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MOINEAUX SANS NID N° 23

31 Mai 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

23 ELLE RESSEMBLE A TA MERE

 

Valérie et Mireille entrèrent dans un magasin de confection de la rue de Paris. La commerçante les accueillit avec un sourire aimable et demanda à la jeune femme ce qu’elle voulait. Valérie montra la petite fille.

— C’est pour cette enfant, répondit-elle. Une robe et un manteau. On peut trouver cela chez vous ?

— Bien sûr, Madame. Tout est à votre disposition ! s’empressa de répondre la patronne qui sortit plusieurs modèles.

Le choix fut long et difficile. Enfin, Valérie se décida ; elle savait que, dans ce magasin, on lui ferait crédit. Elle résolut donc d’acheter aussi des chaussures et des mi-bas.

Mireille s’extasiait sur tout ce qu’elle voyait. Elle ne cessait de regarder ses pieds chaussés, pour la première fois de sa vie d’une façon correcte. Il est vrai que les chaussures lui faisaient un peu mal. Mais c’était parce qu’elles étaient neuves, bien sûr !

Ensuite tenant toujours la main de sa protectrice, elle sortit dans la rue. Elle était impatiente de marcher et d’étrenner ses belles chaussures neuves. Mais quelle ne fut pas sa surprise de voir Valérie arrêter un taxi.

— Oh ! s’exclama-t-elle. Comme Pierrot, je vais aussi monter en voiture !

Et elle ne cessa de regarder par la fenêtre dans l’espoir de voir son jeune ami… Elles arrivèrent devant le luxueux hôtel ou habitait le père de Valérie.

Tout à coup, la jeune femme craignit que son père refusât de la recevoir. Dans le grand hall, après s’être fait annoncer à monsieur Michel Labeille, elle attendit, le cœur battant et quand on lui fit savoir qu’elle pouvait monter, elle se sentit pleine d’espoir.

Son père la reçut debout ; il était très pâle, le front soucieux. Instinctivement, Valérie courut à lui pour se jeter dans ses bas mais Michel Labeille fit un pas en arrière, ce qui eut pour effet d’arrêter net l’élan de sa fille.

La jeune femme se jeta alors aux genou x de son père. Secouée de sanglots, elle s’écria :

— Mon père ! Mon papa chéri ! Je te demande pardon !

Profondément impressionnée par cette scène douloureuse, Mireille se mit elle aussi à pleurer et à implorer :

— Pardon ! Pardon !

Et elle prit la main de sa protectrice. Bien que bouleversé, lui aussi, Michel Labeille domina toutefois son émotion.

— Valérie, tu sais très bien que je ne peux pas te pardonner ce que tu as fait… Je ne le pardonnerai jamais ! A quoi a servi l’éducation que je t’ai fait donner ? Et l’exemple de ta mère pourquoi l’as-tu oublié ?

— Aie pitié de moi ! implora la jeune femme.

Il secoua la tête.

— Tu ne le mérites pas ! Tandis que je me sacrifiais pour te faire une vie agréable, que je ne vivais que pour toi, toi, ma fille, le trésor de ma vie, tu traînais mon nom dans la boue !

— Pardonne-moi, papa ! Impose-moi le châtiment que je mérite mais dis-moi que je suis toujours ta fille ! supplia la malheureuse.

— Peux-tu redevenir une fille pure ? Peux-tu effacer les taches que tu as faites à notre honneur ? Réponds !

Il la regarda quelques instants, l’œil sévère et dur et reprit :

— Tu ne sais que répondre ! Tu te tais ! Tu reconnais ta faute. Et tu oses demander mon pardon ? Relève-toi ! Je ne veux pas que tu t’humilies ainsi devant moi !

La pauvre jeune femme se releva, la tête basse, ne sachant que dire. Elle appartenait à une famille où l’on avait, pour l’honneur, un culte fanatique. Valérie était la première de cette famille qui eut failli à l’honneur. Elle était la première à avoir commis une action blâmable !

Elle ne pouvait pas parler à son père de cette force mystérieuse qui l’avait poussée à mal agir ; à quoi cela aurait-il servi, d’ailleurs ? il ne l’aurait pas crue.

— Ta confusion en dit long sur ta culpabilité, continua le père. Et moi qui espérais que tu allais te disculper ! J’étais là attendant le moment de t’ouvrir les bras ! Mon rêve était de ne jamais me séparer de toi ! Et te voilà devant moi comme une accusée ! Qu’as-tu fait de ton vieux père, fille indigne ? Une épave qui n’ose plus regarder les gens en face !

Valérie n’osait pas lever les yeux. Elle balbutia seulement :

— Pardon, pardon ! Aie pitié de moi !

— Mais je ne peux pas ! Je ne peux pas revenir sur ma parole.

— Au nom de la mémoire de ma mère, je te supplie de me pardonner ! supplia encore la malheureuse.

A ces mots, Michel Labeille leva les yeux et déclara d’un ton solennel :

— Seul Dieu peut pardonner à ceux qui se repentent !

— Si tu savais, papa !... Je ne sais pas ce qui m’est arrivé. J’ai dû perdre la raison ! Je ne peux pas comprendre.

— Piètre excuse ! rétorqua Michel Labeille. Tu n’étais plus une petite fille ; tu étais en état de réfréner une passion. Tu savais très bien ce que tu risquais.

Valérie fit un léger signe affirmatif.

— Oui, c’est vrai, mais je n’étais pas maîtresse de mes actes. J’étais comme entraînée par une force étrange, irrésistible.

— La force d’une passion coupable, indigne d’un e honnête femme. Pourquoi ne m’as-tu pas parlé de cet amour quand j’étais ici ?... Parce que tu savais très bine que je ne l’aurais pas toléré, n’est-ce pas ? Parce que tu avais conscience de ta faute… Tu m’as odieusement trompé, Valérie !

— Je ne pouvais pas te le dire, balbutia la jeune femme sans oser le regarder en face.

— Pourquoi ?

— D’abord parce que j’ai été trompée…

— Ce n’est pas une explication. L’entretien est terminé ! Je te prie de partir d’ici et de ne plus jamais revenir.

Cette fois, la malheureuse releva la tête avec un air de défi. Elle dit d’une voix très assurée :

— Non, je ne partirai pas. Tu dois m’écouter, tu dois savoir quels sont mes tourments, connaître le calvaire de ma vie, et l’individu qui…

Il fit un énergique signe de protestation.

— Ne continue pas ! interrompit-il. Je ne veux rien savoir. Cet homme est venu me voir hier.

— Qui ? Jean ?

— Oui.

— Et tu ne l’as pas tué ?

— Non, je ne l’ai pas tué…

Michel Labeille prit un journal et le tendit à sa fille.

— Prends connaissance de ce que disent de lui les journaux… De lui et de toi, malheureuse !

La feuille tremblait dans les mains de Valérie. Elle lut, stupéfaite, le récit du crime avec une surabondance de détails. Jean Marigny avait réussi à faire preuve de son innocence, et le juge l’avait remis en liberté. Si, comme Jean avait pu le prouver, il se trouait ce jour-là à Marseille, sa culpabilité était écartée…

Par contre, on ne pouvait être sûr qu’à l’heure même du crime. Ler jeune homme ne se soit pas trouvé dans la ville d’une dame avec laquelle il était en relations depuis plusieurs années.

Un des rédacteurs avait demandé une interview à Jean Marigny, laquelle occupait deux colonnes « à la une ». Celui-ci paraissait très impressionné ; l’accusation qui pesait sur lui l’affectait énormément ; il allait même jusqu’à se repentir de toute sa vie passée qui avait pu le faire suspecter d’un crime aussi horrible.

Il ne cessait de clamer bien haut son innocence. Certes, il n’était pas un ange, mais de là à l’accuser d’un crime, il y avait un abîme. Il avait fait ce que font beaucoup d’autres… s’amuser prendre la vie à la légère, faire des prodiges d’adresse pour vivre sur un grand pied ; en un mot ne pas suivre un chemin tout à fait droit.

Ses relations avec la victime étaient de pure amitié. Il insistait enfin sur le fait qu’il était bien décidé, cette fois, à changer sa manière de vivre.

Valérie laissa tomber le journal et resta comme pétrifiée. Elle savazit bien que l’assassin c’était lui. A cet instant, elle était hors de son influence hypnotique et elle se rappelait parfaitement l’avoir vu cacher les bijoux, les mains tachées de sang…

Mais elle ne dit rien à son père pour ne pas accuser celui avec lequel elle avait vécu si longtemps. Toutefois, elle frémit d’indignation lorsque son père déclara :

— Ainsi cet homme est innocent et ta liaison avec lui est devenue publique. La seule solution valable maintenant, c’est de l’épouser…

— Jamais ! Jamais ! s’écria Valérie avec énergie.

Michel Labeille la regarda, stupéfait.

— Mais… tu ne l’aimes donc pas ? lui demanda-t-il.

— Je le hais. Il me fait horreur !

— Alors, pourquoi lui as-tu cédé ?

— Je ne sais pas… J’ai cru l’aimer… Ce fut comme un envoûtement. C’est pour cela, papa, que je suis beaucoup moins coupable que je ne le parais.

— Non, fille maudite ! Non ! rugit-il tout à coup tandis que ses pupilles se dilataient d’indignation. Cela prouve seulement que tu as cédé par faiblesse et non par amour !

— C’est ce dont je me repens, avoua la malheureuse en secouant la tête. Cet homme était indigne de moi ; j’étais trop honnête pour lui car je le suis, papa, je le suis, bien que j’ai péché !

— Tu mens, Valérie ! s’écria-t-il. Tout ce qui te reste à faire à présent, c’est de l’épouser. Si cet homme est méprisable, ce sera là ta punition. Voilà la seule façon d’obtenir mon pardon, sinon mon estime !

— Papa, mon bon papa ! s’écria Valérie au comble du désespoir. Je ne résisterais pas à cette torture. Je n’épouserai jamais cet homme !

— Je te l’ordonne !

— C’est impossible ! Je préfère le déshonneur et la pauvreté plutôt qu’être unie a un être aussi vil. Je serai jetée à la rue mais cela n’a pas d’importance.

— Que dis-tu là ? Jetée à la rue ? demanda Labeille surpris.

— Oui… J’ai dû hypothéquer la maison !

Le vieil homme se passa une main sur le front.

— Mon Dieu ! murmura-t-il. Où en es-tu donc arrivée ?

— Je suis dans la misère, papa, parce que ce bandit m’a pris tout ce que j’avais !

— Eh bien ! Il ne tient qu’à toi de sortir de ce guêpier.

— Comment cela ?

— En l’épousant ; tu retrouveras ton honneur et ta fortune.

— Alors, je préfère la misère, je te l’ai déjà dit.

— Eh bien ! Tu l’auras, et toutes les calamités de cette terre s’abattront sur toi car tu auras poussé ton père dans la tombe.

— Oh ! Pitié ! Ne sois pas cruel ! Ne me précipite pas dans l’abîme !

— Tu es une fille perdue ; on ne peut pas tomber plus bas ! Je t’ai tendu la main, tu la refuses. Je ne veux plus rien savoir de toi !

— Papa, songe à ce que tu fais ! répliqua Valérie. Poussée à l’extrême la rigueur est aussi une sorte de péché ! Je suis ta fille et je suis venu te demander pardon, parce que c’est la loi divine ; le pardon et la miséricorde sont inscrits dans le Ciel !

— Je te l’ai offert et u l’as refusé, observa froidement Michel Labeille.

— Tu as posé une condition que je ne peux accepter. Et cela parce que je ne crois pas à l’innocence de cet homme.

— Et moi, j’y crois !assura le père fermement. Je me suis entretenu avec lui et je me suis rendu compte qu’il était sincère… Quand bien même tu serais malheureuse ce serait là un juste châtiment !

Valérie se laissa tomber dans un fauteuil et continua à pleurer en silence. Mais Mireille, qui avait assisté à toute la scène dans un coin de la pièce, s’approcha alors du père de sa protectrice.

— Pardonnez-lui, Monsieur ! Elle est si bonne ! Elle vous veut beaucoup de bien… Allons, ne soyez pas méchant !

A cet instant seulement, Michel Labeille se rendit vraiment compte de la présence du minuscule témoin et il demanda :

— Qui est cette gamine ? A qui est-elle ?

Mireille répondit elle-même :

— A personne, Monsieur ! Votre fille m’a recueillie par compassion. Je n’ai ni père, ni mère.

Michel Labeille la prit dans ses bras, de façon à avoir devant les yeux le visage de la petite. Il se tourna vers sa fille et questionna de nouveau :

— A qui est cette petite ? Réponds-moi !

— Je ne sais pas ; elle t’a dit la vérité.

— Où l’as-tu connue ?

— Elle est entrée chez moi avec un autre enfant pour se protéger de la neige… Je veux la garder et l’aimer comme ma propre fille.

— Mais ce n’est pas la tienne ?

— Malheureusement non ! soupira la jeune femme.

— J’ai l’impression que tu mens !

— Pourquoi mentirais-je papa ? protesta Valérie. Pourquoi veux-tu encore m’insulter ?

— Tu mens… parce que cette petite ressemble à ta mère !

Cette révélation produisit sur Valérie l’effet d’une décharge électrique. Elle pâlit sous le choc, puis attira la petite à elle et se mit à la contempler…

La jeune femme essaya, mais en vain, de se souvenir du visage de sa mère, morte alors qu’elle était encore toute petite.

— C’est vrai qu’elle ressemble à ma mère ? demanda-t-elle stupéfaite.

Son père fit un signe de tête affirmatif et confirma :

— Elle lui ressemble étrangement. Je me souviens tellement de ses traits !

Valérie prit l’enfant sur ses genoux et, la voix tremblante d’émotion, lui demanda :

— Dis-moi ce que tu sais de ta vie, Mireille, tout ce que tu te rappelles…

La petite haussa les épaules en un geste d’impuissance.

— Je ne sais rien ! répondit-elle tristement. Peut-être êtes-vous ma maman ? Je vous aime tellement !

— Tu ne te souviens vraiment de rien ?

— Tout ce que je sais, c’est qu’à l’âge de trois ans, on m’emmenait pour demander l’aumône avec un nommé « Fossoyeur »…

— Comment l’Araigne t’a-t-elle trouvée ?

— Elle m’a toujours dit qu’elle m’avait recueillie dans la rue.

— Tu as bien dû entendre dire autre chose ? La mère Picquet n’a pas parlé de toi avec ses… clients, ses « amies » ?

— Non… Je ne me rappelle rie, assura l’enfant.

Puis elle mit ses bras autour du cou de Valérie et pria affectueusement :

— Je veux que vous soyez ma maman !

— Ma petite fille ! s’écria Valérie. Je donnerais ma vie pour l’être vraiment ! Tu es si belle et si gentille !...

                                                                                                                                (A SUIVRE LE 3 JUIN)

 

 

 

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