MOINEAUX SANS NID N° 237
Une fois installés dans l’ambulance, après
qu’ils eurent été filmés à leur insu par le camarade de Jean Marigny, Valérie Labeille et son père furent conduits dans une petite localité, d’où il leur fut possible de prendre le train et de
regagner Paris.
Lorsqu’ils arrivèrent dans l’hôtel particulier de Michel Labeille, son vieux et fidèle valet de chambre les accueillit avec tout l’empressement que l’on peut imaginer.
— Mon Dieu ! Monsieur ! Mademoiselle ! D’où venez-vous dans un tel état ? S’exclama-t-il, ahuri de les voir si lamentablement habillés !
— Je crois que nous sortons de l’enfer, mon pauvre Alphonse, déclara monsieur Labeille.
— Vous n’avez pas l’air bien solide, Monsieur ! Reprit le braver homme en le dévisageant avec inquiétude.
— Je suis vanné, admit le père de Valérie. Vous ne pouvez imaginer les heures que nous venons de vivre.
Michel Labeille monta dans sa chambre, et aidé d’Alphonse, se coucha aussitôt.
Valérie, bien que très lasse elle aussi et tombant de sommeil, refusa de se coucher avant la nuit.
« Quelle horreur que cette guerre ! » songeait-elle ne parvenant pas à éloigner de son esprit la vision terrible de ce qu’ils venaient de vivre.
Sa pensée alla vers son cher Robert et les deux enfants si chers à son cœur.
« Que sont-ils devenus ? Mireille est-elle toujours entre les griffes de « l’Araigne » ? Et Robert ? Pense-t-il toujours à elle ou a-t-il succombé aux savantes avances de la séduisante et perfide Alice d’Evreux ?
Toutes ces questions ne cessaient de tourmenter la jeune femme.
« Demain, dit-elle brusquement, il faudra absolument que je cherche à me renseigner sur leur sort »
Elle se dirigea vers la chambre de son père, ouvrit la porte avec précaution, et s’approcha du lit sur la pointe des pieds.
Elle constata avec soulagement que Michel Labeille dormait profondément, mais d’un sommeil agité, ne cessant de bouger sous ses couvertures.
Valérie posa une mais légère sur son front et remarqua avec frayeur qu’il était brûlant.
« Mon Dieu ! Se dit-elle, il doit avoir une grosse fièvre.
Elle se pencha sur lui, scrutant avec inquiétude son visage défait.
« S’il ne va pas mieux demain matin, je ferai venir un médecin » pensa-t-elle.
Elle s’installa dans un confortable fauteuil au pied de son lit afin de le veiller mais, vaincue à son tour par une immense fatigue, elle ne tarda pas à s’endormir d’un sommeil peuplé de terribles cauchemars.
Vers une heure du matin, elle se réveilla en sursaut et mit quelques secondes pour réaliser où elle se trouvait. En levant les yeux, elle croisa le regard de son père qui la dévisageait avec étonnement.
— Ma chérie, murmura-t-il faiblement, pourquoi n’est-tu pas allée te coucher ?
— Est-ce que je te dérange en restant auprès de toi ? S’enquit-elle en lui souriant affectueusement.
— Oh ! Non, ma petite chérie ! Protesta-t-il vivement, mais tu ne peux te reposer complètement assise dans un fauteuil.
— Rassure-toi, papa, je suis parfaitement bien, affirma-t-elle.
— Ne me raconte pas de telles sornettes, Valérie, car je sais que tu restes près de moi par dévouement filial, mais je t’affirme que c’est inutile. Je me sens reposé, alors que tu as absolument besoin de quelques heures de bon sommeil. Ecoute les conseils de ton père, va dans ta chambre et mets-toi au lit, si tu veux me faire plaisir.
— Est-ce vrai que tu te sens un peu mieux, papa ? Insista Valérie en le dévisageant avec tendresse.
— Oui, mon cher ange. Va vite et obéis-moi !
La jeune femme soupira, quitta son fauteuil et posa de nouveau sa main sur le front de son père. Elle trouva, en effet, qu’il était moins brûlant. Légèrement rassurée, elle l’embrassa et quitta sa chambre sans faire de bruit. Elle gagna rapidement la sienne toute proche, se coucha et s’endormit profondément.
A l’aube, Valérie se réveilla en sursaut ; elle avait cru entendre un gémissement : ce ne pouvait être que son père. Elle prêta l’oreille mais ne perçut aucun bruit. Ne parvenant pas à se tranquilliser, elle sauta de son lit, et ne tarda pas à entrer avec précaution dans la chambre de Michel Labeille.
— Ma chérie ! S’exclama-t-il avec soulagement dès qu’il l’aperçut, tu ne peux imaginer l’horrible nuit que j’ai passée !
— Tu vois, lui reprocha-t-elle avec tendresse, tu n’aurais pas du me chasser de ta chambre !
Michel Labeille ne répondit pas, mais l’enveloppa d’un long regard plein d’affection et de reconnaissance, tandis qu’elle se penchait sur lui, tâtant son front et son pouls.
— Je vais immédiatement faire venir un médecin ! Décida-t-elle après un léger examen.
— Attends encore un peu, protesta-t-il. J’irai sans doute mieux dans un instant.
— Non ! Tu as beaucoup de fièvre et il faut qu’un médecin te voie tout de suite, décida énergiquement Valérie.
Sans plus attendre, elle sonna Alphonse et lui demanda de prévenir un médecin.
Le valet de chambre revint cinq minutes après en disant que le praticien passerait en rentrant de l’hôpital. Puis, il se retira, en refermant la porte avec précaution.
— Mon Dieu, quel ennui ! Soupira Valérie, en fixant avec inquiétude le visage fatigué de son père, j’aurais tant voulu qu’il t’examinât tout de suite !
— N’exagère pas les choses, ma petite fille, protesta-t-il en lui souriant tendrement. Evidemment, j’ai de la fièvre, mais elle est sûrement due à toutes les fatigues que nous venons d’endurer. Je me remettrai vite, tu verras !
— Veux-tu que je te fasse servir un thé léger et deux biscottes ? S’enquit-elle doucement.
— Non ! Ma chérie, je n’ai envie de rien !
— Il faut pourtant que tu manges un peu, même si tu n’en as pas envie, décida énergiquement la jeune femme.
Elle le quitta et revint quelques minutes plus tard, portant un plateau garni d’un appétissant petit déjeuner.
Michel Labeille y toucha à peine, malgré l’insistance de sa fille.
— Je t’en supplie, ma chérie, je n’ai pas faim pour l’instant ? Peut-être que tout à l’heure, c’est moi-même qui te demanderais de manger, se défendit-il.
Valérie soupira et enleva le plateau, puis elle revint s’installer au chevet de son père.
Quelques minutes s’écoulèrent. Soudain, Michel Labeille demanda :
— Veux-tu en voyer chercher les journaux, ma chérie ?
La jeune femme s’empressa de le satisfaire. Quelques instants, après Alphonse apportait les quotidiens du matin.
Michel Labeille se plongea immédiatement dans la lecture de son journal habituel. Peu après, il poussa un cri étouffé qui fit sursauter sa fille.
— Qu’as-tu, papa ? S’enquit-elle, effrayée.
— Lis ! Ils ! Bégaya-t-il livide, en lui tendant le journal d’une main tremblante.
Vivement, la jeune femme prit connaissance de l’article que lui désignait son père.
— Mon Dieu ! S’exclama-t-elle, bouleversée.
En quelques lignes on parlait de la faillite d’une banque très importante.
— Mes vêtements ! S’écria Michel Labeille, très agité. Donne-moi tout de suite mes vêtements.
— Mais papa ! Essaya-t-elle de protester.
— Je te dis que je veux m’habiller, reprit-il avec autorité. Je veux immédiatement aller à la banque ! Tu n’ignores pas qu’elle détient presque la totalité de notre fortune.
— Je le sais, en effet, répondit Valérie, cependant ...
— Je te dis d’obéir, interrompit Michel Labeille d’une voix qui n’admettait aucune réplique.
Et il bondit hors de son lit, avant que Valérie n’ait eu le temps de l’en empêcher.
La jeune femme lui saisit le bras, essayant de lui faire regagner son lit, mais ne put y parvenir malgré ses prières. Finalement, elle se résigna à le laisser faire.
Labeille s’habilla rapidement et quelques instants après, il sortait de chez lui, malgré une très forte fièvre.
Après son départ, Valérie éclata en sanglots.
— Mon Dieu ! S’exclama-t-elle douloureusement, quel nouveau malheur va encore s’abattre sur nous ?
Elle retourna dans sa chambre et s’agenouilla devant le merveilleux triptyque placé à la tête de son lit par les pieuses mains de sa pauvre maman, et pria de toute la ferveur de son âme. .
Soudain, la sonnette de la porte d’entrée l’arracha à sa prière.
« C’est certainement papa ! » se dit-elle en se levant.
C’était le médecin.
— Mais qu’est-ce que ça signifie ? S’exclama-t-il, en pénétrant dans la chambre de Michel Labeille ou venait de l’introduire la femme de chambre, ignorant le départ de monsieur Labeille.
— Mon père, expliqua Valérie, qui était accourue le rejoindre ...mon père, reprit-elle fort embarrassée, a été obligé de sortir, docteur.
— Que dites-vous, Madame ? Interrogea le médecin, en fronçant les sourcils, très contrarié. Dans ce cas, pourquoi m’avez-vous dérangé ?
— C’est qu’un fait grave s’est produit, n’admettant aucun retard, essaya-t—elle d’expliquer, fort gênée.
— Si Monsieur votre père est sorti, c’est qu’il n’avait pas un besoin urgent de mes soins, déclara le médecin avec sévérité.
— Mon Dieu ! Docteur, bredouilla Valérie, qui, très intimidée, ne savait que répondre.
— Mademoiselle, poursuivit le médecin avec fermeté, je suis forcé de vous reprocher d’avoir agi légèrement à mon égard. J’ai d’autres malades qui ont le plus grand besoin de mes soins, et je n’ai pas de temps à perdre !
— Je ... je vous demande pardon, bredouilla-t-elle de plus en plus gênée et humiliée, et vous prie, docteur, de me dire ce que je vous dois.
Ce dernier haussa les épaules et répliqua sèchement :
— Il n’est nullement question de mes honoraires. Actuellement, à cause de la guerre, il n’y a pas beaucoup de médecins à Paris, aussi sommes-nous débordés et forcés de multiplier nos efforts, pour arriver à soigner nos malades en dehors des heures que nous passons dans les hôpitaux pour soulager les blessés.
— Je le sais, docteur, murmura Valérie, très confuse.
— Comment, le sachant, m’avez-vous fait venir chez vous ? S’exclama sèchement le médecin. Réellement, je ne peux m’expliquer un tel procédé !
— Je ... Bégaya la pauvre jeune femme, de plus en plus embarrassée.
— Vous n’avez aucune excuse et je suis au regret de vous le faire remarquer ! Au revoir, Mademoiselle.
Il quitta la pièce brusquement, laissant Valérie dans un état de gêne extrême. Elle demeura ainsi effondrée dans on fauteuil en proie aux pensées les plus sombres.
Brusquement, elle consulta l’heure à sa montre.
— Comme il est tard ! S’écria-t-elle avec angoisse, en songeant à son père.
Bien qu’il se fût rendu en voiture à la banque, Michel Labeille s’était beaucoup attardé, et Valérie ne parvenait plus à calmer ses propres craintes.
Elle se pencha à sa fenêtre, contemplant le mouvement de la rue. Les passants lui parurent particulièrement tristes. En effet, toute joie de vivre avait abandonné Paris depuis le début de la « drôle de guerre ». Valérie le sentait et en était profondément démoralisée.
— Que de malheurs ! Soupira-t-elle tristement.
Une voiture s’arrêta devant le porche de leur demeure.
— Enfin ! C’est papa ! S’écria-t-elle en se précipitant hors de sa chambre.
Quelques secondes plus tard, Michel Labeille pénétrait dans le hall de son hôtel particulier, le visage livide.
— Ma pauvre chérie, murmura-t-il d’une voix remplie de larmes en apercevant Valérie, nous sommes de nouveaux ruinés.
Il se laissa tomber à demi évanoui sur une des chaises Louis XIV placées de chaque côté de la magnifique console de l’anti-chambre.
La jeune femme se précipita vers lui, ainsi que le brave Alphonse, accouru pour lui ouvrir, et après lui avoir fait respirer des sels, le porta dans sa chambre.
Toujours aidée du fidèle Alphonse, Valérie déshabilla son père et l’obligea à se coucher.
Elle prit ensuite sa température et fut terrorisée en constatant qu’il était en proie à une forte fièvre.
— Mon Dieu ! Murmura-t-elle affolée. Je savais bien qu’il faisait une folie en quittant son lit. Il faut à tout prix qu’un médecin l’examine !
Elle appela de nouveau Alphonse, et après lui avoir expliqué les ennuis résultant de l’absence de son père, elle le pria de trouver un autre médecin.
Ce dernier ne se présenta qu’après dix heures du soir. Michel Labeille était en proie à un terrible délire. Le praticien l’examina longuement, minutieusement, puis se tourna vers la jeune femme qui le fixait avec angoisse.
— Mademoiselle, lui dit-il, en la conduisant près de la fenêtre, afin de ne pas être entendu par le malade, l’état de Monsieur votre père est assez sérieux !
— Mon Dieu ! Mon Dieu ! Ne savait que murmurer l’infortunée Valérie, d’une voix éteinte.
— Je suis, hélas ! Forcé de vous prévenir, reprit tristement le médecin.
— Ce matin, il a voulu sortir à tout prix, expliqua-t-elle.
— Jamais vous n’auriez dû lui permettre de mettre les pieds hors de chez lui !
— J’ai bien essayé de l’en empêcher, je vous l’assure, docteur, mais il n’a pas voulu m’écouter, ajouta Valérie, d’une voix mal assurée.
Le médecin s’assit devant le secrétaire de Michel Labeille, sortit son carnet dont il déchira une feuille, sur laquelle il traça quelques lignes et la tendit à Valérie en disant :
— Cette ordonnance est à exécuter le plus vite possible. Je vous recommande surtout de lui faire prendre, toutes les heures, une cuillerée de la potion que je viens de mentionner.
Il quitta la jeune femme en lui promettant de revenir le lendemain matin, avant de se rendre à l’hôpital militaire.
La nuit, l’état de Labeille empira. Il ne cessa de délirer en murmurant avec désespoir :
— Ruiné ! Je suis de nouveau ruiné !
L’infortunée Valérie, le cœur lourd d’angoisse, ne quitta pas une seconde le chevet de son cher malade, essayant vainement de la calmer.
Avec le jour, la fièvre monta encore.
Le médecin, malgré sa promesse, n’arriva que vers le milieu de la matinée.
Dès qu’il pénétra dans la chambre de Michel Labeille, remarquant son visage rouge de fièvre, il déclara à voix basse à sa fille en hochant gravement la tête :
— Décidément, ça ne va pas mieux !
— Que pensez-vous qu’il ait, docteur ? S’enquit-elle très effrayée par ce qu’il venait de lui dire.
— Je ne puis encore me prononcer, Mademoiselle, déclara-t-il avec franchise. Je dois encore examiner et surveiller de très près l’évolution du mal dont souffre Monsieur votre père, mais je crois pouvoir vous fixer demain.
— Cependant, insista-t-elle suppliante, vous devez bien avoir une idée sur le genre de sa maladie, docteur. Je vous conjure de ne rien me cacher !
— Non ! C’est impossible. Je ne peux rien avancer avec précision et comme je ne tiens pas à faire une erreur de diagnostic, je préfère m’abstenir, répondit-il avec fermeté.
Il s’inclina devant Valérie et la quitta, la laissant dans une inquiétude qu’il est aisé de comprendre.
— Mon Dieu ! Se lamenta-t-elle, en levant vers le ciel ses magnifiques yeux remplis de larmes. Mon Dieu ! Protégez-moi ! Seigneur, accordez-moi la guérison de mon pauvre papa !
Comme Michel Labeille recommençait à délirer de plus belle, de grosses larmes inondèrent le visage de la jeune femme.
Valérie ne quitta pas de la nuit le chevet de son père, surveillant ses moindres gestes, lui donnant scrupuleusement les remèdes prescrits par le médecin et prévenant ses plus petits désirs.
Après cette nuit affreuse et épuisante, l’aube recommença à éclairer les carreaux de la fenêtre, dont les volets n’avaient pas été tirés.
Comme la veille, le médecin ne revint visiter son malade que vers dix heures du matin.
—Mademoiselle, dit-il à Valérie, en sortant avec elle de la chambre de Michel Labeille pour lui parler ... mais il s’interrompit, hésitant
— Je vous écoute, docteur, dit-elle en le fixant, son beau visage crispé d’angoisse. Quel est le mal dont souffre mon cher papa !
— Je ne me suis pas, hélas ! trompé et mes craintes étaient exactes, répondit le médecin en hochant gravement la tête.
La jeune femme pâlit d’une manière impressionnante.
— Alors ? Bredouilla-t-elle, d’une voix éteinte.
— Je vous prie de garder tout votre calme ...
— Parlez, docteur, supplia-t-elle, en éclatant en sanglots.
— Allons ! Mon enfant, soyez forte ! Reprit-il avec douceur, mais je suis forcé de vous déclarer que la maladie de monsieur Labeille est contagieuse. Il a la fièvre typhoïde et vous pouvez l’attraper.
— Une typhoïde ! Répéta Valérie.
— Oui, Mademoiselle.
— Mon Dieu ! S’écria-t-elle en fondant en larmes.
— Il ne faut pas vous désespérer, ajouta avec bonté le praticien. Nous le sortirons de ce mauvais pas !
Après quelques minutes de silence, Valérie bredouilla d’une voix à peine perceptible :
— Croyez-vous que ... ses jours sont en danger, docteur !
Le médecin répondit le plus doucement qu’il pût :
— Nul ne peut rien affirmer, Mademoiselle. Je vais tenter l’impossible pour le sauver ... Mais Monsieur votre père à un très mauvais état général.
— Oh ! Balbutia la pauvre Valérie, à travers ses larmes. Pardonnez-moi, docteur, de vous questionner ainsi. Je suis tellement désespérée. Je n’ai plus que lui seul au monde, et nous sommes tellement unis ! Nous nous aimons tant !
Elle éclata de nouveau en sanglots.
Très ému, le médecin essaya de la réconforter :
— Vous devez vous montrer courageuse, Mademoiselle, lui dit-il paternellement.
— C’est que ... gémit-elle, sans pouvoir achever.
— Il faut savoir être forte !
— Je suis trop malheureuse ! Si vous saviez, docteur !
— Ne soyez pas si pessimiste, voyons ! Votre père peut très bien guérir ! dit-il doucement.
— Vous avez raison. Mais je suis épouvantée à l’idée qu’il pourrait me quitter, reprit-elle en le fixant avec des yeux implorants.
— Vous devez être courageuse, insista le médecin après un léger silence, surtout lorsqu’on viendra chercher votre père, acheva-t-il brusquement.
Valérie sursauta en entendant ces paroles.
— Comment ? Qu’est-ce que vous dites ? Balbutia-t-elle en ouvrant des yeux démesurés.
— Je vous répète, Mademoiselle, que vous ne devrez pas pleurer. Lorsqu’on emmènera Monsieur votre père, ajouta-t-il très doucement.
— Enlevez mon père d’ici ? Cria Valérie.
— Oui, répondit-il en évitant de fixer le visage de la jeune femme dont l’expression de stupeur angoissée le bouleversait. Croyez-moi je ne puis vous éviter cette séparation.
Pourquoi ! S’exclama-t-elle indignée, pourquoi ? Il est ici chez lui et je suis sa fille, décidée à lui prodiguer mes soins les plus tendres !
— Je vous comprends très bien, reprit avec patience le médecin toutefois ...
— Je ne veux pas que mon père sorte de notre maison ! S’opposa énergiquement Valérie.
— Je vous supplie de ne pas vous obstiner de la sorte, Mademoiselle car je vous préviens que votre résistance serait tout à fait inutile !
— Comment voulez-vous que j’accepte une chose pareille et que je puisse admettre qu’il meure loin de moi ? Insista Valérie.
Le médecin écarta ses bras dans un geste d’impuissance.
— Hélas ! Mademoiselle, je n’y puis rien ! Je suis navré, mais il ne m’est pas possible d’agir autrement, car il est question d’une maladie contagieuse et nous sommes en temps de guerre, aussi ...
— Je ne veux plus vous entende ! Sanglota la malheureuse jeune femme en se cachant le visage entre ses mains.
Le médecin la regarda perplexe, cherchant comment la convaincre, mais réalisant l’inutilité de nouveaux arguments, il la salua, en
La prévenant qu’il reviendrait avant la fin de la journée.
Après son départ, Valérie, dominant son désarroi, essuya ses yeux et reprit sa place au chevet de son père. Michel Labeille était toujours dans le même état de prostration, mais il tressailli lorsque sa fille se pencha sur lui et posa légèrement ses lèvres sur son front brûlant de fièvre.
— Mon Dieu ! Pria avec toute son âme la pauvre enfant, faites qu’il ne meure pas ... et si ce terrible malheur devait arriver, accordez-moi la grâce suprême de lui fermer les yeux !
Un peu calmée, comme si cette courte prière lui eut rendu une partie de son courage, elle s’assit au chevet de son cher malade.
Une heure s’écoula, Valérie réveilla son père pour lui faire avaler une cuillerée de sa potion. Le malade la prit, inconsciemment et retomba dans son abattement.
Sa bille l’observa longuement avec amour et, subitement une légère espérance se glissa dans son cœur.
« Et si le médecin s’était trompé ? » se demanda-t-elle.
Elle allait se décider à téléphoner à un autre médecin, lorsqu’elle entendit résonner la sonnette de la porte d’entrée.
Quelques secondes après, la femme de chambre apparut sur le seuil de la pièce.
— Mademoiselle ! Murmura-t-elle avec embarras, c’est ... c’est l’ambulance qui vient prendre Monsieur !
Le beau visage de Valérie devint plus blanc que le drap du lit de Michel Labeille. Elle se leva brusquement, fixa la jeune femme de ses yeux remplis d’épouvante, poussa un cri et s’écroula sur le tapis, privée de connaissance !
( A SUIVRE LE 7 MARS )