MOINEAUX SANS NID N° 229
Malgré l’heure matinale « le Boiteux » ne trouva pas Edwige Ramier chez elle. Ayant soupçonné que quelque chose de louche se tramait le soir précédent, lorsque Marius l’avait quittée, elle n’avait pu fermer l’œil de la nuit. Très inquiète, elle s’était levée avec l’aube pour aller rejoindre son bien-aimé à la pension de Madame Bonnet ou logeait aussi « le Boiteux ».
Ce dernier devina immédiatement et il se dirigea vers son hôtel. Quand il arriva chez « la Grosse » Edwige était en train de discuter avec la patronne. Cette dernière essayait de lui faire comprendre qu’elle ignorait complètement où se trouvait Marius, n’ayant, après tout, aucun droit d’exiger de ses clients un compte rendu de leurs faits et gestes. De plus elle avait l’habitude de ne jamais leur poser de questions.
— Je vous répète que je l’ai entendu sortir cette nuit, lui disait « la Grosse », car je m’étais couchée très tard, ayant commencé la lecture d’un roman policier extrêmement intéressant ...
Elle s’interrompit brusquement en apercevant « le Boiteux » qui franchissait la porte d’entrée.
— Dites-moi ! demanda-t-elle, je pense que vous savez où se trouve monsieur Marius, car je crois bien vous avoir vu sortir avec lui la nuit dernière.
« Le Boiteux » lui répondit par un signe de tête affirmatif, tout en glissant un coup d’œil furtif à Edwige.
Cette dernière le dévisagea avec une expression de reproche, comme si elle le tenait pour responsable de l’absence de son amant. Très nerveuse, elle s’écria avec impatience.
— Que signifie ce mystère ? Où est Marius ? Pourquoi ne m’a-t-il pas dit qu’il ressortait avec vous, après m’avoir accompagnée jusqu’à ma porte ?
« Le Boiteux » ne s’émut guère et expliqua, en haussant les épaules avec indifférence :
— Justement, Madame Ramier, je vous cherchais. J’arrive de chez vous. Voulez-vous m’accompagner tout de suite chez Madame Picquet ? Elle dé »sire vous communiquer des choses très importantes.
— Je me moque de cette vieille sorcière ! S’écria Edwige Ramier avec colère. Je veux seulement savoir où est passé Marius et pour quelle raison il n’est pas encore rentré chez lui ?
— Venez avec moi, Madame Ramier, insista « le Boiteux » d’un air mystérieux. Il vous donnera toutes ces explications lui-même, car il se trouve, précisément chez madame Picquet, où il vous attend.
— Qu’est-ce que vous dites ? Marius est chez « l’Araigne » s’exclama Edwige, en fronçant les sourcils, incrédule. Et pour quelle raison ?
— Je vous prie, Madame Ramier, de ne pas perdre plus de temps et de m’accompagner chez Madame Picquet, reprit « le Boiteux » qui commençait à s’impatienter. Venez ! Vous serez tout de suite renseignée.
Edwige Ramier hésita encore, comme si un pressentiment obscur lui conseillait de se méfier. Puis, poussée par le désir et l’impatience de rejoindre l’homme qu’elle aimait et de savoir ce qui lui était arrivé elle adressa un signe d’adieu à « la Grosse » et répondit :
— Bien « le Boiteux », partons, je vous suis !
Ils quittèrent hâtivement la pension de Madame Bonnet, et se dirigèrent à grands pas vers le canal de l’Ourcq, près duquel se dressait le pavillon ayant autrefois appartenu à l’infortunée Valérie Labeille.
Ils y arrivèrent un quart d’heure plus tard. Durant le parcours, Edwige avait vainement essayé de questionner « le Boiteux » pour connaître la raison pour laquelle Marius se trouait chez Madame Picquet. Mais très prudent et ne désirant pas se compromettre vis-à-vis de « l’Araigne » il ne lui répondit que par monosyllabes, déclarant qu’il n’était au courant de rien et que, de toute manière, Marius la renseignerait mieux qu’il ne pouvait le faire.
Técla qui les guettait sur l’ordre de sa patronne, courut ouvrit la grille du jardin et les introduisit au salon, où à son tour, Madame Picquet s’empressa de les rejoindre.
— Où est Marius ? S’enquit Edwige, de plus en plus inquiète et anxieuse.
— Asseyez-vous ma chère, dit « l’Araigne » en lui désignant une chaise. Je vous prie d’écouter ce que j’ai à vous dire, sans m’interrompre.
La visiteuse pâlit et fixa, interdite, sa terrible interlocutrice. Elle obéit en soupirant et s’assit, pressentant un malheur.
« Le Boiteux » fit mine de se retirer, mais, d’un geste impératif, la mère Picquet le retint.
— Il est préférable que vous restiez, « le Boiteux » lui dit la vieille femme, car votre témoignage me sera certainement nécessaire, pour convaincre Edwige de la vérité de mes paroles !
Ces propos furent loin de calmer l’agitation de madame Ramier qui frissonna et fixa avec effroi le visage de « l’Araigne ».
— Puis-je enfin savoir ce ... Dit-elle avec impatience.
La mère Picquet l’interrompit.
— Soyez un peu moins nerveuse, ma chère Edwige. Je vais tout vous expliquer en détail, reprit la vieille mégère, avec un mauvais sourire tandis que ses petits yeux luisaient étrangement.
Un bref silence suivit, pendant lequel « l’Araigne » sembla concentrer ses pensées, puis elle poursuivit avec le plus grand calme.
— Voici de quoi il est question, ma chère Edwige. Sachez, avant tout, que votre bel amoureux est une canaille ! Un bandit, un homme dangereux, dont il faut se méfier comme de la peste !
— Mais !... Protesta Edwige.
Elle ne put continuer, car l’autre la foudroya du regard et reprit la parole en hurlant :
— Taisez-vous ! Et attendez d’être renseignée avant de formuler la moindre observation. Je devine facilement ce que vous ressentez. Vous vous êtes éprise, ma pauvre amie, d’un homme que vous pensez être digne de votre confiance et de votre estime. Aussi, dois-je vous expliquer ce qui s’est passé, et la raison pour laquelle je le considère comme l’homme le plus canaille de tous ceux rencontrés au cours de ma longue existence de femme d’affaires !
Cette fois, la malheureuse visiteuse garda le silence, tandis que ses yeux exprimaient à la fois l’angoisse produite par ces paroles et la colère qu’elle éprouvait contre la receleuse.
— Inutile de vous répéter ce que vous savez déjà, poursuivit « l’Araigne ». Après la décision prise avec Marius « le Boiteux » est venu me trouver, pour essayer de me convaincre de vous aider une fois de plus, me laissant entendre que, si je refusais, vous étiez décidés à me faire chanter !
Edwige fort embarrassée, essaya de l’interrompre, mais cette fois encore, elle ne put y parvenir, car l’autre la fixa avec une telle méchanceté que l’amie de Marius, effrayée, se mordit les lèvres.
— Je sais ce que je dis, continua « l’Araigne » sur un ton méprisant. Ne cherchez pas à le nier. Et n’en parlons pas, pour le moment tout au moins. Votre cher Marius, toujours entreprenant et extrêmement débrouillard, ayant vu la cachette où je rangeais mon argent, à tout simplement, décider de me le voler !
Edwige Ramier, bien que stupéfaite, garda le silence.
— alors, reprit haineusement la vieille femme, cette nuit, votre amoureux s’est introduit furtivement chez moi et a essayé de me dérober six cent mille francs ... Malheureusement pour lui et fort heureusement pour moi, mon fidèle ami que voici, fit-elle en désignant « le Boiteux » — toujours aussi imperturbable et énigmatique — l’avait précédé. Mise au courant de ce qui allait se passer, j’ai eu le temps de mettre cette somme à l’abri.
Le visage d’Edwige de pâle qu’il était, tourna au gris cendré.
— Que voulez-vous dire, Madame Picquet ? S’écria-t-elle d’une voix altérée par la frayeur. Où est Marius ? (Elle se tourna vers « le Boiteux » furieuse en ajoutant) : Vous m’aviez dit qu’il était ici, où se cache-t-il ?
« Le Boiteux » répondit tranquillement.
— Un peu de patience, Madame Ramier, vous n’allez pas tarder à le savoir !
— En effet, il vous a dit la vérité. Ce misérable est bien chez moi, intervint « l’Araigne » en ricanant, et il se trouve si bien qu’il désire y rester !
— Je veux le voir immédiatement ! S’écria Edwige, en se levant d’un bond. Dites-lui de venir ici tout de suite.
— Allons ! Allons ! Calmez-vous, ma belle, murmura « l’Araigne »
d’une voix mielleuse, vous le verrez lorsque je jugerai le moment venu. Avant tout, j’ai à vous parler, car vous admettrez facilement, qu’après ce qui s’est passé, il est normal que je prenne certaines précautions.
— Enfin, que me voulez-vous ? Reprit Edwige Ramier, qui commençait à perdre son calme. Je peux vous jurer que Marius ne m’a pas parlé de ses projets.
— C’est à vérifier ! S’écria « l’Araigne » avec ironie. Sachez ma chère, que votre précieux ami est enfermé dans ma cave, en attendant que je le livre à la police !
— Non ! Vous ne ferez pas une chose pareille ! Hurla Edwige avec terreur. Je vous supplie, Madame Picquet, de ne pas être si méchante !
Le visage de « l’Araigne » s’empourpra de colère.
— Méchante, dites-vous ! Bégaya-t-elle d’une voix rauque. Ainsi c’est être « méchant » que de vouloir sauver des économies durement épargnées ? Je comprends que l’on puisse être éprise d’un homme Edwige, mais pas au point de m’accuser de méchanceté, alors que c’est le coupable que vous devriez sermonner ! Vraiment, ma chère, vous dépassez les limites !
— Je vous supplie de lui pardonner, Madame Picquet ! Sanglota Edwige, en proie à une angoisse indescriptible. Faites-le pour moi ! Essayez de comprendre mon désespoir s’il allait en prison !
— Il le mérite pourtant ! Reprit « l’Araigne » avec dureté. Si je vous ai convoquée, c’est pour en discuter, et vous apprendre que le sort de Marius ne dépend que de vous !... de vous seule !
— Comment cela ? S’exclama l’autre, stupéfaite et déconcertée.
— Oui, expliqua « l’Araigne ». Comme il était juste que j’obtienne de ce misérable que réparation de son geste criminel je lui ai demandé d’écrire une attestation sous ma dictée, en échange de sa liberté immédiate. De mon côté, je m’engageais à garder le silence sur ce qui s’est passé sous mon toit. Il a refusé. C’est la raison pour laquelle je vous ai demandé de venir me voir.
Edwige fut interdite par cette déclaration, mais étant très énervée elle n’avait pas écouté attentivement les propos de Madame Picquet.
Remarquant son désarroi, la vieille femme éclata d’un rire sarcastique.
— Marius, recommença-t-elle patiemment, n’a pas voulu accepter la ... transaction, dirai-je ... que je lui ai proposée. Mais je suis certaine ma chère que vous serez plus raisonnable que lui et que, pour le sauver vous n’hésiterez pas à vous entendre avec moi.
Cette fois Edwige Ramier comprit ce que désirait l’odieuse vieille. Voulant éviter la prison à celui qu’elle aimait, elle était bien forcée de se plier aux exigences de « l’Araigne » si insupportables qu’elles puissent être. Après quelques secondes de réflexion, elle demanda :
— Combien exigez-vous, Madame Picquet ?
— Exactement la somme qu’il pensait me dérober, répondit la méchante femme. Je lui offrais la possibilité de me régler à « la petite semaine » mais il a refusé net.
Edwige éclata d’un rire nerveux et répliqua ironiquement :
— Il a bien fait ! C’eut été tout à fait ridicule de sa part d’accepter de telles exigences, Madame Picquet, car elles ne sont pas justifiées
Le visage livide, « l’Araigne » ne put répondre tout de suite. Et avant qu’elle eût le temps de dominer sa stupéfaction Edwige ajouta méprisante :
— Plutôt que d’accepter vos conditions, chère madame Picquet, Marius fera bien d’aller en prison. Je reconnais que j’en éprouverais beaucoup de chagrin car je l’aime infiniment et la pensée d’être séparée me fait très mal, mais il doit avant tout aller expliquer son cas à la police. Le vol n’ayant pas eu lieu, il ne sera condamné qu’à une peine légère et peut-être même sera-t-il acquitté ! Je vous assure que ce n’est pas moi qui vais l’influencer pour le faire changer d’idée !
Madame Picquet la dévisagea les yeux dilatés. Elle ne s’attendait pas à une telle réaction de la part d’Edwige Ramier, et surtout pas à un raisonnement si logique.
Elle garda longuement le silence, réfléchissant intensément aux arguments pouvant convaincre son interlocutrice. Puis elle reprit avec plus de douceur :
— Peut-être avez-vous raison Edwige. Il est en effet, fort possible que les juges, poussés par une sympathie irrésistible à l’égard de Marius, décident de ne pas le punir pour sa tentative de cambriolage. Alors n’en parlons plus !
— Quant à votre opinion concernant mes prétentions, je vous dispense de me la faire connaître.
— Aussi comme nous n’avons plus rien à nous dire, vous pouvez partir si vous le désirez.
Alarmée par le calme de la vieille femme, Edwige la dévisagea quelques secondes en se mordillant les lèvres se demandant ce que pouvait ruminée encore cette odieuse sorcière.
— Je suis contente, reprit-elle, de vous avoir fait admettre que vos prétentions n’étaient pas justifiées. Veuillez, je vous prie, me laisser approcher de Marius pour que je lui parle. Je vous demande, aussi de le libérer immédiatement.
« L’Araigne » ricana et secoua négativement la tête.
— Non ! Ma chère, répondit-elle durement. Essayez de vous sortir cette idée de la tête. Je tiens à vous punir de votre manque total de compréhension.
L’étonnement d’Edwige augmenta.
— Mais de quoi pouvez-vous m’en vouloir, madame Picquet ? S’enquit-elle.
— Je viens de vous le dire, répondit sèchement « l’Araigne » Est-il possible que vous ne compreniez pas votre erreur et refusiez de conseiller à votre cher Marius d’accepter l’attestation que je lui ai proposée ? Vous agissez ainsi à l’encontre de son bien.
— Vous exagérez un peu, Madame Picquet, protesta Edwige en pleurant de rage, et vous m’offensez cruellement.
— Taisez-vous ! Lança durement « l’Araigne » vous oubliez que vous et ce vaurien de Marius aviez l’intention de me faire changer ? D’ailleurs une autre déception vous attend ma pauvre Edwige. Je vous préviens que vos menaces ne m’effrayent pas. Je suis complètement en règle et personne ne peut me reprocher de maltraiter Mireille, qui est ma fille adoptive. Vous auriez dû mieux vous renseigner avant de préparer le plan qui n’a aucune chance de réussir. Me prenez-vous pour une sotte ? Croyez-vous que je vais tomber dans un tel piège ?
Edwige Ramier la fixait au comble de la surprise.
L’accent de la vieille femme était si plein d’assurance qu’elle ne pouvait imaginer qu’elle pût mentir ... Alors pour quelles raisons avait-elle, quelques jours auparavant montré une telle frayeur, lorsque l’amie de Marius l’avait menacée de révéler à la police ses mauvais traitements envers la petite Mireille ?
Edwige n’arrivait pas à trouver une réponse possible à cette question.
Maintenant, vous connaissez mes intentions ? Reprit la mégère en haussant les épaules. Je vous avais envoyée chercher par « le Boiteux », espérant que nous arriverons à nous entendre. Au contraire je découvre en vous un entêtement et une obstination réellement incompréhensibles. Alors tant pis pour vous et surtout pour votre ridicule amoureux !
— Qu’avez-vous l’intention de faire ? Bredouilla Edwige très effrayée.
— Ca ne vous regarde pas ! Répondit la vieille sorcière sèchement.
Edwige Ramier se révolta :
— Prenez garde à ce que vous faites, Madame Picquet ! S’exclama-t-elle furieuse, si vous ne libérez pas immédiatement Marius, j’irai au Commissariat de Police le plus proche et raconterai tout ! Je dirai que vous avez séquestré Marius, qu’il est enfermé dans votre cave.
— Ah ! Ah ! Vous ferez ça ? Reprit « l’Araigne » en lui adressant un sourire méprisant. Eh bien ! Ne vous privez pas d’une telle joie puisque vous en avez envie. Je vous préviens, que de mon côté, je dirai la vérité et expliquerai la raison pour laquelle j’ai enfermé un voleur que j’ai surpris chez moi à deux heures du matin, essayant de me cambrioler ! Ensuite je porterai plainte contre vous pour chantage ! Et nous verrons, alors de quelle façon vous sortirez de cette affaire, ma belle !
Edwige sursauta comme si une guêpe l’avait piquée, et fixa avec des yeux épouvantés, sa terrible interlocutrice.
Elle allait lui répondre mais la vieille femme ne lui en laissa pas le temps et reprit avec un accent qu’elle s’efforçait de rendre indifférent :
— Que répondrez-vous alors à la police, ma délicieuse amie, lorsqu’elle vous demandera si vous m’avez soutiré de l’argent ? Car vous ne pouvez nier que je vous ai déjà avancé une belle somme, n’est-ce pas ?
— Mon Dieu ! Gémit Edwige Ramier, en se tordant les mains de désespoir. Vous avez donc juré de me perdre ?
— Pas du tout ! Je n’en ai aucunement l’intention, rassurez-vous Edwige, reprit « l’Araigne » sur un ton subitement plus doux. Ca ne dépend que de vous. Je vous ai déjà dit ce que vous deviez faire pour que je consente à ne pas souffler mot de cette lamentable histoire. Si véritablement vous aimez cet odieux Marius ...
— Ah ! Soupira Edwige. Vous ne pouvez savoir à quel point ! Pour lui je suis capable de faire n’importe quoi !
— Je l’ai deviné tout de suite, reprit la vieille mégère en souriant oui ! Je l’ai compris lorsque vous êtes venue me voir la première fois et, ensuite lorsque vous êtes revenue me demander un nouveau secours. J’ai immédiatement pensé que c’était lui qui vous poussait à agir ainsi ... Mais laissons cela de côté, il s’agit en ce moment de résoudre un problème, qui n’est évidemment pas agréable. Vous seule pouvez tout arranger !
— Que faut-il que je fasse ? Reprit Edwige avec un imperceptible accent d’impatience dans la voix.
L’infortunée réalisait à présent, qu’elle se trouvait complètement à la merci de cette vieille femme aussi rusé que méchante. Mais le sort de l’homme aimé l’inquiétait si fort qu’elle ne pensait pas une seconde à elle.
Elle était exactement dans le même état d’âme que celui qui, pour sauver un être chéri, est disposé à accomplir n’importe quel geste, fût-il le plus insensé, sans réfléchir à ses conséquences.
« L’Araigne » devinait les pensé »es qui s’agitaient dans la tête de la malheureuse femme et s’en réjouissait, persuadée qu’elle la tenait maintenant, entre ses griffes.
Elle sourit à la question que venait de lui poser Edwige Ramier et répondit avec le plus grand calme.
— Voici ce que je vous propose ma chère : considérant que j’ai été trahie et très effrayée je trouve tout à fait logique de prétendre à une sorte de dédommagement. En outre n’oubliez pas que vous me devez une belle petite somme.
— Vous m’avez pourtant dit que ...essaya de l’interrompre la pauvre Edwige, sentant un immense découragement la gagner.
— Je le sais ; je vous avais promis de ne jamais vous réclamer la restitution de l’argent que je vous avais remis. Mais comme la situation a complètement changé et que vous êtes indigne de mon aide, il est juste à présent, que je vous demande de me rendre mon argent. Bref si vous consentez à écrire et à signer l’engagement que je proposais à Marius pour lui rendre sa liberté, je jugerai l’incident terminé !
Edwige ouvrit de grands yeux.
— Comment ? Balbutia-t-elle bouleversé. Vous voulez que je signe.
— C’est fort simple, voyons ! Vous allez vous engager à me verser par mensualités, la somme de dix cent mille francs et je serai alors pleinement satisfaite.
— C’est impossible, absurde et monstrueux ! Gémit l’infortunée Edwige. Vous ne pouvez exiger une telle signature de moi !
— Et pourquoi pas ? Avez-vous hésité, vous et votre amoureux me faire chanter ? Il est logique et juste que je prétende à une petite compensation, expliqua « l’Araigne » avec assurance. Mais cessons de perdre notre temps en bavardages inutiles. Je vous ai fait une proposition : vous l’acceptez ou vous la refusez. Que répondez-vous ?
— Vous libérerez immédiatement Marius si je l’accepte ? Demanda timidement Edwige, après avoir réfléchi quelques secondes le visage crispé de rage impuissante.
« L’Araigne » répliqua aigrement.
— Je vous l’ai promis et ma parole doit vous suffire. D’ailleurs je n’ai aucune envie de garder ce vaurien ici et de le nourrir. Ne craignez rien, ma chère, écrivez ce que je vais vous dicter et votre cher Marius sera libre tout de suite après.
Elle se leva, alla chercher une feuille de papier et son stylo, qu’elle posa sur la table et s’approchant de sa victime, elle ajouta :
Décidez-vous, Edwige ! Dès que vous aurez signé tout sera résolu !
— Un instant encore, je vous prie, essaya de résister la malheureuse Edwige, en proie à une agitation indescriptible. Comment pouvez-vous supposer que je ne puisse jamais vous restituer une si grosse somme ?
« L’Araigne » eut un sourire mystérieux.
— Cela vous regarde, ma belle, répliqua-t-elle froidement. La façon dont vous pourrez vous procurer cet argent m’est absolument indifférente ; ce qui compte uniquement à mes yeux, c’est d’être remboursée.
Elle se tut, sourit, puis se penchant vers son interlocutrice qui l’écoutait déconcertée, elle ajouta, d’une voix mielleuse :
— Je vous crois assez intelligente, ma petite Edwige, pour que je n’aie pas de conseils à vous donner ... Mais une femme telle que vous encore belle et désirable ... enfin, vous me comprenez, n’est-ce pas ?
Edwige sursauta, indignée, mais ne prononça pas une parole. Elle fronça les sourcils et hocha la tête tristement ... Décidément, cette « Araigne » était une véritable sorcière, cruelle, impitoyable et privée complètement de sens moral.
L’infortunée amie de Marius réalisait qu’elle était entièrement à sa merci, ainsi que son amant. Se révolter contre cette odieuse femme signifierait pour eux aller vers une perte certaine ... Pour Marius se serait la prison, et qui sait pour combien de temps !
La pauvre femme tressaillit, poussa un grand soupir, puis releva lentement les yeux sur ceux de la vieille femme qui la fixait, trépignant d’impatience.
— Alors ! S’exclama la mère Picquet, quelle est votre décision ?
— que puis-je faire, sinon me soumettre à vos exigences ! Répondit Edwige, d’une voix éteinte. Alors que dois-je écrire ?
Un éclair de triomphe passa dans les petits yeux cruels et fouineurs de « l’Araigne ».
Elle se dépêcha de tendre le stylo à Edwige Ramier et commença à dicter :
« Je reconnais devoir à Madame Picquet la somme de dix cent mille francs. Par la présence, je m’engage à la lui restituer, à raison de cent mille francs par mois »
Edwige qui s’était assise à la table sur laquelle « l’Araigne » venait de poser une feuille de papier, signa les quelques lignes qu’elle avait tracées.
La mégère la lui arracha alors des mains et, après l’avoir rapidement parcourue des yeux, s’écria en souriant :
— Très bien, c’est parfait !
— Maintenant, demanda Edwige anxieuse, vous allez libérer Marius n’est-ce pas ?
— Certainement ! Affirma « l’Araigne ».
Elle se tourna vers « le Boiteux » qui, jusqu’ici, s’était tenu à l’écart à l’autre bout du salon, devant la fenêtre, écoutant leur entretien sans avoir prononcé un seul mot, tout en fumant cigarette sur cigarette.
— Descends à la cave et va ouvrir à cet homme, ordonna-t-elle. Tu lui diras qu’il est libre et que je préfère ne pas le revoir.
Elle lui remit le petit revolver avec lequel il avait tenu en respect Marius, quelques moments plus tôt et ajouta :
— Prends ! On ne sait jamais avec un tel individu !
( A SUIVRE LE 11 FEVRIER )