LE BON MAITRE
LE BON MAITRE
Nouvelle par Léo LARGUIER
Un large bocal, à la devanture de la pharmacie projetait sur le trottoir humide, sans qu'il eût plu, une colonne verte qui décomposait le visage des rares passants attardés encore dans la Grand'Rue.
Le bourg achevait de dîner et la nuit d'octobre était poudrée ainsi qu'un chasselas d'une poussière vaporeuse ; les chaudes étoiles d'août ne luisaient plus toutes et sous la lune ronde comme une meule le ciel semblait semé d'une fine mouture d'astres.
Les clochettes de porcelaine de la gare annonçaient l'express de Paris. Huit heures sonnèrent à l'église et lorsque la vieille horloge eut tinté, celle de la mairie immédiatement commença et, dans le silence de ce coin de province sur la paisible ville aux toits luisants, le temps, le temps immuable et toujours sérieux et égal avait l'air d'être devenu subitement fou et de sonner une heure étrange dans la nuit.
Le gros bourg dînait dans un bruit de vaisselle et de fourchettes à la faveur de petites lampes.
On savait que le docteur Coste avait été invité avec sa famille à l'Enregistrement que le curé n'était pas bien, qu'on avait baptisé la fille du receveur buraliste et c'étaient là presque tous les événements.
Grimpée sur une chaise, Élodie, la servante du café du siècle, vint allumer le quinquet acétylène dont l'installation avait fait parler, et tout d'un coup le mur de l'orphelinat en face fut éclairé avec les pointes de ses arbres sombres et les verres de couleur qui servent au 14 juillet, les verres qu'on oublie toujours d'enlever avant l'hiver et qui éclatent aux premières gelées parce qu'ils sont plein d'eau de pluie ainsi que les bénitiers.
Deux messieurs surgis de l'ombre entre les caisses des fusains, levèrent les yeux vers la lampe et entrèrent. Le dernier pinça la taille de la bonne qui murmura pour la forme, une protestation sans foi.
Ils s'attablèrent. Élodie apporta sur un plateau de cuivre, le café et le carafon gradué de cognac et tous les deux la regardèrent parce qu'elle état jeune et rouge et qu'ils avaient des épouses sévères et sèches.
M. Roure se pencha vers M. Planque « On lui avait affirmé qu'à Paris... » et la confidence ne fut entendue que par le gros homme pensif dont les yeux ternes brillèrent.
Le greffier arriva se frottant les mains.
Ils déployaient pour être là chaque soir, des trésors de diplomatie et de ruse. Ils faisaient venir la chose de loin, insinuant au commencement du dîner que cela les ennuyait, mais que... peut-être... ils seraient obligés d'aller voir. Un Tel, pour une affaire.
Passionné de musique, affirma-t-il, le greffier réclama le phonographe.
L'instrument était sur un coin de table, le pavillon menaçant comme une gueule de canon, sourd encore mais plein de rengaines qu'on aller déchaîner.
Le cafetier s'avance touche un bouton et l'ouvrier parisien emmena tout de suite Poupoule au concert.
Recueillis ils écoutaient la chanson et les nasillements pour la millième fois.
Élodie rêvait des splendeurs inconnues.
Déjà M. Planque avait attaqué le carafon de cognac, il l'avait même à moitié vaincu et la bonne servait la bière.
— Nous ferions bien un domino sans piocher, mais il faut que vous rentriez à neuf heures, dit le greffier en regardant M. Planque.
Le phonographe répétait maintenant les commandements militaires et jouait le défilé de la Garde républicaine et M. Planque tyrannisé par sa femme qui le bousculait lorsqu'il rentrait du café, enivré par les musiques martiales, grisé par les polissonneries à la mode, et fort de se sentir a u milieu d'un groupe ami, commanda le domino lui-même ajoutant à la stupéfaction de ses camarades que le feu aurait beau prendre à sa boutique, ils ne rentrerait pas ce soir avant dix heures !
On l'applaudit. Un homme était n homme, que diable !
Et ils se mirent à touiller les dominos et à verser la bière.
Neuf heures sonnèrent au cadran doré de la salle. On regarda M. Planque ; il ne broncha pas.
La voix lugubre de l'instrument qui continuait à dévider impitoyablement tous les morceaux de sa série, attaquait triomphalement l'air célèbre:
To-réador, prends ga-ar-arde
To-réa-dor To-réador
— C'est à moi de mettre, dit M. Planque et il posa froidement le double-six.
Il frappait les pions contre le marbre de la table menant rondement les parties qu'il gagnait avec une chance inaccoutumée.
Ah ! On verrait bien ! Il en avait assez à la fin. Tous les soirs, dès aujourd'hui, il rentrerait à dix heures, tous les soirs que Dieu ferait, et il viendrait au Siècle, oui, au siècle, parce que cela lui faisait plaisir, et voilà tout !
Ses victoires et les canettes de bière aidant, il se cuirassait intérieurement ; il était fier de lui comme ceux qui secouent des jongs séculaires et renversent les vieilles tyrannies, dans un grand élan, au soleil d'un jour de revanche et de liberté !
A dix heures moins cinq, le greffier lui-même qui pourtant été célibataire, se leva et prétendit qu'il ne fallait pas abuser.
M. Planque sentit qu'il avait été peut-être un peu loin et la forteresse qu'il avait échafaudée dans son cœur chancela.
Ils sortirent. Les rues étaient désertes et sauf chez le curé qui était malade et chez Mlle Hermnie Souselle qui avait besoin d'une veilleuse pour dormir, toues les fenêtres étaient noires. La lune était dans l'abreuvoir et nul arbre ne bougeait.
Un chien leur fit peur, un chien qui se dressa entre les brancards d'une voiture appartenant à des fondeurs de cuillères arrivés le matin même.
Ils voulurent tous accompagner M. Planque et celui-ci, la pore du corridor refermée derrière lui sentit qu'il ne lui restait plus une résolution.
A tâtons il gagna sa chambre.
Un trait de lumière en soulignait le bas de la porte et le trou de la serrure semblait un œil rouge et rond qui le fixait.
Il entra...
sa redoutable épouse, lasse d'attendre, empilait pour se calmer un peu du linge au plus hauts rayons de son armoire.
La glace de l'armoire doublait sa carrure de gendarme et M. Planque ne savait plus distinguer sa femme de son image.
Il ne demeura pas longtemps indécis.
La véritable Mme Planque, cramoisie sauta de sa chaise.
— Ah, oui ! Dit-elle, ah oui !
Et ces deux mots glacèrent le timide mari.
Il étendit les bras, la tint à distance. Alors elle lui tourna le dos. Elle cherchait quelque chose qui ne devait pas être dans la chambre.
Elle sortit, il l'entendait heurter les chaises de la cuisine.
Il lui restait la fenêtre ou le lit.
Il se coula sous la vaste couche conjugale et quand l'épouse irritée revint, n'ayant trouvé que le court balai des tapis, elle demeura stupéfaite de ne plus le voir.
Le désordre de la peau d'ours, près de la table de nuit, lui indiqua la cachette.
Elle balayait le parquet sans succès. Deux sous vinrent rouler près de la cheminée, puis elle ramena quelques flocons de cette bourre que les ménagères appellent des moutons et une sandale usée que la femme de ménage avait dû repousser là-dessous.
M. Planque ne soufflait pas.
Elle découvrit un gant, qu'elle avait longtemps cherché et pendant qu'elle l'époussetait, l'assiégé invisible eut un instant de répit.
L'express sifflait en sortant du tunnel. Il passa , ébranlant les vitres et, le silence revenu, M. Planque put entende le phonographe du café du Siècle nasiller encore :
Viens Poupoule, viens Poupoule,
Viens...
il ne voyait pas son ennemi, il ne distinguait que l'effort d'un balai trop court qui eût voulu l'atteindre.
L'épouse se jugea sans doute ridicule et dépitée, cessa l'attaque.
— Sortiras-tu à la fin ?
M. Planque dédaigna de répondre, sentant que les choses s'arrangeaient.
— Tu veux donc passer la nuit sous le lit ? A ton aise, moi je me couche.
Un jupon tomba sur le tapis, avec un bruit d'étoffe froissée, les boutons d'un corsage sonnèrent contre une chaise, le lit craqua, la lampe s'éteignit.
Alors d'une voix qu'il voulait autoritaire, M. Planque prononça dans l'ombre.
— Je ne sortirai pas, bobonne, je ne sortirai que quand cela me plaira, parce qu'un homme doit être maître chez lui !
REVUE NOS LOISIRS DU 8 DÉCEMBRE
1907