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MOINEAUX SANS NID N° 228

5 Février 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

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L’inexplicable retard « du Boiteux » commençait à sérieusement inquiéter Marius, qui continuait à faire le guet devant la grille du pavillon habité par « l’Araigne ».

Comment se faisait-il que cette opération durât si longtemps ? Qu’était-il arrivé au « Boiteux » ? Une difficulté imprévisible l’aurait-elle arrêté en chemin ? Le coffret renfermant l’argent de la vieille sorcière avait-il été déplacé ? En ce cas, peut-être son complice s’obstinait-il à le découvrir ?

Marius se posait toutes ces questions fumant cigarettes sur cigarettes. Il ne cessait d’arpenter le trottoir opposé à celui du petit pavillon, les yeux fixés sur la porte de la véranda derrière laquelle il avait vu disparaître « le Boiteux ».

— Il y a plus de trois quarts d’heure, murmura-t-il, angoissée, en entendant sonner l’heure à l’horloge du clocher voisin.

Soudain, il s’arrêta brusquement étouffant l’exclamation qui lui montait aux lèvres.

Il venait d’apercevoir, l’espace d’un dixième de seconde, une lumière dans la verrière de la véranda comme si une porte intérieure avait été rapidement ouverte et refermée.

L’homme jeta la cigarette qu’il venait d’allumer et se rapprocha de la grille, essayant de percer de ses yeux l’ombre épaisse qui enveloppait la maison.

— C’est certainement « le Boiteux » qui revient, dit-il en poussant un grand soupir de soulagement.

Marius prêta de nouveau l’oreille, espérant entendre le pas léger de son complice faisant crisser le gravier du jardin ... Mais à a grande stupeur, le silence le plus complet continua à régner.

Alors une grande angoisse le gagna.

« Que peut bien faire cet imbécile ? Se demanda-t-il perplexe. Que lui est-il arrivé ? »

Il réfléchit encore, indécis et préoccupé, craignant que « le Boiteux » ait été surpris par un des habitants de la villa ... Mais il écarta tout de suite cette supposition, car dans l’affirmative, il aurait certainement déjà vu le jardinier sortir pour appeler les agents. Il n’ignorait pas que « l’Araigne » n’avait pas le téléphone.

Il eut brusquement un geste de colère.

« Qu’est-ce que je vais imaginer ? Pensa-t-il. Je connais « le Boiteux » il n’est pas homme à se laisser prendre ... Peut-être s’est-il trouvé mal ! En tout as, je veux en avoir le cœur net, cette incertitude est absolument insupportable ! »

Marius regarda rapidement des deux côtés de la rue, afin de s’assurer qu’il n’y avait personne, puis pénétra résolument dans le petit jardin et s’approcha avec précaution de la véranda, prêtant l’oreille au moindre bruit.

La porte ouvrant sur le jardin était restée entr’ouverte. Marius la poussa et entra à l’intérieur.

Il s’orienta sans aucune difficulté. Puis il se dirigea vers une seconde porte, qui d’après les explications données auparavant par « l’ Boiteux » devait être celle du salon.

Il la poussa doucement et prêta de nouveau l’oreille, scrutant les ténèbres de la pièce. Il ne perçut aucun bruit et en fut stupéfait, car il pensait y trouver « le Boiteux ».

— Eh ! L’ami, murmura-t-il, que t’est-il arrivé ? Le jour ne va pas tarder à se lever ... viens vite !

Naturellement il ne reçut aucune réponse. Effrayé et indécis, il se posa toutes sortes de questions.

Finalement, il se décida à avancer, saisit sa torche et franchit le seuil de la porte. Il marcha avec précaution, tout en projetant dans toutes les directions la faible lueur de sa lampe électrique.

Il fut très surpris de découvrir qu’il y régnait un ordre parfait.

Marius examina l’armoire et remarqua qu’elle ne portait pas la moindre trace d’effraction, bien qu’elle fût fermée à clé.

« Qu’est-ce que ça signifie ? Se demanda-t-il, complètement déconcerté. Ne serait-il pas venu ? Comment se fait-il que je ne le trouve pas ici ? Serait-il déjà parti ? Alors, pourquoi ne m’a-t-il pas rejoint ? »

Il regarda autour de lui, balayant les coins les plus sombres de la pièce de son cercle lumineux, comme s’il s’attendait à voir surgir un ennemi dangereux.

Puis haussant les épaules, il grogna :

« Cette canaille m’a s^purement joué ! A moins qu’il n’ait été surpris pare « l’Araigne » ! Elle l’a peut-être forcé à la suivre dans une autre pièce de cette maison, en attendant que la police arrive ! »

Il demeura quelques secondes sur place, indécis.

« Puisque je suis ici, je vais en profiter » Décida-t-il soudain.

Contrairement à la promesse faite au « Boiteux » l’ami d’Edwige avait emporté une arme. Ayant eu le temps de s’habituer à la disposition des meubles, il éteignit sa lampe, la glissa dans sa poche et prit son revolver.

Il se trouvait à cet instant près de la porte s’ouvrant sur le vestibule. Marius prêta l’oreille quelques secondes, puis persuadé que personne ne se trouvait dans le couloir, il poussa doucement un des battants tout en s’appliquant à ne pas faire de bruit.

Comme il était déjà venu dans la villa de la mère Picquet avec Edwige, il put s’orienter, même dans l’obscurité. Après une imperceptible hésitation, il se glissa dans le couloir.

Un coup terrible sur la tête l’assomma !

Il eut la sensation que son crâne éclatait et que des millions d’étoiles dansaient devant ses yeux ... Puis il s’effondra comme une masse sur le parquet privé de connaissance.

Lorsqu’il revint à lui, il était assis dans un fauteuil du salon, où régnait la plus vive clarté.

Il avait la nausée et il lui fallut plusieurs minutes pour réaliser ce qui lui arrivait.

Il s’aperçut finalement qu’il avait devant lui trois personnes qui le fixaient. Chacune d’elles avait une expression différente sur le visage.

Il reconnut tout d’abord celui, sardonique et diabolique de « l’Araigne » le dévisageant avec curiosité et mépris. Elle tenait à la main un verre à demi rempli d’eau.

Il sursauta et comprit aussitôt pourquoi son visage et son cou étaient mouillés. Il venait de recevoir une partie de cette eau sur la figure !

A côté d’elle se trouvait Arnold, le vieux jardinier, stupéfait et effrayé , désireux avant tout de retourner dans son lit, tandis que derrière eux se dressait la haute silhouette du « Boiteux » dont l’expression était impénétrable.

Evidemment, sa situation était loin d’être enviable et Marius fit un grand effort pour rassembler ses pensées.

La mère Picquet rompit la première la silence et s’écria en ricanant sinistrement :

— Tu ne t’attendais pas à une si agréable réception, n’est-ce pas petit gars ? Voilà ce que c’est que de s’introduire chez les autres lorsqu’on n’a pas été invité.

Marius bredouilla quelques mots incompréhensibles, ne parvenant pas à bien s’exprimer tant sa tête le faisait souffrir.

Que lui était-il donc arrivé ? Il leva les yeux sur « le Boiteux » qui lui fit un signe imperceptible pour lui recommander de garder le silence.

— Canaille ! S’écria « l’Araigne » à cet instant. Heureusement que j’ai pu déjouer à temps ta manœuvre et mettre mon argent en lieu sûr. Sais-tu que nous allons faire à présent, mon beau ténébreux ? Appeler la police et te confier à deux anges gardiens !

En entendant ces derniers mots, Marius réalisa brusquement la situation dans laquelle il se trouvait et fixa pour la troisième fois son complice qui continuait à garder une attitude indifférente comme si cela ne le concernait pas du tout.

— Mais reprit la vieille en ricanant toujours je préfère éviter de mêler ces gens à nos affaires, et puisque tu es venu de ton plein gré te faire prendre dans une souricière, tu y resteras. Ca m’arrange !

Que voulait insinuer cette odieuse femme ? Songea Marius avec inquiétude. Mais il garda le silence et préféra attendre qu’elle manifestât plus clairement ses intentions.

Brusquement elle le souffleta !

Marius en fut tout d’abord interloqué, puis poussa un cri de rage et voulut se lever pour bondir sur « l’Araigne », mais quelque chose d’insolite l’empêcha de bouger.

A sa grande stupeur, il comprit qu’il était attaché à un siège par de solides cordes qui ne lui permettaient aucun mouvement, hormis celui de bouger la tête.

Il se sentit alors affreusement humilié et grotesque ; il cria des injures ce qui parut amuser beaucoup « l’Araigne ».

— Ah ! Ah ! Ricana-t-elle, en le fixant de ses petits yeux cruels et pénétrants, monsieur se fâche ! Ca te déplait ? Alors, il ne fallait pas venir chez moi.

Marius l’enveloppa d’un regard plein de haine et de rage, mais se dominant subitement, il lui demanda :

— Puis-je savoir ce que vous me voulez, Madame Picquet, et quelle est la raison qui vous fait me traiter de la sorte ? N’êtes-vous pas suffisamment satisfaite de m’avoir assommé ?

Le visage de « l’Araigne » s’empourpra de colère.

— Tu oses me poser des questions à présent ? Vociféra-t-elle. Tais-toi imbécile et réfléchis un peu à ta situation. Essaye plutôt de m’apitoyer sur le sort que je te réserve !

— J’en ai assez à la fin ! Hurla l’autre en grinçant des dents. Pour qui me prenez-vous ? J’exige des explications.

— Vraiment ! Ricana la mère Picquet. Peut-être te faut-il aussi des excuses, misérable ! Ne t’es-tu pas introduit chez moi pour me voler ?

Marius agita énergiquement la tête.

— Ce n’était pas du tout mon intention, affirma-t-il. Je suis entrez chez vous pour m’assurer qu’il n’était arrivé aucun malheur au « Boiteux » ... Je vous jure, madame Picquet, que c’est lui qui voulait vous voler. Je ne nie pas avoir promis de l’aider, mais c’est tout. Si je n’avais accepté de le seconder, il se serait, alors adressé à un autre.

— Pour moi, il n’y a pas de différence, interrompit « l’Araigne » avec ironie, et tu n’avais qu’à ne pas accepter de l’aider.

— Ce misérable ment avec un toupet incroyable, intervint calmement « le Boiteux ». Il n’y a pas un mot de vrai dans tout ce qu’il vous dit. Ne le croyez pas, Madame Picquet. D’ailleurs, je vous avais prévenue ; si ce que je vous ai dit était faux, il ne se serait pas introduit chez vous, comme il vient de le faire.

— C’est juste, reconnut la mégère, en se tournant de nouveau vers Marius. Tes explications sont ridicules. Lorsqu’un homme est pris, son complice s’enfuit sans demander son reste.

Etouffé par une rage folle, Marius ne put articuler un seul mot.

— Je te crois « le Boiteux » poursuivit « l’Araigne » (Puis s’adressant à Marius, elle ajouta) : Il est venu me prévenir et les faits se sont déroulés exactement comme il me l’avait annoncé. Donc, si l’un de vous deux ment, c’est toi !

— C’est faux ! Hurla Marius. Tout cela est absurde et ridicule. Libérez-moi immédiatement ou vous le regrettez amèrement un jour !

Puis, fixant « le Boiteux » de ses yeux flamboyants de colère, il cria :

— Quant à toi, tu es un lâche ! Tu payeras très cher tes mensonges et si tu ne dis pas immédiatement la vérité, je te garantis que tes jours seront comptés.

Un sourire sarcastique se dessina sur les lèvres du « Boiteux » qui reprit en soupirant :

— Vous l’entendez, Madame Picquet ? Je vous avais bien dit que c’était un homme très dangereux !

— Mais non ! Mais non ! Malgré ses airs terribles, je saurai le transformer en un agneau inoffensif, affirma la vieille femme, très calmement.

Son visage se durcit et elle ajouta en s’adressant à Marius :

— Je pourrais appeler la police et de faire arrêter pour tentative de vol. Mais comme je préfère ne pas avoir affaire à elle, je vais résoudre ce problème à ma façon et t’empêcher, une bonne fois pour toutes, de te mettre certaines idées en tête. On va détacher tes liens, mais je te préviens qu’au moindre geste, « le Boiteux » tirera sur toi.

L’ami d’Edwige se tut, les yeux congestionnés, tandis que la vieille femme ordonnait impérativement :

— Défaites-le immédiatement !

Pendant que les deux hommes s’empressaient de lui obéir, « l’Araigne » ne quittait pas Marius du regard.

Dès que ses liens furent dénoués, l’ami d’Edwige bougea bras et jambes pour rétablir la circulation du sang, mais n’osa pas se permettre d’autres gestes, réalisant que la vieille femme était capable de faire exécuter sa menace. Il leva sur elle un regard plein de mépris et lui demanda :

— Me permettez-vous de me lever ?

— Certainement, répondit-elle avec une ironie insolente, tu peux même faire quelques pas ... Mais prends garde !

L’homme quitta son siège, arpenta plusieurs fois la pièce en étirant ses bras, tandis que « le Boiteux » et le jardinier s’étaient vivement écartés de lui.

Marius s’arrêta à quelques pas de la vieille femme et lui demanda :

— Qu’avez-vous décidé de faire ? Si vous ne voulez pas appeler la police, vous ne pensez pas, je pense, me garder éternellement chez vous ?

— Assieds-toi devant cette table, ordonna sèchement « l’Araigne ».

Marius obéit.

— Arnold, allez chercher du papier et un stylo que vous poserez devant cet homme ! Ajouta-t-elle en s’adressant au jardinier.

Le vieil homme se dépêcha de rapporter les objets demandés et les posa devant l’ami d’edwige.

Bien que très intrigué par ce manège, Marius ne posa aucune question et attendit, perplexe et inquiet, que la vieille mégère prit la parole.

Mais elle garda le silence ; elle semblait réfléchir profondément. Prenant le revolver, elle le dirigea vers Marius.

Perdant patience ce dernier s’écria :

— Cessez de me menacer, je vous en prie. Je n’ai pas la moindre envie de vous fausser compagnie, et c’est extrêmement désagréable ...

— Tais-toi, canaille, interrompit-elle, furieuse, en le dévisageant de ses petits yeux cruels et perfides.

Puis, elle ajouta avec autorité :

— Prends cette plume, tu vas écrire ce que je vais te dicter.

— Mais ... protesta-t-il, en la fixant avec stupeur.

— Il n’y a pas de « mais » déclara-t-elle, menaçante. C’est moi qui commande et tu n’as pas à protester si tu ne veux pas être jeté en prison !

— Peut-être cela vaudrait-il mieux pour moi ! S’écria l’homme exaspéré. La police fera certainement plus confiance à moi qu’à vous.

— Cesse de dire des sottises et écris ! Répliqua « l’Araigne » furieuse.

Marius soupira, prit le stylo et attendit. La vieille femme sourit l’air diabolique puis commença à dicter :

« Par la présente attestation, je m’engage à restituer à Madame Picquet la sommes de six cent mille francs ...

Elle s’interrompit. Marius venant de jeter son stylo à l’autre extrémité de la pièce.

— Ah ! Non, s’exclama-t-il avec force, en la dévisageant, indigné et menaçant, jamais je n’écrirai une chose pareille ! Je ne suis pas bête à ce point !

— Tu refuses ! Reprit-elle en le fixant rouge de colère. Tu ne veux pas obéir. Alors tant pis pour toi !

Elle se tourna vers Arnold et ordonna :

— Allez immédiatement au Commissariat de Police et revenez avec deux agents.

— Vous croyez m’effrayer ? Rugit Marius hors de lui. Vous avez tort, je préfère cent fois être arrêté que de me soumettre à vos exigences.

« L’Araigne » nullement intimidée par ces paroles, sourit, l’air diabolique et haussa les épaules.

— Bien ! Restons-en là, momentanément. Je vais essayer de trouver une autre solution.

Marius quitta son siège sans attendre que « l’Araigne » le lui eût permis et répliqua en la regardant avec ironie :

— comment ? Vous renoncez à prévenir la police ?

— En effet, car je dispose d’un moyen plus sûr me permettant de te punir comme tu le mérites. Pour le moment j’ai décidé de t’enfermer dans ma cave.

Elle se tourna vers « le Boiteux » et le vieil Arnold.

— Vous m’avez entendue, n’est-ce pas ? Emparez-vous de cet homme et enfermez-le dans la cave.

Ils hésitaient, tandis que Marius hurlait, fou de rage :

— Vous n’avez pas le droit de me séquestrer !

La vieille femme se mit à rugir.

— Tais-toi ! Je sais ce que j’ai ou pas, le droit de faire, et je te donne le conseil de te montrer docile. Dans le cas contraire, tu seras de nouveau attaché à un siège !

— Et moi, je vous réponds que vous ne me faites pas peur ! Répliqua-t-il en grinçant des dents.

Brusquement, il se jeta sur elle, mais comme « l’Araigne » était sur ses gardes, se méfiant toujours de Marius, elle le poussa violemment.

L’élan de l’ami d’Edwige fut stoppé net et il tomba malencontreusement pour la seconde fois, privé de connaissance.

Un sourire de triomphe se dessina sur les lèvres de la vieille femme.

— Tant pis pour lui ! Il a eu ce qu’il méritait s’écria-t-elle ravie de sa victoire. A présent, nous allons le descendre à la cave très facilement. Et comme il a prouvé combien il pouvait être dangereux, nous allons, pour plus de précautions, l’attacher de nouveau.

« Le Boiteux » et Arnold ramassèrent la corde qui, quelques instants plus tôt, avait servi à immobiliser Marius. Ils lui attachèrent solidement bras et jambes de telle façon que tout geste lui fût impossible.

— C’est parfait ! S’écria « l’Araigne » lorsqu’ils eurent achevé leur besogne. Maintenant descendons l’enfermer là où personne ne pourra l’aider à fuir, je vous le garantis !

Précédés par la vieille mégère, qui s’était emparée de la lampe électrique de sa victime, les deux hommes soulevèrent le corps de Marius toujours évanoui, et quittèrent le salon. Ils s’engagèrent dans le vestibule et atteignirent bientôt une petite porte cachée sous l’escalier et conduisant à la cave.

Ils descendirent avec précaution les marches pour ne pas tomber et ne tardèrent pas à atteindre un couloir très étroit, sur lequel s’ouvraient trois portes.

Toujours les précédant et les éclairant de la lampe « l’Araigne » les conduisit jusqu’à celle qui était ouverte et la plus éloignée par rapport à l’escalier.

— Jetez-le là-dedans ! Ordonna-t-elle, sèchement.

Les deux hommes obéirent et laissèrent tomber Marius rudement sur le sol. Puis, ils s’éloignèrent de cette sorte de réduit dont « l’Araigne » referma la lourde porte à double tour.

— Ah ! Ah ! Ricana-t-elle ravie de l’opération, il va bien regretter d’avoir refusé d’écrire ce que je lui dictais. Il moisira là-dedans le temps qu’il lui faudra pour changer d’avis.

Tous trois remontèrent au rez-de-chaussée et tandis que le vieil Arnold bouleversé par tous ces événements, obtenait la permission de rejoindre sa femme, « le Boiteux » et « l’Araigne » revinrent au salon.

— Maintenant, dit-elle, il nous faut prévenir Edwige Ramier. C’est toi qui en es chargé, « le Boiteux » ! Tu vas aller lui dire de venir immédiatement me trouver, mais garde-toi bien de souffler mot de ce qui est arrivé à son bien-aimé !

« Le Boiteux » lui adressa un sourire approbateur.

— Bien, Madame Picquet, répondit-il. Je crois deviner vos intentions et les approuve entièrement. Vous convaincrez Edwige Ramier plus facilement que moi.

« L’Araigne » le fixa attentivement.

Son complice avait raison. La vieille femme savait fort bien qu’elle n’avait nullement besoin de son concours pour persuader Edwige Ramier d’agir selon les plans qu’elle avait établis avec Paul Macaire. Mais, toujours très prudente, elle estima qu’elle ne devait pas se débarrasser tout de suite de cet homme, et cela d’autant plus qu’elle lui avait versé plusieurs acomptes.

En outre, elle n’était pas convaincue qu’il lui disait la vérité. D’ailleurs pour le moment, il lui plaisait de croire à sa version des événements.
Elle sourit et ajouta :

— Ne te tourmente pas à ce sujet, « le Boiteux », tu peux encore m’être très utile. Mais je te préviens que je n’admettrai pas la moindre défaillance de ta part. J’’espère que ce qui arrive à Marius te servira de leçon. Tu as pu te rendre compte que je ne suis pas une femme qui se laisse berner facilement et que je sais agir très énergiquement, lorsque cela est nécessaire.

— C’est vrai ! Madame Picquet, admit « le Boiteux », et je vous promets que vous ne serez jamais déçue avec moi.

— Alors, va prévenir « la Ramier ». Dis-lui que j’ai à lui communiquer des choses très graves. Pas un mot de plus. Je ne veux surtout pas qu’elle ait le temps de préparer un plan de défense.

— Je tiens à la prendre à l’improviste. Elle sera tellement stupéfaite et saisie de crainte qu’elle n’aura pas la force de réagir.

— Et pour sortir son Marius d’embarras, elle acceptera de signer la redevance de dette que vous exigerez d’elle, conclut « le Boiteux » en souriant.

— C’est exact, renchérit « l’Araigne ». Tu n’es pas un sot « le Boiteux » et tu comprends assez vite les choses. Va donc dire à Edwige de venir ici !

Elle ouvrit la porte donnant sur la véranda. A travers la verrière, filtraient les premières lueurs du jour.

— La nuit s’achève, remarqua-t-elle. Peut-être est-il un peu tôt pour te présenter à l’amie de Marius, mais tant pis ; tu es sûr de ne pas la manquer.

« Le Boiteux » répondit par un signe de tête affirmatif. Il quitta « l’Araigne » et se dirigea rapidement vers le domicile d’Edwige Ramier.

Au fond de lui-même, il était furieux de ce résultat, et maudissait sa malchance. Il aurait voulu empocher les six cent mille francs retirés du coffret de « l’Araigne ».

Mais comment agir autrement ? A présent, il connaissait toute la cruauté et l’énergie dont cette femme était capable et il réalisait parfaitement que jamais elle ne lui aurait pardonné ce vol.

Il respira avec volupté l’air frais et pur du matin.

« J’ai perdu une belle occasion de m’enrichir, songea-t-il mais je peux continuer à jouir tranquillement de ma liberté »

« Le Boiteux » oubliait la réaction que Marius ne manquerait pas d’avoir plus tard contre lui, car l’ami d’Edwige le considérait désormais comme un lâche et un traître …

 

( A SUIVRE LE 8 FEVRIER )

 

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