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L'HOMME NOIR

17 Mars 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

L'HOMME NOIR

Fantaisie humoristique par Jean VIGO

L-HOMME-NOIR--.jpegDites-vous ! Est-ce que vous avez l'intention de vous offrir ma tête !

Théophile Balanguin le sang aux joues quittant la table sur laquelle il venait d'un coup furieux son dernier domino, marcha droit à l'inconnu.

Dieu vous en garde ! Cher monsieur répartit flegmatiquement celui-ci.

Dans le moment tous se trouvèrent debout. Félicien Chandarol le marchand de gaines, Sylvain Piégaïa l'entrepreneur de maçonnerie et son collège au Conseil municipal, l'écrivain public Villassèque.

Mme Mélanie Bognol, la caissière du café quitta le fauteuil où, à cette heure de calme, elle somnolait, le gros angora gris sur les genoux. Les mains à la taille à intervenir elle regarda Balanguin auquel elle adressait par un plissement des yeux et des lèvres une muette prière.

Oui ! Est-ce que vous allez continuer longtemps ? Vous savez on ne me marche pas sur le pied à moi !... c'est compris, n'est-ce pas ?... N'avez pas l'air de vouloir vous offrir ma tête sans ça ?

Une seconde fois l'inconnu dit :

Dieu vous en garde !... Puis ayant vidé son verre, il sortit.

Théophile Balanguin resta planté au milieu du café face à la porte d'entrée. Les bras et les jambes secoués de petites ondes comme s'il se fût trouvé sous l'action d'un courant électrique.

Laissez donc, Balanguin dit le placide Chamdarol qui respirait plus à l'aise à présent que l'autre n'était plus là.

Théophile Balanguin hésita un moment. Il lui paraissait peu digne de reprendre sa place comme cela tout bonnement sans une parole qui rappela aux personnes présentes que ce n'était pas lui qui canait. Mais Mme Bognol ayant dit « Mais oui... voyons monsieur Théophile... laissez donc... » Balanguin regagna la banquette de moleskine où se laissa choir d'un mouvement qui, dans son esprit, accusait sa fermeté.

Servez-vous, dit Chamdarol en lui présentant la masse noire des dominos.

Voulez-vous ne goutte de quelque chose ? Insinua Mme Bognol.

Alors Balanguin explosa.

Qu'est-ce qui m'a flanque un mufle de cette espèce ?.... Dieu vous en garde !... Dieu vous en garde !... Ben quoi ? Dieu vous en garde !... Par exemple ! Est-ce qu'on ne pourra pas jouer tranquille sans être dévisagés la soirée entière par ce croque-mort là !...

il y avait huit soirs déjà que l'avoué Théophile Balanguin se contenait ; huit soirs qu'il quittait le café.

« Aux lauriers roses » la rage au cœur ne n'avoir pas apostrophé cet homme venu on ne sait d'où et qui, installé dès neuf heures du soir face à la table des joueurs de dominos ne le quittait pas une minute des yeux et qui accentuait encore l'impertinence de son regard d'un sempiternel sifflotement.

L’horloge manquait onze heures.

Félicien Chandarol se leva.

Tous l'imitèrent payèrent leur consommations et après que Piégaïa eut aligné les dominos dans leur boite ils sortirent en souhaitant « bien le bonsoir » à Mme Bognol.

Hé ! Monsieur Théophile !... cria celle-ci.

Balanguin allait quitté le seuil, il revint sur ses pas.

Savez-vous qui c'est ?

Du doigt, Mme Bognol désignait le place tout à l'heure occupée par l'inconnue.

Un fier goujat, toujours !

Écoutez donc !

Mme Bognol prit l'avoué aux épaules approcha sa bouche de l'oreille de Balanguin et nom qu'elle prononça devait évoquer de bien vilaines idées car Théophile Balanguin eut un brusque haut-le-cœur et poussa un petit cri.

Bonne nuit, madame Bognol, fit-il.

Pas de mauvais rêves ! Dit la dame en poussant la porte sur lui.

 

O 0 O

 

L'inconnu ne reparut pas « Aux lauriers roses » Mais une idée de charme qui fait des destinées paisibles rompu, plus jamais il ne faut prétendre à renouveler la paix.

Après deux ou trois parties où il se montra acariâtre, tatillon et même tricheur, Théophile Balanguin cessa à son tour de fréquenter l'établissement de Mme Bognol.

C'est de ce jour que date le bouleversement qui se produisit en lui et qui alimenta la conversation des méchantes langues plus qu'aucun événement ne l'avait fait jusque-là.

Théophile Balanguin était doux et pondéré ; il devient violent et impétueux. On l'avait connu accueillant ; il se montra subitement bourru. On citait sa volubilité ; il fut taciturne.

Sa santé s'altéra aussi. Son visage s'animait et pâlit. Ses yeux se creusèrent. Sa taille, droite jadis et courba vers le sol. Maintenant on le voyait rarement de jour. Un enfant affirma l'avoir vu la nuit courir en rasant les murs pour gagner sa demeure, gesticulant et parlant haut.

On l'épia toute la ville ne vécut plus que ses gestes. Les vieux qui sont meilleurs que les jeunes disaient : « C'est un sort » car l'histoire de l'algarade avec l'homme en deuil s'était répandue. D'autre colportaient le bruit que Balanguin s'adonnait au vin.

Un matin une rumeur emplit la ville ; Théophile Balanguin avait tué et dépecé sa femme, sa fille et sa vieille domestique.

Ce fut presque une révolution. Toute la population valide se rua vers l'étude Balanguin en hurlant à la mort.

Mais l'ancien client de mme Mélanie Bognol était arrêté et transféré au chef-lieu.

 

O 0 O

 

Levez-vous ; ayez du courage

Théophile Balanguin est droit sur sa couche, les yeux exorbités.

Hein ?... Quoi ?... Ah ! Oui...

Maintenant Théophile Balanguin les mains liées au dos, le cou largement découvert, s'avance encadré de deux hommes qui le pressent. La porte de la prison s'est ouverte. La guillotine est là avec au bout des bras, haut dans le ciel, son énorme couperet blanc qui troue la brume violette du matin. Là-bas la foule s'agite et meugle. Il n'y a plus que trois pas pas atteindre la mort.

Mais voilà que Théophile Balanguin a tressauté.

Oh !... Oh !...

là, devant lui, l'inconnu des « Lauriers roses » s'incline, gentleman, un sourire de bienvenue aux lèvres.

Monsieur Balanguin, mes respects. Cette fois je ne puis pas le nier, je vais m'offrir votre tête... Serviteur, monsieur Balanguin !...

 

REVUE NOS LOISIRS DU 16 AOUT 1908

 

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