, moi aussi !
Et Claude, hochant la tête :
— Non pas, non pas, répondit-il.
Cependant l'époque approchait où les conscrits devaient partir. Malgré toutes les démarches et tous les efforts, on n'avait pas trouvé d'argent. La mère, toute maigre et effarée, sanglotait à fendre l'âme.
— Pourquoi te désoles-tu, ma bonne Catherine ? Lui dit un jour, doucement Claude. Ton fils est-il déjà parti ?
Et comme toujours :
— Ah ! Si on ne le tue, je mourrai, dit-elle.
Un matin le vieux Claude embrassa Catherine et sortit. Le soir, il ne rentra pas. On le chercha partout. Catherine pressentait un malheur.
On retrouva le corps de Jean Claude Meunier dans le grand étang de Marsaloux.
Non loin de l'étang dans l'herbe un paysan ramassa un papier.
— Qui donc sait lire l'écriture ? Demanda-t-il.
Une fillette prit la chose et lut :
« Les fils de veuve ne partent pas, Catherine »
REVUE NOS LOISIRS DU 30 AOUT 1908