MOINEAUX SANS NID N° 212
« Deux jours plus tard, monsieur Simon rentra et apprit le dramatique événement. Je fus questionné et racontai la
vérité ; inquiété par l’allure louche de cet homme, j’avais voulu défendre ma maîtresse et le mulâtre avait succombé par sa faute ...
« Naturellement, je fus considéré comme un héros ! A partir de ce jour, on m’entoura de toutes sortes d’attentions et Bianca me fit cadeau de mille pesos en me disant :
« — Ceci n’est rien en comparaison de ce que te donnera ton maître.
« Monsieur Simon, à son tour, me donna en effet trois mille pesos.
« Deux mois s’écoulèrent, lorsqu’un matin, Bianca ne sortit pas de sa chambre et prit le repas de midi dans son lit.
« Le fait se reproduisit plusieurs fois dans la semaine et je constatai avec peine que ma jolie patronne avait bien mauvaise mine ...
« Un jour je me trouvais dans le jardin, lorsque Bianca, apparaissant sur la terrasse me fit signe d’approcher. Je m’empressai d’obéir.
« — Viens me rejoindre dans ma chambre dès que mon mari sera parti, me dit-elle, lorsque je fus tout proche.
« Je répondis par un signe de tête affirmatif.
« Monsieur Simon ne tarda pas à quitter la villa et aussitôt je montai rejoindre Bianca.
« — Esposito, me demanda-t-elle, m’es-tu toujours aussi attaché ?
« — Oh ! Madame, comment pouvez-vous me poser une telle question ? Répondis je avec force. Pour vous, j’irais jusqu’au bout du monde !
« — Bravo ! Fit-elle avec un sourire ambigu. Nous n’irons sans doute pas si loin, mais nous quitterons cette maison demain, sinon même ce soir !
« Elle se mit à rire devant ma mine effarée et me désigna un siège.
« — Assieds-toi, dit-elle ; il faut que je te mette au courant de certaines choses. Sache tout d’abord, que je n’aime pas monsieur Simon. Ce vieux barbon me fait horreur ! Il a l’air d’être mon père et sa jalousie m’est insupportable. Depuis longtemps dé »jà, je pense à le quitter mais j’hésitais, car je mène une belle vie ici, après tout ...
« Seulement, il m’arrive une chose qui me force à partir sans délai : j’attends un enfant ! Un enfant qui n’est pas de lui et comme il ne peut en avoir — il me l’a dit avant notre mariage — il me chassera où tout au moins, exigera que je me sépare de cet enfant. Or, cela je ne le veux à aucun prix. J’ai retiré une grosse somme de la banque et, là où j’irai, je trouverai bien à me débrouiller avant de l’avoir épuisée ...
« J’étais absolument stupéfait de cette révélation, bien étonné aussi que mon idole pût avoir eu une liaison cachée et, dans ma naïveté, je posai une question qui me semblait toute naturelle :
« — Mais, Madame, ne pouvez-vous divorcer et obliger le père de l’enfant à faire son devoir ?
« Elle eut un rire léger, plein de cynisme et déclara froidement :
« — Ce serait difficile, étant donné qu’il est mort ! Et puis, pourquoi te le cacher ; c’est Julien le père de cet enfant.
« — Julien, répétai-je atterré, Julian ! Et c’est un peu ma faute si... Vous devez me détester, Madame !
« — Pas du tout, mon ami ! Tu m’as au contraire, rendu un fier service, car j’en avais plus qu’assez de lui, mais je ne savais comment m’en débarrasser. Il était si violent ! S’il avait accepté la proposition de Simon, tout eût été différent, sans doute, mais il n’avait pas la vocation du travail régulier. Enfin, peu importe ... Je te répète que nous quitterons cette maison à jamais tous les deux dans les plus brefs délais ...
« Un éclair de joie brilla dans mes yeux, mais elle ne le remarqua pas.
« Fuir avec elle ! Jamais, même en songe, je n’aurais osé imaginer quelque chose d’aussi merveilleux.
« Bianca, peu après, me prévint d’être prêt à la suivre à n’importe quelle heure de la journée.
« Je cousis dans la doublure de ma veste, l’argent que mes maîtres m’avaient donné et attendis patiemment.
« Le soir, alors que le ciel était couvert de nuages menaçants, Bianco m’appela.
« — Tu vas partir avec moi tout de suite. Nous allons à Montevideo.
« Nous quittâmes la maison et je l’accompagnai dans la capitale uruguayenne. Monsieur Simon était sorti sitôt après déjeuner et ne se doutait sûrement pas de notre fuite !
« A Montevideo, ma belle patronne me conduisit jusqu’au port, où elle me demanda d’attendre avec elle.
« J’obéis sans poser aucune question, mais je ne pouvais empêcher une grande inquiétude de m’envahir.
« — Il ne peut pas tarder encore bien longtemps, murmura Bianca.
« Elle avait à peine fini de prononcer ces paroles, que l’homme qu’elle attendait arriva ; c’était un marin coiffé d’un chapeau de paille.
« — Enfin, Martin ! S’écria-t-elle. Vous êtes très en retard ?
« — Excusez-moi, Madame, répliqua le marin. Mais il ne m’a pas été possible de me libérer plus tôt ...
« — Tout est prêt ? Demanda ma patronne.
« — Oui, Madame et si vous voulez bien me suivre ; répondit le matelot.
« Bianca et moi obéirent et primes tous les trois un sentier qui longeait la mer, à présent assez agitée.
« — Ne sera-t-il pas dangereux d’embarquer cette nuit ? Demanda Bianca.
« — Pas du tout, répondit le marin avec un haussement d’épaules
« — Il nous faudra beaucoup de temps avant d’arriver au Brésil ? reprit ma patronne.
« — Une bonne partie de la nuit, répondit le marin.
« Ils n’échangèrent plus un seul mot. Pour ma part, j’étais calme bien que légèrement inquiet et je les suivais, tout en réfléchissant à ce qui venait de se passer.
« Bianca semblait tranquille. Son amour maternel était déjà si fort qu’il la poussait à abandonner son mari pour sauver son enfant !
« Après avoir marché un bon moment, nous atteignîmes une petite anse où Martin ancrait sa barque.
« — Vous tenez réellement à partir cette nuit, Madame, ou préférez-vous attendre le jour ! Demanda le marin.
« — Cette nuit, répondit sans hésiter, Bianca.
« — Peut-être demain la mer sera-t-elle plus calme, fit remarquer Martin.
« — Y a-t-il du danger à partir ? Reprit ma patronne.
« — Du danger ? Certes pas, Madame, mais vous pouvez avoir le mal de mer.
« — Ceci me m’effraie pas du tout ! Nous pouvons partir tout de suite, répondit Bianca.
« — C’est comme vous voudrez, répondit le marin.
« Un instant plus tard, le matelot hissait la voile et nous quittâmes ainsi la côte uruguayenne.
« Nous naviguâmes toute la nuit, poussés par un vent favorable, à cause de son état et du roulis assez fort de la barque, Bianco ne tarda pas à souffrir du mal de mer.
« Un peu avant l’aube, elle se calma, mais après le lever du soleil le vent souffla avec plus de violence et d’énormes vagues secouèrent notre frêle embarcation.
« Finalement nous arrivâmes en vue de la côte brésilienne sur laquelle se dressaient de somptueux édifices et de grands palaces
Esposito continua son récit que Robert Montpellier écoutait avec la plus grande attention :
— Deux heures plus tard nous accostions dans le petit port d’un village délimité par l’impressionnante forêt tropicale. Bianca remit mille pesos à Martin, lui recommandant de garder le silence ; l’homme promit et nous quitta. Le lendemain, nous nous installâmes dans une maisonnette du village.
« — Je trouve que nous sommes bien près de votre mari, osai-je faire remarquer à ma belle patronne.
« — C’est exprès que je le fais, m’expliqua-t-elle, car c’est plus loin qu’il pensera à me chercher.
« Je ne répondis pas. J’avais rêvé de tout autre chose ; j’aurais aimé rentrer en Italie avec Bianca et la présenter à tous comme ma femme.
« — Il vaut mieux que nous restions ici, jusqu’à la naissance de mon enfant, ajouta Bianca.
« Une nouvelle existence débuta. Bianca me tenait à distance et je n’osais lui avouer l’amour qui me consumait.
« Mais lorsque l’enfant naquit, je ne puis m’empêcher de reporter sur ce petit être toute la tendresse que je ressentais pour la mère. « Une quinzaine de jours après la naissance de son bébé, elle me surprit auprès du berceau, murmurant comme un jeune fou que j’étais alors :
« — Oui, mon petit, je t’élèverai comme si tu étais mon fils. Je travaillerai pour toi et pour ta merveilleuse maman ... Si tu savais comme je l’aime !
« — Tu m’aimes ? Me demanda Bianca qui était entrée sans bruit et me fixant avec stupéfaction.
« Je sursautai, lui fis face et répondis sans hésiter :
« — Oui, je t’aime et depuis longtemps !
« — Mais tu es presque un enfant ! Protesta Bianca dédaigneusement
« — C’est faux, je sis un homme ! Répliquai-je avec force.
« — Cependant, tu ne peux être mon amant, voyons !
« Cette conclusion ne m’impressionna guère, car j’étais certain que je ne lui étais pas indifférent.
« — Tu crois, sans doute, que je n’oserai pas ? Repris-je en la dévisageant avec insistance.
« — Ca ne te fait réellement pas peur ?
« — Je ne sais pas ce que c’est que d’avoir peur ! Je te l’ai déjà dit.
« — Tant mieux pour toi, déclara Bianca, et c’est ainsi que j’aime les hommes ; téméraires et courageux !
« Alors je l’embrassai avec passion et elle répondit à mes baisers.
« J’étais absolument fou de cette femme ! Je ne devais me rendre compte que plus tard de la noirceur de son âme. Déjà, sa cynique confession aurait dû me mettre en garde, mais j’étais bien jeune alors, et je pensais que l’amour excuse bien des choses. Elle avait aimé ... Et moi, j’étais fou d’elle !
« Parfois, Bianca m’attirait avec ardeur dans ses bras, pour me repousser violemment et me rappeler ensuite. Elle se jouait de mon amour, comme un chat le fait avec une souris.
« Bianca avant de quitter sa maison, s’était munie d’une grosse somme d’argent, je te l’ai dit ; mais qui signifiait peu de chose pour une femme habituée au luxe et à la richesse.
« Bientôt, elle regretta sa belle demeure de Montevideo et se fatigua de mon amour. D’autant plus qu’elle avait recommencé à sortir et se faisait souvent conduire en voiture à la ville voisine. Ma naïveté me gardait de tout soupçon. J’étais heureux de la voir rire et chanter à chacun de ses retours ...
« Un soir ... un soir où le ciel menaçait, elle m’appela :
« — Esposito, l’orage est près d’éclater et j’ai très envie d’aller me promener dans la forêt pour jouir de la beauté un tel spectacle.
« — Comment ? M’écriai-je, stupéfait.
« — Aurais-tu peur de l’orage ? Me demanda-t-elle en éclatant de rire.
« — J’ai surtout peur que tu prennes mal, essayai-je d’objecter.
« — Un orage est une des plus belles choses de la terre, affirma-t-elle, avec une étrange lueur dans ses yeux sombres.
« — Mais ...
« — Puisque tu as tellement peur, j’y vais toute seule, interrompit-elle sèchement.
« Je soupirai et me résignai à l’accompagner. Quelques minutes plus tard nous quittions la maison.
« Je reconnais que Bianca avait raison. Jamais en effet, je ne vis spectacle plus grandiose et terrible que celui de la forêt tropicale sous la tempête. Les arbres atteignaient des hauteurs incroyables et semblaient presque toucher les nuages.
Esposito s’interrompit, fixa longuement Robert Montpellier et ajouta en souriant :
— Je ne vais pas te décrire ce spectacle magnifique, mon cher, afin de ne pas trop prolonger mon récit. Je te dirai seulement que Bianca et moi, pénétrâmes assez avant dans la forêt au moment où l’orage atteignait son apogée.
« Je dois dire que jamais je n’ai vu une femme si calme devant cette imposante et effrayante manifestation de la nature. Pour ma part, je le reconnais humblement, j’avais très peur. Les éclairs qui ne cessaient de se succéder illuminaient la forêt, quant au tonnerre, il dé »passait en violence nos plus forts tirs d’artillerie !
« Bianca me dévisageait avec une expression ironique dans les yeux chaque fois que je sursautais. Soudain la foudre tomba sur un arbre qu’elle fendit en y mettant le feu, tandis qu’un coup de tonnerre assourdissant faisait trembler le sol sous nos pieds.
« — Rentrons, à présent, me proposa-t-elle avec le plus grand calme, j’en ai assez vu comme ça.
« — Oh ! Oui Bianca, entrons vite ! M’écriai-je avec élan.
« Elle me fixa, méprisante.
« — Tu as peur, n’est-ce pas ?
« — Oui, je suis forcé de l’admettre, répondis-je sourdement.
« — Embrasse-moi, Esposito ! Me dit-elle en riant.
« Je voulus résister, trop effrayé pour penser à cela en cet instant, mais Bianca m’attira à elle et posa avec fougue sa bouche sur mes lèvres. Puis sans que je pousse prévenir son geste, elle posa un mouchoir rouge sur mon visage, un mouchoir qui dégageait une odeur bizarre que je ne connaissais pas.
« — Oh ! Fis-je, brusquement étourdi par cette odeur.
« Ensuite, je ne me souviens plus de rien.
« Je dus rester là très longtemps sans connaissance, car lorsque je revins à moi, il faisait nuit.
« Je ne réalisai pas tout de suite que j’étais étendu par terre, dans une mare ... mais je compris quelques instants après que cette femme cruelle et perfide, m’avait tendu un piège et avait essayé de me tuer !
« J’ai dû certainement passer encore des heures dans cette boue essayant de me relever, mais en vain. Mon corps tout entier me faisait horriblement mal et je brûlais de fièvre. J’étais persuadé que j’allais mourir là comme un chien, mais ma dernière heure n’avait pas encore sonné !
« Je restai ainsi, souffrant mille morts et torturé d’angoisse. Le jour revint enfin, mais dans cette forêt humide et chaude j’étais épuisé.
« Malgré tous mes efforts, mes yeux se fermaient continuellement tandis que je songeais avec terreur aux bêtes qui pouvaient m’assaillir. Puis je perdis de nouveau la notion des choses ... Pourtant j’eus l’impression que j’entendais un bruit de voix.
« Lorsque je revins à moi, très longtemps après, j’étais étendu sur un misérable grabat, fait de peaux de moutons et de feuillage. Je me trouvais dans une humble cabane, sans doute en pleine forêt. Je ne comprenais ni ne me souvenais de rien. Ma tête me faisait très mal et mon corps, également, était douloureux.
« — Te sens-tu un peu mieux ? Me demanda quelqu’un.
« Je tournai la tête du côté d’où la question m’était posée et aperçus une métisse debout près de la porte, un cigare aux lèvres.
« — Oui, répondis-je faiblement, je me sens mieux.
« — J’en suis bien contente pour toi, mon petit gars ! Ajouta la femme.
« — Où suis-je ? Questionnai-je.
« — Tu es chez Moses, le garde forestier, le plus honnête et brave homme de la région ! Expliqua-t-elle.
« — C’est lui qui m’a amené ici ?
« — Oui. Tu étais à moitié mort et du délirait de fièvre.
« — Depuis quand suis-je ici ?
« — Depuis une semaine, mon ami, m’apprit la métisse.
« — Moses est ton mari ?
« — Oui ! Et tu ne tarderas pas à le voir, ajouta-t-elle.
« En effet le garde forestier rentra un quart d’heure plus tard. Lui aussi était un métis. Il me raconta qu’il m’avait découvert à moitié mort dans la mare où, normalement, j’aurais dû me noyer et qu’il m’avait transporté ensuite sur son dos jusque chez lui et m’avait soigné aidé de sa femme, du mieux qu’ils avaient pu.
« Je remerciai chaleureusement ces braves gens, malgré leurs protestations.
« Un mois plus tard je les quittai sans qu’ils eussent voulu accepter la moindre récompense ...
« J’avais toujours cousus dans la doublure de ma veste, les quatre mille pesos donnés par monsieur et madame Simon.
« Naturellement je ne tentai pas de revoir Bianca et décidai de rentrer en Italie.
« Je revins à Naples et fus très heureux d’embrasser mes parents. Je demeurai plus d’un mois auprès d’eux, mais ma soif de l’aventure recommença à me tourmenter et, un beau matin, je repartis pour de lointaines contrées.
« Durant dix ans, je fis presque entièrement le tour de la terre, exerçant tous les métiers.
« En passant par Montevideo quelques années après la terrible mésaventure de la forêt, j’appris la mort de monsieur Simon. Je sus aussi que Bianca vivait avec son fils et qu’elle s’était remariée avec un homme beaucoup plus jeune qu’elle ... Mais je n’essayai pas de la revoir.
« Plus tard encore, étant à Barcelone, je fis la connaissance de l’un de tes compatriotes avec lequel je me liai d’amitié.
— Ah ! S’exclama Robert Montpellier. Comment s’appelait-il ? Je le connais peut-être.
— Il s’appelait Jean Marigny. Il avait tué à Paris sa maîtresse, une danseuse, et s’était enfui de §France pour échapper à la justice, répondit très tranquillement Esposito.
En entendant prononcer ce nom, Robert sursauta.
— Tu es un ami de Jean Marigny ? S’écria-t-il, stupéfait.
— Oui, mais calme-toi !
— Dis-moi immédiatement tout ce que tu sais sûr ce misérable, reprit vivement Montpellier.
— Avant tout, mon cher, je dois te dire que Marigny a subi une véritable transformation morale et s’est amèrement repenti du mal qu’il a fait, ajouta Esposito.
Robert Montpellier haussa les épaules, incrédule.
— Tu ne me crois pas ? Fit Esposito.
— Je le voudrais, mais je sais combien Marigny est un faux et lamentable individu, répondit Montpellier.
— Je n’ignore pas le mal qu’il a fait et ne veux pas insister, murmura son interlocuteur.
— Maintenant, Esposito, parle-moi vite de Valérie comme tu me l’as promis et dis-moi tout ce que tu sais d’elle ?
— C’était justement ce que j’allais faire, répondit Esposito. Alors, écoute-moi.
( A SUIVRE LE 22 DÉCEMBRE )