Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

MOINEAUX SANS NID N° 22

28 Mai 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

22 CHAGRIN D'ENFANT

 

Pendant ce temps, Mireille se désolait de l’absence de son inséparable ami. Les heures succédaient aux heures et Pierrot ne rentrait toujours pas.

— Ne pleure pas, ma chérie disait Valérie. Il doit être en train de vendre ses journaux et comme il te sait avec moi, il ne se presse pas de rentrer !

Mais aucune parole ne pouvait calmer l’inquiétude de la petite.

— Non ! Non, Madame ! sanglotait-elle. Je suis sûre qu’il lui est arrivé quelque chose !

— Mais que veux-tu qu’il lui soit arrivé ?

— Je ne sais pas… Cette horrible vieille, cette mère Picquet, elle est très méchante, vous savez ! Et, elle lui a juré de… Je vais le chercher !

— Toute seule ? demanda Valérie profondément émue.

— Oui, toute seule ! Les enfants de la rue n’ont pas besoin de gouvernante pour les accompagner ! répliqua la petite.

— Mais tu n’es plus une enfant de la rue, Mireille, puisque tu es avec moi ! C’est moi qui te sers de mère, maintenant !

Sur ces mots, la jeune femme pressa tendrement la petite contre son cœur. On eût vraiment dit la mère et la fille ! Puis, la gamine murmura d’une voix dans laquelle on lisait une gratitude infinie.

— Soyez bénie ! Comme vous êtes bonne !

— Tu aimerais avoir une maman ?

Pour toute réponse, la pauvre petite jeta de nouveau ses bras autour du cou de sa protectrice. Et, dressée sur la pointe des pieds, elle lui couvrit le visage de baisers mouillés de larmes

< Avoir une maman ! quelqu’un qui me protége, qui m’aime ! quel beau rêve serait ! pensait Valérie. >

La pauvre petite ne pouvait pas se rendre compte de l’angoissante situation de cette jeune femme et, encore moins, des graves ennuis qui pouvaient lui arriver d’un jour à l’autre.

Malgré tout le bonheur qu’elle ressentait auprès de sa protectrice, Mireille finit pas céder à la tentation d’aller à la recherche de Pierrot. Bien que Valérie n’aimait pas la laisser sortir, de peur qu’elle ne retombe entre les mains de la mégère et en dépit de l’interdiction qui lui avait été faite, la petite fille quitta la villa et se dirigea vers la rue de Paris.

Quand elle y arriva, il faisait presque nuit, car elle n’avait pas d’argent pour prendre l’autobus. Elle se mit aussitôt à interroger les gens qu’elle connaissait et qui pouvaient lui donner des nouvelles de son petit protecteur. Mais aucun camelot, aucun crieur de journaux personne ne savait ce qu’était devenu Pierrot.

Par contre, on ne manqua pas de lui dire que l’Araigne la cherchait désespérément ! Mireille parcourut ainsi tout le quartier. Nulle part, elle ne trouva trace de son ami. Finalement, elle rencontra un petit garçon de sa connaissance qui avait assisté à l’enlèvement de Pierrot.

— Dis donc, fit le gamin, est-ce que Pierrot aurait gagné le gros lot à la Loterie Nationale ? Je l’ai vu partir avec un Monsieur dans une auto à un million le mètre ! Mais crois-tu qu’il est bête ; il ne voulait pas monter en voiture, le Monsieur a du le forcer !

La chose parut bien invraisemblable à Mireille ; un Monsieur emmenant Pierrot en voiture ?... Mais pourquoi ? Qui pouvait bien s’intéresser à ce pauvre moineaux des rues ?

— Tu as bien regardé ce Monsieur ? demanda-t-elle à son informateur.

— Oui, très bien !

— Tu ne l’avais jamais vu, ni au café, ni ailleurs ?

— Non !

— Le reconnaîtrais-tu si tu le voyais encore ?

— Oh ! Sans hésitation ! Une fois que j’ai regardé quelqu’un je ne l’oublie jamais ! assura le garçon, non sans un certain orgueil.

— Alors, conclut la fillette, si tu le vois, appelle un agent !

— C’est ça ! Pour que le Monsieur me tire les oreilles et que l’agent m’emmène au poste ! ricana-t-il.

Ayant pris congé de son camarade, Mireille repartit à la recherche de Pierrot.

< L’aurait-on enlevé pour toujours ? se demanda-t-elle, pleine d’angoisse, en pensant au mystérieux personnage dont lui avait parlé le gamin. Ce Monsieur serait-il un envoyé de la mère Picquet ? >

Elle s’engagea dans une rue toute droite que bordaient des maisons à l’aspect misérable. Elle avisa une femme qu’accompagnait une fillette boiteuse et rachitique dont la seule vue donnait envie de pleurer. Elle lui demanda si par hasard, elle n’aurait pas vu Pierrot dans la « boutique » de Madame Picquet.

— Non, nous ne l’avons pas vu ! répliqua la mendiante en hochant la tête. Et toi ? Qu’est-ce que tu fais là ? Où demeures-tu maintenant ?

— Cela me regarde ! s’écria Mireille. En tout cas, je ne demanderai plus l’aumône !

— Mademoiselle aurait-elle fait un héritage ? demanda la femme non sans ironie.

Alors, Mimi prit un petit air important et répondit :

— J’ai simplement retrouvé ma mère, et c’est une dame vous savez ! Une vraie dame !

— Un bon conseil, ma fille ; tiens toi bien sur tes gardes car si l’Araigne te tombe dessus, tu peux être sûre qu’il t’en cuira ! Tu ne sais donc pas qu’elle a des droits sur toi ?

— A présent, c’est ma mère qui a des droits sur moi ! riposta Mireille d’un ton ferme. Adieu, ma bonne dame ! Tâchez de ne pas prendre une bronchite par le froid qu’il fait !

A ce moment, passa un ouvrier. La mendiante tendit la main en disant d’une voix lamentable :

— Ayez pitié d’une pauvre veuve avec ses deux petites filles !

L’homme mit la main à la poche mais Mireille s’empressa de crier :

— Ne lui donnez rien ! C’est une menteuse ! Je ne suis pas sa fille et l’autre petite non plus ! Cette mendiante n’est qu’une comédienne qui a plus d’argent que vous !

L’ouvrier regarda sévèrement la fausse pauvresse et lui dit :

— Eh bien ! C’est du propre ! Je ne sais pas ce qui me retient d’appeler les agents ! Vous croyez que je l’ai gagné en me tournant les pouces, l’argent que vous avez failli m’escroquer ?

Puis sans écouter les protestations de la femme, il prit la petite boiteuse par la main et lui demanda :

— Tu n’as donc pas de parents ?

— J’ai une marâtre…

— Et c’est elle qui t’envoie mendier avec cette femme ?

— Oui, Monsieur !

— C’est bon, viens avec moi !

— Ah ! Non, alors ! protesta la mendiante. Je vous le défends !

— Vous, on ne vous demande pas votre avis ! Et si vous n’êtes pas contente, voici mon nom et mon adresse : Alfred Laval, 25 rue de la Passerelle, 3eétage, chambre 12.

Et il emmena la petite infirme en disant :

— Viens avec moi, mignonne. Nous partagerons le morceau de pain que j’ai à la maison (Puis se retournant vers la mendiante il conclut d’une voix menaçante) :

— Quant à vous espèce de voleuse, faites-moi le plaisir de disparaître et que je ne vous retrouve pas dans cette rue !

Mireille emboîta le ppas à l’homme. Quand ils eurent parcouru une certaine distance, elle lui demanda :

— Vraiment, vous voulez garder cette petite avec vous ?

— Parfaitement ! aussi vrai que je m’appelle Alfred Laval. Et toi que fais-tu ici ?

— Ne vous inquiétez pas de moi ! J’ai retrouvé ma mère, expliqua Mireille avec un sourire.

Puis elle s’approcha de sa petite compagne de misère et lui donna un baiser en lui disant :

— Tu seras bien sage, n’est-ce pas ! (Et elle ajouta à l’adresse de l’ouvrier) : Et que Dieu vous récompense de votre bonne action, Monsieur.

Et elle se mit à courir en se répétant le nom et l’adresse du brave homme pour être bien sûre de ne pas l’oublier. Elle erra encore un certain temps avec le vain espoir de retrouver Pierrot. Finalement de guerre lasse, elle décida de rentrer chez Valérie.

Quand elle arriva à la villa, il était dix heures du soir. Elle était à bout de forces. Après l’avoir sévèrement réprimandée, Valérie lui donna à) manger et la mit au lit. C’était un petit lit bien douillet, mais Mireille était trop triste pour apprécier ce confort, jusqu’alors inconnu d’elle.

Elle aurait eu honte de se laisser aller au sentiment de bien-être que lui donnaient ce matelas moelleux, ces chaudes couvertures, le doux contact des draps bien propres et qui sentaient bon, alors que peut-être, son ami, son frère, couchait à la belle étoile, grelottant de froid dans ses misérables vêtements.

La fillette se tournait et se retournait sur sa couche, cherchant en vain le sommeil. Une pensée obsédait sa pensée : Pierrot ! Pourquoi l’aimait-elle tant ?

Elle l’aimait parce qu’il était bon, parce que c’était le seul être qui, à part Valérie, lui eût montré quelque affection. Et si elle allait ne plus le revoir ? Ah ! Quelle terrible douleur ce serait pour elle. Elle ne s’en consolerait jamais !

Et la petite se mit à rêver, les yeux ouverts. Pour la première fois depuis la disparition de Pierrot, il lui vint à l’esprit que son ami avait peut-être retrouvé ses parents. C’est là une idée qui obsède tous les enfants abandonnés, c’est leur idéal, leur rêve, la plus chère aspiration de leur âme.

Les enfants qui mènent une vie normale, ceux qui ont leurs parents de quoi rêvent-ils ? De beaux joujoux, de poupées, de chemins de fer électriques. Les enfants de la rue, eux passent leur temps à vivre en imagination, des histoires extraordinaires qui se terminent toujours par une rencontre miraculeuse avec leurs parents.

Mireille se mit donc à rêver que le Monsieur qui avait emmener Pierrot était tout simplement son père ; c’était un homme très riche et maintenant, Pierrot était dans une grande villa qu’entourait un beau jardin avec beaucoup d’arbres.

La maman de Pierrot était une dame très belle, comme Valérie ! Elle le couvrait de baisers, lui mettait des vêtements magnifiques, lui donnait des joujoux, beaucoup de joujoux. Et puis, elle l’emmenait dans une chambre où il y avait une armoire à glace et un lit d’acajou.

Mais Pierrot pleurait parce que Mireille n’était pas avec lui. Alors sa maman lui donnait une automobile merveilleuse pour aller la chercher. Mais Mireille lui répondait qu’elle avait déjà une maman et qu’elle ne viendrait pas si Valérie ne venait pas aussi…

C’est alors que l’enfant se posa une question ; avec qui dans un cas pareil, aurait-elle choisi de vivre ? Avec Pierrot ou avec Valérie ? Avec tous les deux ! Oui, avec tous les deux ! Elle aurait demeuré chez Valérie et elle serait allée tous les jours jouer avec Pierrot.

Et le rêve continuait ; Mireille se préparait à monter dans l’automobile quand se présentait madame Picquet qui venait la chercher. Mais le chauffeur attrapait la mégère par un bras, lui donnait deux coups de pied au bas des reins et l’horrible vieille s’empressait de déguerpir.

Et puis, la maman de Pierrot et mademoiselle Valérie devenaient grandes amies et l’on découvrait que cette dernière était la mère de Mimi sa vraie mère, celle qui l’avait mise au monde. C’était cette misérable Picquet qui avait enlevé Mireille dès sa naissance.

Alors, Valérie se mariait avec le beau peintre… Pierrot et Mireille allaient tous les jours se promener en voiture… une toute petite voiture, mais qui était très belle Quand ils passaient par les rues, les gamins leur criaient « Bonjour » et les deux amis leur jetaient beaucoup de sous.

Ils allaient chercher la petite boiteuse et ils payaient un médecin, le meilleur médecin de Paris, pour lui redresser la jambe. Ils prenaient avec eux l’ouvrier qui l’avait recueillie ; quant à la vieille mendiante, les agents venaient l’arrêter et l’obligeaient à distribuer aux vrais pauvres tout l’argent qu’elle avait dans son matelas…

Ainsi rêvait Mireille ! L’aube était toute proche quand, enfin,la petite fille sombra dans un profond sommeil.

Cette nuit-là, Valérie ne dormit guère plus que sa jeune protégée. Mais ses rêves éveillés étaient plus étranges encore que ceux de la petite fille.

Elle sentait que quelque chose de nouveau était entré dans sa vie ; elle avait l’impression de se réveiller d’un long état de léthargie dans lequel, jusqu’à présent, elle avait été plongée. Pour la première fois de sa vie, elle sentait battre son cœur à tout rompre. A quoi devait-elle ce nouvel état d’esprit ?

Malgré la terrible situation dans laquelle elle se trouvait, la jeune femme éprouvait une sensation qui était presque de la joie. Mais qu’était-ce donc ? A quoi devait-elle cette transformation ? Elle se contempla dans le miroir… et elle se trouva belle…

Tout à coup comme un rayon de soleil qui vient après la tempête, elle eût devant les yeux la virile image du peintre qui la regardait à son tour. Il avait un regard tout différent de celui de Jean ; le sien était doux et caressant. Elle vit dans le miroir, son image rougir comme celui d’une collégienne.

Non, Robert ne pouvait pas la comprendre, bien sûr ! Car il ignorait le grand mystère de sa vie ; il ne pouvait pas savoir qu’elle était liée, par une étrange force hypnotique, à la volonté d’un homme qu’elle avait cru aimer.

Il ignorait aussi que cette force s’était rompue sous la répulsion, l’horreur qu’elle avait ressentie quand elle l’avait cru un assassin. La mort s’était interposée entre eux deux…. Mais il restait encore assez de pouvoir à Jean pour s’imposer à elle.

Ce qui avait fini de rompre les liens invisibles, c’était l’intervention d’une autre volonté entre l’hypnotiseur et son sujet. Cette volonté » n’était autre que celle de Robert Montpellier qui, dès qu’elle l’avait vu avait fait naître dans le cœur de Valérie les premiers scintillements d’un amour véritable.

Son extrême sensibilité avait été fortement impressionnée par le trouble qui s’était emparé d’elle à cet instant. Ensuite, ce que la petite Mireille lui avait rapporté de sa conversation avec le peintre n’avait fait qu’augmenter l’influence que pouvait déjà avoir acquis le peintre sur elle.

Mais ce n’était pas là un pouvoir suggestif semblable à celui de Jean ; il s’agissait tout simplement de l’amour, d’un amour sain, impérieux, de cette force mystérieuse qui met deux cœurs en parfait accord.

Le souvenir de Jean Marigny, l’envahit d’un malaise indéfinissable, elle se mit à trembler et son front se couvrit de sueur. A cet instant, il lui parut impossible d’avoir aimé cet homme, d’avoir failli, pour lui, à son devoir d’honnête femme.

Oh ! Quel être répugnant elle avait connu là ! Comme elle aurait voulu pouvoir l’empêcher de faire le mal, et cela pour toujours !...

— Qu’a-t-il fait de moi ? s’écria-t-elle désolée. Quel pouvoir mystérieux m’a tenue liée à cet odieux criminel ? Que pouvais-je bien voir dans ses yeux qui m’empêchait de lui résister ?... Maudit ! Sois maudit ! homme funeste qui m’a bernée pendant si longtemps avec ton prétendu amour ! Ce n’était que de la suggestion !

Elle resta pensive. Elle avait prononcé le mot juste ; suggestion, et elle savait maintenant tout ce que voulait dire cette parole… D’autre part, elle avait lu quelque part un livre sur l’hypnotisme ; on y rapportait d’inimaginables cas de capture de volonté. Des crimes auraient pu même être commis par des sujets en état de somnambulisme artificiel.

< Et si c’était cela ? se demanda-t-elle en soupirant. J’aurais aimé, j’aurai pêché par la force de la suggestion ?... Serais-je encore esclave de cet homme ? En ce cas, je préfère mourir !... Comment ai-je pu passer de l’amour à la haine aussi rapidement ? J’étais aveugle et j’ai recouvré la vue tout à coup !... >

L’aube vint, Valérie n’avait pour ainsi dire pas fermé l’œil de la nuit. Elle alla voir la petite ; Mireille dormait d’un sommeil calme et profond.

De ses lèvres, Valérie lui effleura le front, puis se mit à la contempler.

< Comme elle est belle ! songeait-elle. Ma fille serait ainsi, sans doute… Non, mon enfant, je ne te quitterai pas ! ton sort sera lié au mien, tu seras mon soutien comme je serai le tien… Comment est-il possible qu’un être aussi délicat sorte d’un pareil milieu ? Comme son âme doit être pure pour avoir côtoyer le vice de si près et être resté aussi droite… >

— Les larmes que je t’ai vue verser pour moi m’ont bouleversée ; à partir d’aujourd’hui, tu es ma fille ! Ma fille qui n’est pas morte puisque tu es là !... Tu seras ma raison de vivre… Maintenant que je te connais, je crois que je ne pourrais plus vivre sans toi…

< Quant à Robert Montpellier, mieux vaut n’y point penser ! Il sera toujours un rêve pour moi ; je suis indigne de lui ! Il doit être honnête, lui ! La spontanéité avec laquelle il est venu à mon secours n’est certes pas d’un être vil. N’y songe plus, Valérie, n’y songe plus !... Tu seras toujours la maîtresse de Jean, d’un criminel… et tu devras cacher ta honte pendant toute ta vie. >

Elle se retourna vers la petite qu’elle se mit à bercer en murmurant :

— Mais avec toi, ma petite fille à moi, j’aurai peut-être quelques joies !

Le jour qui se levait et qui faisait rougeoyer la neige allait être un des plus terribles de la vie de Valérie… Vers dix heures du matin, madame Picquet se présenta, accompagnée d’un huissier et de son clerc. Mireille dormait encore.

— Je viens chercher mon argent et la petite, annonça la mégère sans préambules.

— Je ne peux pas vous payer avant la fin de l’après-midi, répondit Valérie.

La vieille secoua la tête énergiquement et repris :

— Rien à faire ! Vous me paierez tout de suite ou vous vous en irez de cette maison qui, désormais, est la mienne ! La maison, les meubles tout est à moi !

— Non, Madame, interrompit l’huissier. Si vous ne réglez pas votre dette sur-le-champ, nous nous trouverons dans la pénible obligation de vous expulser.

La jeune femme se tordit les mains.

— Je paierai ! Je paierai ! assura-t-elle d’un ton implorant, mais attendez au moins jusqu’à demain, je vous en supplie !

— Impossible ! s’écria l’Araigne. Cette fois, je ne me laisse plus amadouer ! Voilà le papier que vous avez signé ; où vous payez où je prends la maison ; il n’y a pas d’autre solution !

— Montrez un peu de pitié, essaya d’implorer la jeune femme. Je vous dois, pour les intérêts, plus que tout ce que vous m’avez prêté, je le sais, mais je vous assure que vous ne perdrez rien.

— Je veux la maison, un point c’est tout ! Voilà déjà huit jours que le Tribunal a rendu son jugement d’expulsion. Donc ou vous payez ou vous partez !

Valérie fit un pas en avant et regarda l’usurière avec des yeux pleins d’indignation.

— Vous rendez-vous compte de l’infamie que vous êtes en train de commettre ? s’écria-t-elle.

— Madame n’a pas à entrer dans de semblables considérations, protesta l’huissier. Elle a la loi pour elle !

Cependant, Valérie n’avait pas envie de se laisser expulser.

— Je me refuse à abandonner la maison avant demain ! Vous êtes une voleuse et…

— Inutile d’être grossière, Mademoiselle. J’ai déjà été trop bonne avec vous, fit madame Picquet.

— Mais vous ne vous rendez pas compte que je vais me trouver à la rue ? s’exclama la pauvre fille, affolée.

— Vous n’avez qu’à aller à l’hôtel ! répondit l’ignoble femme.

Valérie fit un signe de tête négatif.

— Non ! Je ne m’en irai d’ici que par la force !

— Prévenue ce matin, vous avez le temps de quitter la maison avant ce soir, intervint le représentant de la loi… Mais il y a autre chose ; cette dame réclame une fille adoptive qui se trouve auprès de vous.

— C’est encore une infamie ! La petite n’est pas ici. Et cette prétendue mère adoptive n’hésitait pas à lui faire demander l’aumône.

— Ce n’est pas vrai, rétorqua l’un des deux hommes en la regardant sévèrement. Et quand bien même il en serait ainsi cela regarde l’autorité et non pas vous ! Madame Picquet a le droit de reprendre cette enfant. Rendez-là lui, c’est le mieux que vous ayez à faire !

— Je refuse ! Jamais je ne permettrai que cette pauvre petite retourne dans les griffes de ce monstre ! cria Valérie avec une profonde indignation.

— Modérez un peu vos expressions ! vociféra l’Araigne. Retirez ce que vous venez de dire, sinon, je vous attaque en justice pour injures et calomnies. Et dépêchez-vous car je n’ai pas de temps à perdre !

Valérie comprit qu’il ne lui restait plus grand chose à faire. Pourtant elle tenta de dire encore :

— En tout cas, j’exige une sommation en bonne et due forme !

— La voici ! fit l’huissier en présentant un papier bleu. Je vous somme donc de me remettre une petite fille nommée Mireille âgée de huit ans, née de parents inconnu et fille adoptive de madame Picquet. Voici l’acte d’adoption ; il est parfaitement en règle !

— Assez de discours, Messieurs ! intervint la mère Picquet en se tournant vers les deux hommes. Fouillez la maison et reprenez la gamine !

Sur ces mots, elle se dirigea résolument vers la chambre de Mireille, accompagnée des deux hommes et de Valérie.

Le sommeil de la petite était si profond que ni les vociférations de l’usurière, ni la grosse voix des huissiers n’avaient réussi à la réveiller. D’un geste brutal, la vieille arracha les couvertures du lit.

— Debout, paresseuse ! s’écria-t-elle.

Mireille ouvrit enfin les yeux et eut devant elle l’horrible visage de sa tortionnaire. Elle jeta un cri d’épouvante comme si un spectre avait surgi devant elle.

— Maman ! Ma petite maman, elle vient me chercher !

L’Araigne luit prit l’oreille t la pinça cruellement comme elle le faisait quand sa victime ne voulait pas aller mendier. En entendant crier ainsi la petite, Valérie sentit son cœur éclater de chagrin… N’y tenant plus, elle l’arracha des mains de la mégère, qu’elle bouscula brutalement.

— Arrière, infâme créature !cria-t-elle. Laissez ce petit ange, vous n’avez aucun droit sur elle !

La vieille qui avait roulé à terre, se releva, furieuse et avançant les mains comme un rapace prêt à se jeter sur sa proie, elle essaya de griffer le visage de Valérie.

Dieu seul sait ce qui serait arrivé à ce moment-là sans l’opportune intervention de l’huissier. La mère Picquet était si forte, sous son apparence débile, que l’homme dut appeler son second à la rescousse pour arriver à la maîtriser.

Elle criait, mordait, griffait… Valérie la regardait, horrifiée ; on eût dit une bête furieuse. Mais Mireille profita de la confusion pour s’habiller rapidement et s’enfuir… Quand enfin, les deux hommes eurent un peu calmé cette furie, Valérie fit remarquer :

— Vous pouvez vous rendre compte maintenant à qui vous allez livrer cette enfant ! Chassez cette femme de ma maison ! Je suis encore chez moi. Demain à cette heure elle aura l’argent… Partez ! Partez !

— Où est Mireille ? demanda la vieille, dont les yeux lançaient des éclairs de colère.

— Je ne sais pas. Elle a dû se sauver ! Mais il est inutile que vous la cherchiez car je suis décidée à porter plainte contre vous. Sortez d’ici !

La voix de Valérie se faisait plus impérieuse de seconde en seconde. Elle continua, criant presque :

— Partez ou je fais un malheur ! Et que je ne vous revois pas avant demain !

Les deux hommes emmenèrent l’usurière presque de force ; ils voulaient se lancer à la poursuite de l’enfant. Valérie ne fit pas un geste pour les arrêter certaine qu’elle était qu ’ils ne la rattraperaient pas ; elle avait vu Mireille prendre la clef de la maison de Pierrot.

Un peu plus tard, la jeune femme sortait de la villa et se dirigeait vers l’usine abandonnée. En effet, la petite s’y trouvait. Dès qu’elle aperçut Valérie, Mireille se jeta dans ses bras en criant qu’elle ne voulait plus jamais la quitter. Sa « maman » la caressa et essaya de la consoler en affirmant :

— Non, ma petite fille, je ne me séparerai jamais de toi ! Maintenant allons-nous-en d’ici !

— Où allons-nous ? demanda l’enfant, apeurée.

— Voir mon père déclara Valérie.

— Votre père ? s’étonna Mireille.

— Oui, et que Dieu nous protège toutes les deux !

Elles s’en furent vers Paris. Tout en marchant, Valérie dit à Mimi :

— Je vais t’acheter de quoi te vêtir convenablement. Je connais une boutique où l’on me fera crédit.

 

                                                                                                 (A SUIVRE 31 MAI)

Commenter cet article