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MOINEAUX SANS NID N° 241

16 Mars 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

CHAPITRE 241Le matin qui suivit la nuit passée sous le toit de l’aimable madame Colette, boulevard Victor Hugo à Clichy, Pierrot, alarmé par la modicité de ses finances, se dit qu’il lui fallait sans tarder, reprendre ses anciennes occupations et décida d’aller vendre des quotidiens du soir.

— Surtout ne bouge pas d’ici, recommanda-t-il à Mireille, avant de la quitter.

— Sois tranquille ! dit-elle vivement.

— Je le dis cela à cause des agents, expliqua doucement Pierrot, car tu peux être certaine que cette odieuse « Araigne » te fait rechercher.

Après ces recommandations, le jeune garçon partit en courant pour se rende aux bureaux de distribution du grand quotidien. Comme ils n’étaient pas encore ouverts, Pierrot examina les enfants qui attendaient et préféra, avant de se mêler à eux, se cacher dans le renfoncement d’une porte cochère, d’où il pouvait surveiller ce qui se passait.

Il venait tout juste de se dissimuler qu’il vit arriver un agent de police.

L’homme examina les petits vendeurs de journaux, puis se mit à arpenter le trottoir.

« Diable ! Voilà les ennuis qui commencent ! Songea Pierrot, désolé, mais comment se fait-il qu’il ne soit pas accompagné par « l’Araigne » puisqu’il ne me connaît pas ? »

Bien vite, hélas ! Il s’aperçut que l’agent n’était pas seul. Pierrot remarqua tout de suite les coups d’œil que l’agent ne cessait de diriger vers un taxi arrêté un peu plus loin. Il reconnut le méchant visage de « l’Araigne » qui, elle aussi, regardait attentivement tos ceux qui s’approchaient des bureaux de distributions du quotidien.

« Bon sang ! S’ils continuent à m’épier, ils finiront pas m’empêcher de gagner ma vie, d’autant plus qu’à présent il me faut subvenir aussi à celle de Mireille ! » Pensa Pierrot, le visage brusquement assombri.

Quelques secondes après, la porte du journal s’ouvrit et tous les jeunes vendeurs s’engouffrèrent à l’intérieur. Pierrot faillit les suivre instinctivement, mais se retint à temps, en songeant au danger qui menaçait Mireille.

« Si l’on m’arrête, que deviendra-t-elle ? » Songea-t-il, effrayé.

Aussi ne bougea-t-il pas de sa cachette.

Tout à coup, il vit sortir un grand garçon brun et dégingandé portant sous son bras un lourd paquet de journaux.

— Pstt ! L’ami ? Cria-t-il en le rejoignant. Un gros camion venait de s’arrêter devant un café voisin et le dissimulait à la vue de ses poursuivants.

— Pierrot ! S’exclama l’autre, avec un étonnement ravi.

— Eh oui ! C’est bien moi ! fit en riant notre sympathique et jeune héros.

— N’étais-tu pas entré à l’hôpital ?

— Tout à une fin sur cette terre, répliqua Pierrot en haussant les épaules.

— J’en suis très content pour toi, mon vieux, ajouta le garçon.

— Voudrais-tu mme rendre un service ?

— Certainement, si c’est possible !

— Merci !

— De quoi s’agit-il ?

— Veux-tu retourner à la distribution et me prendre six douzaines de journaux ?

— C’est justement le chiffre que je viens de retirer.

— Alors, laisse-les moi ? Voici l’argent pour aller en reprendre autant.

L’autre, sans lui demander d’explication, s’empressa de le satisfaire.

Pierrot partit en courant, et une heure plus tard, il avait écoulé tous les journaux.

« Ca ne s’est pas trop mal passé aujourd’hui, murmura-t-il mais demain ? »

Il regagna le plus vite possible son nouveau nid.

Le jour suivant, l’aimable madame Colette lui prêta un grand panier d’osier et Pierrot après avoir acheté deux cents oranges, alla les vendre dans son ancien quartier.

— Mais ... c’est Pierrot ! S’exclama une de ses anciennes clientes. Tu as enfin quitté l’hôpital ?

— Oui ! Madame, répondit le garçon, en lui adressant son plus aimable sourire. Vous voulez des oranges ?

— Bien sûr ! Pierrot. J’en veux deux kilos.

— Pour moi, ce sera la même chose, demanda une ménagère.

— Elles sont très belles tes oranges, mon petit, pèse-moi trois kilos, j’ai des invités aujourd’hui, déclara une autre acheteuse.

En peu de temps, le panier du courageux garçon fut vide.

Quelques minutes plus tard, passant devant un café où il avait souvent grignoté des sandwichs, il s’entendit appeler par le patron.

— Eh ! Pierrot ! Cria ce dernier, viens par ici !

L’enfant s’empressa de le rejoindre.

— Bonjour, monsieur Henri, vous allez bien ? Demanda-t-il en lui souriant gentiment.

— entre, mon garçon ! Assieds-toi. Je vais t’offrir un bon café avec des croissants, si ça peut te faire plaisir, répondit le brave homme.

— Ce n’est pas de refus, je vous remercie beaucoup, monsieur Henri, fit Pierrot, très content, en s’asseyant à la table que lui désignait le patron du café.

Ce dernier servit son invité, puis s’installa, à son tour, en face de Pierrot.

— Y a-t-il longtemps, Pierrot, que tu es sorti de l’hôpital ? Questionna avec intérêt le patron du café.

— Deux jours exactement, précisa l’enfant.

— Tu as alors touché ton argent ?

— Mon argent ? Répéta Pierrot stupéfait. De quel argent voulez-vous parler, monsieur Henri ? Je ne comprends pas !

— Comment, tu ne sais pas ? S’exclama le cafetier en le fixant incrédule.

— Non ! Affirma Pierrot, de plus en plus ahuri.

— Tu ignores donc qu’un journal du soir à amasser une gentille somme pour toi en organisant une souscription à la suite de cet incendie, où tu as fait preuve d’un si beau courage en arrachant un bébé à une mort certaine, expliqua le brave homme.

— Je n’en sais rien ! Reprit Pierrot.

— Ne cois surtout pas que je te raconte des blagues, insista le cafetier, percevant de la méfiance dans la voix du garçon.

Il courut à son comptoir, fouilla dans un coin, poussa un soupir de satisfaction, et revint près de Pierrot, tenant dans une main le journal de l’avant-veille. Il lui désigna l’article de la troisième page.

 

Nous donnons à nos lecteurs le chiffre du montant de la souscription organisée en faveur du courageux enfant qui risqua sa vie dans l’incendie de la rue Montgolfier, et qui atteint quarante huit mille francs.

Nous prions le jeune intéressé de bien vouloir se présenter aux bureaux de notre administration, en se faisant accompagner de ses parents, pour toucher cette somme.

 

— Maintenant, je pense que te voilà convaincu, mon garçon ! Lui dit l’air ravi le cafetier.

— En effet, monsieur Henri ! Admit Pierrot, qui ne revenait encore pas de sa surprise.

— Ainsi tu l’ignorais ?

— Complètement ! Et vous croyez qu’on va me donner cet argent ? Demanda Pierrot.

— Et pourquoi ne e le donnerait-on pas ? Il te sera remis dès que tu te présenteras au journal.

— C’est que ... murmura Pierrot, hésitant.

— qu’y a-t-il, mon petit gars ?

— Je n’ai pas mes parents, expliqua le jeune garçon, désolé.

— Il suffit que quelqu’un réponde de toi !

— Je ne connais personne, reprit amèrement l’enfant.

Le cafetier se leva aussitôt.

— Partons, je t’accompagne

Pierrot lui sourit, ému et reconnaissant, et le suivit.

Trois quarts d’heure plus tard, ils arrivèrent devant l’immeuble du quotidien du soir, qui avait organisé la souscription en faveur de Pierrot.

Ils furent reçus par l’un des administrateurs.

— Je vous amène le jeune héros ! Annonça monsieur Henri.

— Tu as des papiers prouvant ton identité ? Demanda l’homme en dévisageant Pierrot l’air méfiant.

— Certainement Monsieur, et je pense qu’ils vous suffiront, déclara l’enfant en retroussant les manches de sa chemise et en montrant les traces de brûlures laissées sur ses eux bras.

— Et moi, ajouta le cafetier, ses papiers d’identité à la main, je me porte garant de cet enfant.

— Parfait ! Conclut l’administrateur, satisfait (Il lui tendit un reçu qu’il s’empressa de signer) : Voici, reprit-il en remettant à Pierrot les billets de banque, cet argent t’appartient, petit.

— Oh ! Merci infiniment, Monsieur ! S’écria Pierrot, tout rouge de joie.

— Tu l’as bien mérité, mon garçon, dit l’administrateur.

Quelques minutes plus tard, Pierrot et le cafetier regagnaient la rue.

— Voudriez-vous me garder cet argent jusqu’à ce que j’en aie besoin ? Demanda Pierrot à son complaisant compagnon.

— Avec plaisir, mon petit gars, répondit monsieur Henri.

Pierrot alors lui remit l’argent qu’il venait de toucher, revint au café, ramassa le panier qu’il avait déposé dans un coin de la salle, et repartit vivement pour Clichy.

— Comme tu as tardé, Pierrot ! S’exclama Mireille dès qu’elle l’aperçut.

— Je t’apporte d’excellentes nouvelles, dit-il avec un accent de triomphe.

— Ah ? S’écria la fillette.

— Ce n’est pas le Pérou, bien sûr, reprit Pierrot en riant mais cette somme est la bienvenue.

Et tandis que madame Colette était occupée dans sa cuisine, il raconta à Mireille la souscription faite pour lui par un quotidien du soir. Quand elle connut le montant de la somme qui lui avait été remise, le beau visage de Mireille rayonna de plaisir.

— Tu es riche à présent, Pierrot ! S’exclama-t-elle, joyeuse.

— Nous ... sommes riches, corrigea-t-il, doucement.

Mireille éclata de rire.

— que tu es drôle, Pierrot !

— C’est que, reprit-il en haussant les épaules, légèrement agacé, je ne veux pas passer pour un nabab !

— Mais non, tu es toujours mon cher Pierrot, conclut la fillette, en l’embrassant tendrement.

Pierrot éclata de rire et lui rendit son baiser.

— Ecoute, murmura-t-il soudain sérieux, te sentirais-tu capable de vendre dans une petite boutique, que nous pourrons dénicher pour pas trop cher, des mouchoirs, des bas, du savon, des bigoudis et des objets du même genre.

— Certainement, affirma Mireille avec enthousiasme.

— Tu ne te feras pas rouler par les clientes ?

— Me prends-tu pour une sotte ? Protesta énergiquement la fillette. Je ne suis plus un bébé.

— Parfait ! Répliqua Pierrot en souriant. Alors, tope-là !

— Et toi, que feras-tu ? Questionna à son tour sa petite compagne.

— J’irai aux courses pendant que tu travailleras ! Plaisanta-t-il.

Mireille éclata de rire. Elle savait combien celui qu’elle considérait comme son frère était actif et courageux.

— Je ne retournerai pas vendre des journaux avant plusieurs jours, déclara le jeune garçon. Je tiens à ce que « l’Araigne » perde ma trace.

— C’est une excellente idée, approuva Mireille.

— Ecoute, poursuivit Pierrot, brusquement en colère, cette mauvaise femme commence à mettre hors de moi. Que faire ?

— Pour l’instant, nous ne pouvons qu’essayer de la fuir, répliqua Mireille. Mais dès que nous serons majeure, il faudra nous défendre de toutes nos forces.

A cet instant, madame Colette apparut sur le seul de la pièce et, s’approchant de la fenêtre, murmura en soulevant légèrement le voilage.

— Regardez ce que cette femme peut être grotesque ?

Mireille jeta un coup d’œil dans la rue et recula en poussant un cri de terreur :

— Mon dieu ! C’est « l’Araigne ».

En effet, madame Picquet, richement, mais ridiculement attifée, portant sur la tête un chapeau extravagant, passait devant la maison de madame Colette, suivie par une bande de garnements qui se moquaient d’elle.

— Tiens ! Vois, elle ressemble à la « Folle de Chaillot » s’exclamait un gamin.

— C’est l’élégante de la zone, riait un autre.

— On la prendrait pour la grand-mère de mon grand père, ajoutait un troisième.

Tout ce petit monde poursuivait « l’Araigne » en faisant un tapage du diable.

Folle de rage, la vieille femme se tourna brusquement vers eux en les menaça de son ombrelle, ce qui déchaîna un éclat de rire général. Les passants eux aussi étaient très amusés par ce spectacle gratuit et imprévu.

— Petits insolents ! Hurlait la mégère ; Tas de paresseux ! Si je pouvais trouver un agent !

Nullement intimidés par ces menaces, les gamins reprirent de plus belle.

— Vous osez continuer à me tourmentez ! Vociférait-elle. Vous me le payerez cher, petits chenapans ! Vous ne savez pas à qui vous avez affaire !

— Si, à une méchante sorcière ! Répliqua un enfant en éclatant de rire.

— Ah ! Si je pouvais trouver un agent ! Hurla-t-elle.

— Tiens ! S’exclama Colette qui s’amusait follement, ainsi que Pierrot et Mireille qui se cachaient derrière elle, voici Philippe !

Le garçon qu’elle venait de désigner, était de grande taille et aussi maigre qu’un échalas. Il devait avoir un peu plus de vingt ans. Les cheveux étaient mal peignés et sa barbe datait de plusieurs jours.

Il passait pour un simple d’esprit. Il faisait le porteur de la « Foire aux puces » aussi ne se départissait-il jamais d’un gros rouleau de corde qui lui barrait la poitrine.

— Où sont les agents ? Vociférait toujours « l’Araigne »

— Philippe, cria un gamin, la « Folle de Chaillot » cherche les agents !

Pierrot, ne pouvant tenir en place, après avoir mis un foulard autour de son visage, comme s’il souffrait des dents, se mêla au groupe de gamins.

Il s’approcha de Philippe et, lui tapant sur l’épaule, murmura :

— Je te donne dix francs si tu vas embrasser cette femme ?

L’autre se tourna vivement vers le nouveau venu, réfléchit l’espace de quelques secondes, puis tendit la main.

— Donne ! Répondit-il.

Pierrot lui glissa l’argent et se dissimula derrière un arbre, ne voulant pas perdre du spectacle.

Sans hésiter, Philippe se dirigea tout droit vers la mère Picquet, Et tandis que madame Colette était occupée dans sa cuisine, il raconta à Mireille la souscription faite pour lui par un quotidien du soir. Quand elle connut le montant de la somme qui lui avait été remise, le beau visage de Mireille rayonna de plaisir.

— Tu es riche à présent, Pierrot ! S’exclama-t-elle, joyeuse.

— Nous ... sommes riches, corrigea-t-il, doucement.

Mireille éclata de rire.

— que tu es drôle, Pierrot !

— C’est que, reprit-il en haussant les épaules, légèrement agacé, je ne veux pas passer pour un nabab !

— Mais non, tu es toujours mon cher Pierrot, conclut la fillette, en l’embrassant tendrement.

Pierrot éclata de rire et lui rendit son baiser.

— Ecoute, murmura-t-il soudain sérieux, te sentirais-tu capable de vendre dans une petite boutique, que nous pourrons dénicher pour pas trop cher, des mouchoirs, des bas, du savon, des bigoudis et des objets du même genre.

— Certainement, affirma Mireille avec enthousiasme.

— Tu ne te feras pas rouler par les clientes ?

— Me prends-tu pour une sotte ? Protesta énergiquement la fillette. Je ne suis plus un bébé.

— Parfait ! Répliqua Pierrot en souriant. Alors, tope-là !

— Et toi, que feras-tu ? Questionna à son tour sa petite compagne.

— J’irai aux courses pendant que tu travailleras ! Plaisanta-t-il.

Mireille éclata de rire. Elle savait combien celui qu’elle considérait comme son frère était actif et courageux.

— Je ne retournerai pas vendre des journaux avant plusieurs jours, déclara le jeune garçon. Je tiens à ce que « l’Araigne » perde ma trace.

— C’est une excellente idée, approuva Mireille.

— Ecoute, poursuivit Pierrot, brusquement en colère, cette mauvaise femme commence à mettre hors de moi. Que faire ?

— Pour l’instant, nous ne pouvons qu’essayer de la fuir, répliqua Mireille. Mais dès que nous serons majeure, il faudra nous défendre de toutes nos forces.

A cet instant, madame Colette apparut sur le seul de la pièce et, s’approchant de la fenêtre, murmura en soulevant légèrement le voilage.

— Regardez ce que cette femme peut être grotesque ?

Mireille jeta un coup d’œil dans la rue et recula en poussant un cri de terreur :

— Mon dieu ! C’est « l’Araigne ».

En effet, madame Picquet, richement, mais ridiculement attifée, portant sur la tête un chapeau extravagant, passait devant la maison de madame Colette, suivie par une bande de garnements qui se moquaient d’elle.

— Tiens ! Vois, elle ressemble à la « Folle de Chaillot » s’exclamait un gamin.

— C’est l’élégante de la zone, riait un autre.

— On la prendrait pour la grand-mère de mon grand père, ajoutait un troisième.

Tout ce petit monde poursuivait « l’Araigne » en faisant un tapage du diable.

Folle de rage, la vieille femme se tourna brusquement vers eux en les menaça de son ombrelle, ce qui déchaîna un éclat de rire général. Les passants eux aussi étaient très amusés par ce spectacle gratuit et imprévu.

— Petits insolents ! Hurlait la mégère ; Tas de paresseux ! Si je pouvais trouver un agent !

Nullement intimidés par ces menaces, les gamins reprirent de plus belle.

— Vous osez continuer à me tourmentez ! Vociférait-elle. Vous me le payerez cher, petits chenapans ! Vous ne savez pas à qui vous avez affaire !

— Si, à une méchante sorcière ! Répliqua un enfant en éclatant de rire.

— Ah ! Si je pouvais trouver un agent ! Hurla-t-elle.

— Tiens ! S’exclama Colette qui s’amusait follement, ainsi que Pierrot et Mireille qui se cachaient derrière elle, voici Philippe !

Le garçon qu’elle venait de désigner, était de grande taille et aussi maigre qu’un échalas. Il devait avoir un peu plus de vingt ans. Les cheveux étaient mal peignés et sa barbe datait de plusieurs jours.

Il passait pour un simple d’esprit. Il faisait le porteur de la « Foire aux puces » aussi ne se départissait-il jamais d’un gros rouleau de corde qui lui barrait la poitrine.

— Où sont les agents ? Vociférait toujours « l’Araigne »

— Philippe, cria un gamin, la « Folle de Chaillot » cherche les agents !

Pierrot, ne pouvant tenir en place, après avoir mis un foulard autour de son visage, comme s’il souffrait des dents, se mêla au groupe de gamins.

Il s’approcha de Philippe et, lui tapant sur l’épaule, murmura :

— Je te donne dix francs si tu vas embrasser cette femme ?

L’autre se tourna vivement vers le nouveau venu, réfléchit l’espace de quelques secondes, puis tendit la main.

— Donne ! Répondit-il.

Pierrot lui glissa l’argent et se dissimula derrière un arbre, ne voulant pas perdre du spectacle.

Sans hésiter, Philippe se dirigea tout droit vers la mère Picquet, la serra à l’étouffer entre ses immenses bras, couvrant son visage de baisers retentissants.

Ce fut un éclat de rire général.

Philippe s’éloigna à grands pas, tandis que la vieille femme à demi suffoquée, se traîna jusqu’au café le plus proche, où elle but un grand verre d’eau, suivi d’un petit verre de cognac pour achever de se remettre de son émotion.

— Jamais je n’ai vu ça ! Hurla-t-elle les yeux étincelants de colère.

— N’y attachez aucune importance ! Ce sont des gamins ! Fit le patron de l’établissement avec indulgence.

— Quant à celui qui s’est jeté sur moi ! S’exclama-t-elle, je ...

— Vous voulez parler de Philippe ? S’enquit le patron du café.

— Je ne connais pas le nom de ce galopin !

— C’est un simple d’esprit qui est la risée du quartier.

— Il en a une conduite ! S’écria « l’Araigne » furieuse.

— Ne vous fâchez pas comme ça, Madame, car ...

— Ne pas me fâcher ? Interrompit la mégère, hors d’elle. Je vais aller de ce pas le signaler à la police.

— Il ne faut rien exagérer ! Il vous a seulement embrassée ! Observa le brave homme, essayant toujours de la calmer.

— Il m’a littéralement étouffée, protesta-t-elle, indignée. N’oubliez pas que je suis une femme respectable.

L’homme éclata de rire.

Furieuse, la mère Picquet, lui régla sa consommation et sortit du café, pesant contre le quartier, jurant qu’elle n’y remettrait jamais plus les pieds.

Pendant ce temps, Pierrot se tordait de rire.

— Jamais je ne me suis autant amusé ! Confia-t-il à Mireille.

— Moi au contraire, j’ai eu très peur ! Déclara la fillette.

— Tu as peur de cette femme grotesque ? S’étonna madame Colette.

— Oui ! Madame. Elle m’a déjà fait beaucoup souffrir et elle veut me reprendre chez elle pour continuer à me martyriser, expliqua Mireille, avec des larmes dans la voix.

— Quelle horreur ! S’écria madame Colette, indignée. Pourquoi, ma mignonne, ne m’as-tu pas confié ton secret alors que cette femme se trouvait près d’ici ?

— Mais ...

— Je lui aurais donné une leçon bien méritée avant même qu’elle ait eu le temps de comprendre ce qui lui arrivait ! Ajouta la brave femme.

— Oh !non, Madame. Songez qu’elle est très bien avec la police, expliqua Mireille craintive.

— En tout cas, les agents étaient absents et mes ongles sont de véritables griffes, déclara Colette, navrée de ne pas avoir vengé la petite Mireille.

Pendant ce temps, encore tremblante de colère, Madame Picquet s’était précipitée au commissariat de police du quartier, rapportant ce qui venait de lui arriver boulevard Victor Hugo. Elle fit aussi allusion à Mireille et à Pierrot.

— Demain, promit l’inspecteur auquel elle s’était plainte, nous enverrons un agent en civil enquêter dans le coin, et si les enfants dont vous parlez sont là, nous aurons vite fait de les découvrir.

« L’Araigne », en quittant le commissariat, se rendit chez son ami et complice. Paul Macaire, et eut la chance de le trouver chez lui.

— Bonjour, chère amie, dit-il en lui ouvrant. Qu’est-ce qui me vaut le plaisir de votre visite ?

— Décidément, mon cher Macaire, vous êtes toujours d’une amabilité extrême !

— Je suis simplement fidèle à mes amis, répondit l’usurier.

— Tout comme moi, affirma « l’Araigne ».

— Seriez-vous venue me voir uniquement par plaisir ?

— Hélas ! Non, je suis forcée de l’admettre, soupira la mère Picquet.

— Alors, je vous écoute !

— Je viens encore vous parler de ces deux maudits enfants, que j’aurais mieux fait de ne jamais connaître ! Gémit la vieille femme.

— Veuillez vous expliquer, car je ne vois pas où vous voulez en venir, dit Paul Macaire.

Alors, madame Picquet lui narra ce qui s’était passé à l’hôpital.

— Quels enfants terribles ! Soupira l’usurier, lorsqu’elle eut achevé son récit. Lorsque nous étions petits, nous n’étions pas toujours sages, je l’admets, mais très loin de posséder la rouerie et l’audace de ces enfants. J’ai réellement l’impression que, de nos jours, les bébés viennent au monde pour faire souffrir leur prochain !

— C’est vrai ! Reconnut « l’Araigne ».

— Les enfants actuels ne respectent pas plus les personnes âgées que l’autorité, poursuivit Macaire, en levant les yeux au plafond, comme pour prendre le ciel à témoin.

— A qui le dites-vous ? S’exclama avec force madame Picquet. Il y a à peine une heure, à Clichy où j’étais allée me promener, une bande de gosses m’a insultée et s’est moquée de moi à cause de mon chapeau neuf !

— Les polissons !

Ils se turent quelques secondes, puis « l’Araigne » reprit :

— Alors, Macaire, que me conseillez-vous de faire ?

L’usurier réfléchi puis répondit, en hochant la tête :

— Excusez ma franchise, madame Picquet, mais je tiens à ma tranquillité et je ne veux, à aucun prix me mêler de ces deux enfants, car la justice ...

— Pourquoi ? Vous ne courez aucun danger en me donnant un conseil ! S’exclama la vieille femme.

— C’est que ...

— Comment ? Vous hésitez ? Vous tenez bien peu compte de la vieille amitié qui nous lie ! Ajouta amèrement « l’Araigne ».

— C’est précisément à cause d’elle que je vais vous donner le conseil suivant, conseil que je trouve très sérieux.

— Je vous écoute avec le plus grand intérêt, mon ami.

— Puisque vous êtes désormais à l’abri du besoin, et pouvez mener jusqu’à la fin de vos jours une vie très confortable, laissez donc tomber cette petite Mireille et renoncez définitivement à elle.

— Qu’est-ce que vous dites ? Ignorez-vous que le juge m’en a confié la tutelle ? Répliqua la mère Picquet, en haussant les épaules, l’air méprisant.

— Puisque l’enfant s’est enfuie de chez vous, vous n’êtes tout de même pas obligée de l’attacher à son lit, lui fit observer l’usurier.

— Cependant ...

— Soyez franche avec moi ! Interrompit Paul Macaire, et reconnaissez plutôt que vous agissez ainsi parce que vous espérez toucher de sa mère une forte somme, en lui restituant Mireille ! N’ai-je pas raison ?

— C’est que ... Ronchonna-t-elle en tressaillant.

— Non ! Je ne me trompe pas et c’est pour cela que vous vous entêtez à garder la fillette, malgré tous les tracas qu’elle vous occasionne.

— C’est vrai ! Fut-elle forcée d’admettre.

— Bon ! Maintenant écoutez attentivement ce que je vais vous dire : En agissant ainsi vous n’aboutirez à rien !

— Je ne comprends pas ! Grogna « l’Araigne ».

— Je sais que vous avez fait beaucoup de mal à Mademoiselle Labeille, reprit Macaire, en la fixant attentivement.

— Je ne le nie pas !

— Alors n’attendez rien d’elle ! Conclut Macaire.

La vieille femme garda le silence. Elle trouait qu’il avait raison mais elle ne pouvait pas se décider à renoncer à Mireille. Elle avait besoin de faire souffrir et nul ne s’y prêtait mieux que l’infortunée petite fille, beaucoup trop jeune pour se défendre.

En outre, elle ne voulait pas baisser pavillon devant Pierrot.

« Non ! Mille fois non ! » Pensa-t-elle avec colère.

Elle quitta Paul Macaire, décidée à agir à sa guise !

De retour chez elle, elle ordonna au vieil Arnold de lui servir un alcool.

Elle en but plusieurs verres et à moitié ivre, elle invita ses deux serviteurs à dîner avec elle.

— Vous n’avez toujours pas découvert la petite ? Demanda Técla.

— Non ! Mais ça ne saurait tarder ! Répliqua rageusement « l’Araigne ».

— Pourquoi ne renoncez-vous pas à Mireille, Madame ? Questionna à son tour, le jardinier.

— Parce que je tiens à elle ! Répondit-elle furieuse.

— Elle est très jeune et peut vous attirer beaucoup d’ennuis, ajouta Arnold.

— Je ne suis pas femme à accepter de m’avouer vaincue. Surtout pas deux petits galopins, déclara sèchement « l’Araigne ».

Et après avoir vidé deux verres e vin rouge, coup sur coup, elle leur raconta l’incident dont elle avait été victime à Clichy.

— Je vais aller tirer les oreilles à ces garnements ! S’écria le vieil Arnold, fortement éméché lui aussi, et indigné des affronts que l’on avait fait subir à sa patronne.

— Non ! S’opposa « l’Araigne ». Il est trop tard, il vaut mieux aller se coucher !

Ce soir-là, Madame Picquet rêva que Philippe, le simple d’esprit de Clichy, transformé en Chevalier des Croisades, l’emportait sur son noir palefroi.

 

( A SUIVRE LE 19 MARS )

 

 

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