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MOINEAUX SANS NID N° 211

16 Décembre 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

CHAPITRE-211.jpegEn entendant sonner le rassemblement, Robert Montpellier, comme tous ceux qui se trouvaient auprès de lui, se précipita vers le village où était installé le poste de commandement du régiment.

Immédiatement, le jeune artiste devina que quelque chose de grave venait de se passer, car il aperçut la moto d’une estafette repartir après que cette dernière eût remis un pli au Capitaine.

Non loin de là, une importante patrouille s’apprêtait à quitter le village pour effectuer une reconnaissance. Trois camions déversaient les soldats venus certainement renforcer les effectifs.

Le Capitaine arriva, accompagné d’un Lieutenant avec lequel il s’entretenait. Tous deux paraissaient soucieux, tout en s’efforçant de garder leur calme.

— Les Allemands ont réussi à s’infiltrer dans le bois où ils semblent établir un avant-poste annonça l’officier, et nous venons de recevoir l’ordre de les attaquer et de les chasser de là, à tout prix !

— Je suis prêt, mon Capitaine, répondit le Lieutenant, et n’attends que vos instructions.

Son supérieur consulta l’heure à sa montre et répondit nerveusement :

— Bien ! Vous vous introduirez dans le bois et attaquerez les Allemands de front, afin de permettre à la deuxième compagnie de les surprendre à l’aide droite. Réglez votre heure sur la mienne. Vous déclancherez l’attaque dans trente-cinq minutes !

— A vos ordres, mon Capitaine, répondit le jeune officier.

Dix minutes plus tard la deuxième compagnie à laquelle appartenait Robert Montpellier, avançait à son tour, dans le bois, faisant un long détour pour surprendre les Allemands.

« Il est évident qu’ils ont deviné notre intention d’aller faire sauter le dépôt de munitions, se disait Robert, et pour nous en empêcher, ils ont progressé de quelques centaines de mètres.

Le jeune peintre refaisait en sens inverse le parcours qu’il avait suivi avec tant de peine pour échapper aux Allemands après avoir rempli sa mission. Mais à présent, les conditions étaient très différentes ; il se trouvait parmi ses camarades et, malgré le danger, il ne ressentait aucune inquiétude.

Peut-être serait-il tué ou gravement blessé, mais cette perspective ne le tourmentait guère. Il se sentait calme et serein.

Son mystérieux ami, que la précipitation des événements avait empêché de raconter son histoire, marchait près de lui silencieux et sombre jetant de temps à autre un coup d’œil furtif dans sa direction.

Toute la Compagnie avançait dans le bois, s’évertuant à faire le moins de bruit possible, et s’arrêtant par moment.

On avait recommandé aux hommes de ne pas laisser deviner leurs présences. Ils n’ignoraient pas ce qui les attendait et que, sous peu, ils auraient à livrer un dur combat. Cependant aucun n’hésitait, au contraire, tous paraissaient impatients de se trouver face à l’ennemi.

Soudain le Lieutenant leva une main. Les hommes s’arrêtèrent retenant leur souffle, serrant nerveusement leurs armes, comme s’ils s’attendaient à voir surgir des soldats allemands des fourrés qui les entouraient.

Brusquement des explosions assourdissantes éclatèrent ; l’autre compagnie avait attaqué l’ennemi !

Les mitrailleuses allemandes répondirent immédiatement et un bruit infernal résonna dans le bois, tandis que des nuages de fumée commençaient à s’élever jusqu’aux cimes des grands arbres.

Le Lieutenant leur cria un ordre bref et les hommes s’élancèrent vers l’ennemi qui ripostait à l’attaque de la première Compagnie.

Celle de Robert Montpellier tomba à l’improviste sur les Allemands pour les frapper en leur point le plus faible. Tout d’abord, la victoire parut facile, car de nombreux soldats allemands tombèrent surpris par la rapidité » de l’attaque. Mais un tank ennemi entra en action et l’ardeur de la Compagnie française s’atténua, tandis qu’une partie de l’autre Compagnie amorça le repli.

Le combat se poursuivit par petits groupes, ce qui eut pour effet de donner à chaque combattant un regain d’activité.

Robert se tenait au cœur de la bataille, lorsqu’il vit le tank allemand s’avancer. Il se dissimula derrière un épais buisson, puis saisissant une grenade, il la jeta avec une précision incroyable sur le monstre d’acier.

Deux de ses camarades l’imitèrent, bientôt suivis par d’autres qui s’approchèrent du tank et réussirent à projeter des grenades à l’intérieur du blindé.

A ce moment, Robert s’aperçut qu’un soldat ennemi le mettait en joue. Il prévint son geste et tira au jugé. L’Allemand tomba.

Robert tourna alors la tête ; un de ses camarades était attaqué par trois ennemis. De nouveau, il fit feu à deux reprises. Un seul des Allemands resta debout et Robert le vit se jeter sur le Français. Un terrible corps à corps s’engagea, car tous les deux étaient forts et vigoureux.

Plusieurs soldats ennemis arrivèrent.

Robert toujours bien dissimulé derrière un tronc d’arbre, tira une fois encore. L’un d’eux tomba, tandis qu’un autre prenait ses jambes à son cou ... Robert en abattit un troisième ; certains disparurent dans les taillis.

Montpellier revint alors près de son camarade, toujours aux prises avec son adversaire. Le jeune peintre frappa l’Allemand à la nuque et le fit rouler sur le sol. L’homme perdit connaissance.

— Achève-le ! Lui cria son compagnon.

— On ne tue pas un homme à terre, et privé de connaissance, répliqua Montpellier.

Et se penchant sur l’Allemand, il le secoua fortement. Lorsque ce dernier ouvrit les yeux, Robert le força à se relever, puis le poussa devant lui.

— Haut les mains ! Lui cria-t-il, en lui posant le canon de son fusil dans le dos.

Ils avancèrent ainsi, l’Allemand les précédents, les mains croisées sur sa nuque.

Autour d’eux, à présent, les soldats avaient disparu et un silence impressionnant régnait dans le bois.

La bataille avait-elle pris fin ?

Quelques instants plus tard, ils virent quelques soldats français se reposant aux pieds des arbres, tandis qu’un peu plus loin, se trouvaient de nombreux prisonniers gardés par une sentinelle armée.

Robert et son mystérieux ami comprirent alors, avec un immense soulagement que l’opération avait réussi. L’infiltration allemande était momentanément arrêtée.

L’ennemi s’était retiré avec des pertes sensibles, laissant de nombreux prisonniers entre les mains des Français. Hélas ! Il fallait compter quelques morts parmi eux.

Après avoir ramassé les blessés et les morts, les deux compagnies françaises regagnèrent leurs positions.

— Demain, leur dit le Capitaine, nous irons faire sauter le dépôt de munitions ennemi !

Le calme revint dans le secteur, et les soldats, épuisés, s’endormirent après avoir avalé un hâtif repas.

Robert Montpellier ne put fermer l’œil de la nuit ; son âme sensible et délicate se révoltait à la pensée de tuer. Pourtant cela était nécessaire. Sinon, c’est lui qui serait impitoyablement supprimé !

« Quelle horrible chose que la guerre ! » Songea-t-il en soupirant.

Le sommeil ne venait toujours pas ; Robert ne pouvait éloigner de sa pensée la vision de ces hommes qu’il avait tués avec son fusil ! Ce ne fut qu’aux premières lueurs de l’aube qu’il réussit à s’assoupir. Mais il fut forcé de se lever en même temps que ses camarades. Il les suivit pour boire le café, lorsque le Capitaine les rejoignit.

— J’ai appris, annonça-t-il que les Allemands ont très sérieusement amélioré leurs moyens de défense autour du dépôt. Nous sommes donc forcés de renvoyer cette opération en attendant de recevoir de sérieux renforts.

Ainsi une longue journée de repos les attendait.

Robert alla s’installer au pied de son arbre favori où bientôt son mystérieux ami le rejoignit.

— Alors ? S’exclama-t-il joyeusement, comment te sens-tu après ce qui s’est passé hier ?

Le jeune artiste haussa les épaules, d’un air indifférent.

— Pas mal, répondit-il. Et toi ?

— Parfaitement bien ! Fit l’autre en riant et en s’asseyant auprès de lui, malgré mon corps à corps avec ce sacré soldat allemand !

— C’est vrai ! S’exclama Robert. Tu as passé un bien mauvais moment !

— C’est fini à présent, conclut toujours en riant son compagnon.

Puis, reprenant son sérieux, il ajouta :

— Je suis très content d’être seul avec toi, car j’ai, je te l’ai déjà dit, une histoire à te raconter.

— Je ne l’ai pas oublié ! Et tu m’as dit également que tu me parlerais de Valérie Labeille, ajouta Robert Montpellier, tandis qu’une lueur passait dans ses yeux.

— C’est juste, reconnut l’autre, mais avant de te parler de cette adorable femme, j’ai un long récit à te faire et je commence :

« Je suis Italien, naturalisé Français quelques mois avant la déclaration de guerre. Je m’appelle Esposito et suis né à Naples. Mon père était un pauvre et humble tonnelier, et voulait me faire apprendre son métier. Mais moi, nanti d’un tempérament aventureux, je me sentais terriblement attiré par la mer et passais la plupart de mon temps à contempler le mouvement des bateaux, car ce spectacle m’enchantait.

« — Tu ne feras jamais rien de bon ! » se désolait mon père. (Et le pauvre homme ne se trompait pas !)

« Un jour, j’avais alors une quinzaine d’années, tandis que je me trouvais en compagnie d’autres garnements de mon âge, nous vîmes entrer dans le port un immense transatlantique, ce qui est toujours un véritable événement.

« Avec mes camarades, nous nous précipitâmes tout près de la passerelle qui venait d’être jetée, afin de ne perdre aucun détail du spectacle.

« Le bateau venait de Buenos-Aires et de Montevideo. Il transportait de nombreux voyageurs et touristes, les uns rentrant chez eux, les autres s’offrant un beau voyage.

« De nombreux passagers, n’ayant pas trouvé de porteurs, descendaient la passerelle leurs valises à la main, que nous autres gamins, leur offrions de transporter jusqu’à leurs hôtels.

« J’arrivai ce jour-là devant un homme aux cheveux gris, portant avec difficulté une grosse valise, et qui était accompagné d’une très jolie femme que je crus être sa fille.

« — Voulez-vous que je me charge de votre valise, Monsieur ? Lui demandai-je lorsqu’il atteignit le bas de la passerelle.

« — Tu crois en être capable ? Questionna-t-il en me dévisageant en souriant.

« — Certainement, Monsieur, donnez-la-moi et vous verrez ! Affirmai-je.

« — Alors, prends-là ! Répliqua le voyageur.

Je m’exécutai et la chargeait sur mes épaules sans trop de mal.

« — Suis-moi, mon petit gars ! Me dit le voyageur.

« Ils me précédèrent tous deux jusqu’à l’un des plus grands hôtels de Naples et, lorsque je déposai mon fardeau dans le hall, l’homme me donna un beau pourboire.

« — Merci beaucoup, Monsieur ! M’exclamai-je, ravi. Et si par hasard vous aviez encore besoin de moi, je suis à votre entière disposition !

« Il me fixa en souriant quelques secondes, puis s’écria :

« — Tu m’as l’air d’un brave garçon ! Aimerais-tu rester à mon service ?

« — Je ne demande pas mieux, Monsieur, répondis-je sans hésiter.

« — Si tu as des parents, reprit le voyageur, crois-tu qu’ils accepteront ?

« — Je le pense, Monsieur.

« — Alors cours vite leur demander leur consentement ajouta-t-il

« J’obéis et ne tardai pas à revenir avec l’approbation de mes parents. Et le même jour, je commençai à servir mon nouveau maître ; Monsieur Simon qui était Uruguayen, et celle qui l’accompagnait ce que j’avais prise pour sa fille, était sa femme Bianca. Comme moi, elle était italienne.

« Pendant un mois, nous parcourûmes toute la péninsule, visitant ses beautés artistiques et panoramiques.

« Un matin, nous nous trouvions à Messine, en Sicile, Monsieur Simon me demanda :

« — Esposito, nous accompagnerais-tu en Uruguay ?

« Je n’hésitai pas une seconde :

« — Avec beaucoup de plaisir, Monsieur ! M’exclamai-je, ravi par la perspective de faire un grand voyage et de voir de nouveaux horizons

« — Tu penses que tes parents ne s’opposeront pas à une telle séparation ? Reprit mon maître avec une légère inquiétude dans la voix.

« — Je crois qu’ils accepteront, Monsieur.

« Trois jours plus tard, nous étions de retour à Naples. Je m’empressai d’aller embrasser mes parents et de leur apprendre par la même occasion, mon prochain départ pour l’Amérique du Sud, auquel ils ne s’opposèrent pas, connaissant mon grand amour de l’aventure.

« Un mois après, nous partîmes pour Montevideo qui est une des plus belles villes de l’Amérique Latine, bien qu’elle ne soit pas aussi grandiose que Buenos-Aires. Mais son sol tropical est le plus fertile et le plus riche de toute la terre.

« Monsieur Simon possédait à trois kilomètres de la capitale une magnifique propriété, véritable paradis terrestre, avec un parc immense, planté de toutes sortes d’arbres magnifiques et de parterres de fleurs d’une beauté incomparable.

« J’étais très heureux, mais hélas ! Les belles heures ne durent pas toujours !

« Bianca, la femme de mon maître était, je vous l’ai déjà dit mon cher Montpellier, d’une beauté sensationnelle, avec un teint de camélia, ses immenses yeux de velours bruns et ses somptueux cheveux de blond vénitien le plus pur. Je n’ai jamais rencontré une femme aussi belle !

« Un jour, elle m’appela et me demanda :

« — Puis-je avoir confiance en toi, Esposito ?

« — Pour vous, Madame, j’irais me jeter tout de suite dans le Rio delle Plata, si vous me le demandiez ! Répondis-je sans hésiter.

« — Bien ! Alors, écoute-moi très attentivement. Tu passeras la nuit dans le jardin aujourd’hui, me dit-elle d’un air mystérieux.

« — Oui, Madame.

« — Tu iras te cacher près de la petite porte qui se trouve à côté du massif de roses thé.

« — Oui, Madame.

« — Là, tu vérifieras si mon mari sort, continua la jeune femme.

« — Et si cela arrivait ? Demandai-je étonné.

« — Tiens, voici la clé. Tu ouvriras, à ton tour, la petite porte et tu le suivras. « Ce soir-là, je me cachai donc dans le jardin.

« Je ne me souviens pas d’avoir vu de nuit plus belle.

« L’air était chargé d’effluves exquises et c’est à peine si le feuillage des arbres bougeait. De temps à autre, dans la vasque de marbre blanc ornant la pelouse, devant le perron de la villa, le jet d’eau, poussé par la brise légère, faisait entendre un murmure aussi harmonieux et doux que le son d’une harpe.

« J’étais toujours caché derrière le massif de roses thé et je ne sais combien de temps j’attendis. Je somnolais, lorsqu’un crissement imperceptible de gravier me fit ouvrir les yeux — fort heureusement j’ai l’ouie très fine — et je distinguai nettement une ombre se dirigeant rapidement vers la porte indiquée par ma maîtresse.

« C’était bien lui. Arrivé près de la porte, il sortit la clé de sa poche, ouvrit et gagna la route.

« Je le laissai s’éloigner un peu et lorsque je le jugeait suffisamment loin, j’ouvris, à mon tour, la porte et le suivis à une distance assez grande, mais de manière à ne pas le perdre de vue.

« Après avoir traversé quelques champs, Monsieur Simon atteignit une petite maison en bordure de la forêt. Il siffla trois fois, puis entra dans la maison.

« Je m’approchai à pas de loup et, à travers la porte faite de bambous, je regardai à l’intérieur.

« Mon patron se trouvait auprès d’une fort belle mulâtresse et j’entendis une conversation qui me stupéfia :

« — Je ne veux pas continuer ce louche trafic, disait monsieur Simon. Au début, j’ai voulu vous aider, ton frère et toi, à gagner votre vie, mais il m’a entraîné à fabriquer de la drogue avec certains arbres de mes plantations et je dois avouer que j’ai été tenté par l’appât du gain, mais c’est fini ! Je suis honorablement connu dans toute la région et je ne veux pas risquer de perdre ma réputation !

« — Mais de quoi vivrons-nous ? Demanda la jeune femme avec une visible anxiété.

« — Je te ferai une pension décente, Nazzarina, répondit monsieur Simon. Je ne peux oublier nos ... relations plus qu’amicales avant mon mariage. Cette maison est déjà ta propriété ; tu n’as donc rien à craindre pour l’avenir. Quant à ton frère, je lui trouverai un travail bien rémunéré et il reprendra ainsi le droit chemin. D’ailleurs, il a un certain capital devant lui avec les bénéfices coquets que lui a laissé la vente de la drogue.

« — Oh ! Simon ! Jamais Julian ne voudra travailler régulièrement ! Protesta Nazzarina. Vous savez, comme moi, combien il est paresseux et hostile à toute contrainte ! Jamais il n’acceptera de renoncer à son trafic actuel !

« — Il le faudra pourtant ! Et c’est toi que je charge de le lui annoncer, déclara mon maître avec force.

« — Non, non, je vous en prie, ne me demander pas une chose pareille ! S’écria la mulâtresse dont le visage brun devenait vert de terreur. Il me frapperait ! C’est une brute quand il est en colère !

« — Je n’ai pas d’autre moyen pour l’avertir, puisqu’il est convenu que nous ne devons jamais nous rencontrer. Je ne veux pas davantage lui écrire, car ce serait par trop compromettant et je le sais capable de me faire chanter par la suite. Tu lui diras simplement qu’il n’y aura plus de livraisons à l’endroit convenu et que je lui laisse tous les bénéfices de la dernière vente à titre de dédommagement. Je reviendrai d’ici peu pour te dire où il peut se présenter de ma part pour travailler honnêtement.

« — Non ! Non ! C’est impossible ! C’est impossible ! Cria encore Nazzarina. Je vous assure que ...

« Je quittai mon poste d’observation. J’en savais bien assez ; le mari de Bianca voulait mettre fin à de louches activités.

« Je rentrai en courant à la maison et m’enfermai dans ma chambre, décidé à tout dévoiler à ma maîtresse le lendemain matin.

« Dès le départ de son mari, Bianca me fit appeler dans son boudoir.

« — Alors, Esposito, qu’as-tu à me dire ? Me demanda-t-elle en me fixant de ses beaux yeux sombres.

« — Madame, bredouillai-je ne sachant comment commencer.

« — Ne crains rien et raconte-moi absolument tout ! Reprit-elle avec autorité.

« Alors avec l’inexpérience de mon âge, je lui fis le récit de ce qui s’était passé la nuit précédente.

« Bianca pâlit d’abord, puis rougit de colère.

« — Je m’en doutais ! S’exclama-t-elle. Hélas ! J’en suis sûre à présent !

« Ses belles lèvres tremblaient de rage, mais sa beauté en était augmentée. Elle avait l’air d’une tigresse.

« Soudain, elle saisit mon bras et murmura :

« — M’es-tu toujours aussi dévoué, Esposito ?

« A son contact, je me mis à trembler de tous mes membres.

« — Réponds-moi, reprit-elle avec impatience. Es-tu toujours disposé à me servir aveuglément ? Ajouta-t-elle en serrant ma main entre les siennes.

« — Oui, murmurai-je d’une voix à peine perceptible, je vous appartiens corps et âme, jusqu’à mon dernier souffle, Madame !

« Alors Bianca m’attira à elle et m’embrassa vivement ...

— Ce baiser, Montpellier, fut la cause de tous mes malheurs et aujourd’hui encore j’en paie les conséquences !

« — Ecoute-moi me dit cette ensorceleuse, tu iras, tout à l’heure, jeter une lettre à la poste. Mais prends bien garde ! Personne ne doit te voir ! As-tu compris ?

« L’après-midi Bianca me confia la fameuse lettre. Elle était adressée à Julian, le frère de la mulâtresse.

« Même ignorant son contenu, je tremblais et j’avais bien raison car, trois jours plus tard, un court entrefilet parut dans les journaux annonçant la disparition d’une mulâtresse qui s’était enfuie dans la savane, laissant un mot où elle disait qu’elle préférait disparaître plutôt qu’encourir la colère de son frère.

— Je n’ai pas besoin de préciser, n’est-ce pas, mon cher Montpellier, qu’il s’agissait de Nazzarina, et que ce message, mystérieux pour tous, était fort clair pour mes maîtres et moi.

« Un mois s’écoula.

« Monsieur Simon était en voyage d’affaires et depuis la disparition terrible de l’infortunée mulâtresse, Bianca semblait tout à fait sereine.

« Par une belle nuit tiède et paisible, où le parc baigné par un clair de lune incomparable, exhalait ses plus suaves parfums, j’étais assis sur un banc de pierre placé sous un magnifique magnolia en fleurs, non loin de la grille. Soudain, je vis approcher un homme dont le manège m’inquiéta.

« C’était un mulâtre très grand portant un fusil en bandoulière. Il regardait autour de lui avec une insistance étrange comme s’il craignait d’être vu.

« Une pensée terrible me glaça ; sans doute cet homme était-il Julian, le frère de la pauvre Nazzarina ?

« Hélas ! Je ne me trompais pas !

« Julian était revenu pour tirer vengeance de son ex-complice qui refusait de continuer leur louche trafic !

« Je voulais monter prévenir Bianca, mais n’osais bouger de crainte que, s’apercevant de ma présence, l’homme ne s’en prit à moi. Je décidai donc de rester où j’étais pour le surveiller.

« Après avoir longuement examiné les balcons et les fenêtres de la villa, il fit le tour du mur de la propriété, cherchant sûrement comment y pénétrer.

« Je me précipitai alors à l’intérieur de la maison. Je n’osai parler de mes craintes à personne, ni aller prévenir Bianca qui dormait.

« Je me penchai à une fenêtre du rez-de-chaussée, lorsque je vis un homme avancer en se courbant dans l’allée principale, cherchant à se dissimuler sous l’ombre des arbres.

« C’était le mulâtre qui avait réussi à entrer !

« Que venait-il faire ici, puisque monsieur Simon ne s’y trouvait pas ?

« Je pensai alors à Bianca. Et si c’était elle que ce misérable cherchait ? S’il voulait se venger sur elle ?

« Cette pensée figea mon sang dans mes veines. Je décidai alors d’intervenir. Je sauverais ainsi mes maîtres d’un terrible danger et m’attirerais une reconnaissance éternelle de leur part.

« Je me rendis, sans faire le moindre bruit, dans le bureau de monsieur Simon et décrochai à une magnifique panoplie de la Renaissance italienne, une dague à la lame très effilée. La serrant dans ma main droite, je montai au premier étage et me postai près de la porte de ma patronne.

« — S’il se hasarde par ici, tant pis pour lui ! me dis-je.

« Je demeurai immobile quelques instants, retenant ma respiration de peur de révéler ma présence à l’intrus. Ce dernier avait alors accédé à l’étage supérieur, je sentais mon cœur battre la campagne tant j’étais ému à l’idée que ces minutes pouvaient m’être fatales. Mais j’étais prêt à tout, tenant fermement en main mon arme, faisant de mon mieux pour retrouver mon calme et découvrir les raisons pour lesquelles cet homme était venu.

« Ne pouvant résister plus longtemps à l’incertitude, je traversai d’un trait le couloir, gagnai la fenêtre, et jetai un regard dans le jardin faiblement éclairé par la lune. Le silence était absolu, un âpre parfum de magnolia se fondait dans l’air frais de la nuit ; je ressentais un sentiment de calme profond et d’infinie poésie.

« Mais où était donc passé mon visiteur clandestin ? Je ne bougerai pas d’ici tant que je ne l’aurai pas identifié, pensais-je nerveusement. Mais oserai-je l’affronter ?

« Un peu plus d’un quart d’heure s’était écoulé et je sentais le tumulte revenir en mon cœur ; je tentai en vain de percer les ténèbres, dans l’espoir de savoir où se trouvait exactement le misérable. Je ne voyais absolument rien. A croire que tout cela avait été le fruit d’une pure hallucination.

Ne pouvant plus résister à ce supplice, je m’éloignai de la fenêtre et regagnai la porte qui donnait sur la chambre de ma patronne.

« J’attendis longtemps et finis par penser qu’il était reparti, mais j’entendis soudain un léger bruit ; l’homme arrivait au bout du couloir. Je donnai la lumière et bondis au-devant de lui, l’arme au point. Je ne voulais nullement le tuer, mais hélas ! Il bondit lui aussi, et s’enferra littéralement sur le poignard que je tenais haut levé ...

 

( A SUIVRE LE 19 DÉCEMBRE )

 

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