MOINEAUX SANS NID N° 207
Moulouk le Sénégalais que nous avons laissé levant la main armée d’un poignard à la lame acérée pour en frapper Robert
Montpellier qui l’emportait sur son dos vers les lignes françaises — tandis que les balles de la patrouille allemande continuaient à siffler autour d’eux — ne put exécuter son geste
criminel.
Le jeune homme courbant sous le poids de celui qu’il cherchait à sauver au risque de sa vie, aperçut, soudain, l’ombre de cette main armée. Il s’arrêta d’un coup, tandis qu’au même moment, crépitait une nouvelle rafale de mitrailleuse.
Moulouk poussa un cri terrible ; la balle destinée à Robert l’avait atteint à la tête et foudroyé sur place.
Ainsi, celui qui voulait assassiner Montpellier, fut désigné par le sort pour mourir à sa place.
Robert, ayant compris les intentions homicides de son camarade, laissa tomber son cadavre sur la mousse et d’un bond se réfugia dans un taillis. Tout en se dissimulant il réussit à s’éloigner de l’endroit dangereux. Mais la patrouille l’ayant pris pour un soldat allemand déserteur, s’obstinait dans sa poursuite, et le chef ne cessait d’inciter ses hommes à progresser.
Le malheureux Robert, à bout de forces, sentait ses jambes flageoler, et, peu à peu, son inquiétude se transformait en une véritable terreur. Il réalisait qu’il ne pourrait continuer longtemps cette fuite éperdue dans l’enchevêtrement des taillis.
« Je n’en peux plus ! » Songeait-il.
Il ralentit quelques secondes pour reprendre son souffle et entendit aussitôt les voix rauques de la patrouille toujours sur ses talons. Reprenant sa course harassante, il avança, trébuchant et tombant à maintes reprises. Un quart d’heure après, il déboucha dans une clairière.
Il s’arrêta, stupéfait par le spectacle inattendu qui s’offrait à ses yeux.
— Oh ! Murmura-t-il que c’est beau !
A quelques mètres devant lui, se dressaient les ruines d’un château féodal, recouvertes en partie par des plantes grimpantes et des ronces, véritable site romantique et grandiose qui émerveilla vivement ses yeux d’artiste.
Un espoir inexplicable le pénétra et il sentit brusquement ses forces renaître. Sans hésiter, il s’approcha en courant.
« Ici il me sera possible de me cacher et de défendre chèrement ma vie » se dit-il.
Il découvrit une entrée du plus pur style gothique et s’y glissa hâtivement faisant fuir de nombreux petits animaux qu’il ne put discerner dans la pénombre.
Robert regarda autour de lui et comprit qu’il venait de pénétrer dans une galerie, à moitié détruite, dans laquelle débouchaient trois issues orientées différemment.
Après une brève hésitation, il se hasarda dans la galerie centrale de beaucoup la plus longue qui le conduisit à une salle d’où partait un escalier.
« Je vais y monter » décida-t-il.
En haut des marches, il déboucha dans une immense salle. Il se précipita à une fenêtre qui surplombait une grande partie du bois.
« Mon Dieu ! Les Allemands ! » Murmura-t-il en tressaillant.
En effet, ses poursuivants venaient d’arriver eux aussi devant le château en ruines, mais semblaient hésiter à s’y aventurer.
Finalement, après quelques ordres lancés par le lieutenant, les soldats avancèrent, leurs fusils à la main, prêts à tirer à la moindre alerte.
Robert, la main crispée sur le sien, revint près de l’escalier et se pencha sur la rampe pour mieux écouter, mais aucun bruit n’arriva à ses oreilles.
« Ils ont dû prendre une autre galerie » se dit-il toujours aux aguets.
Comme le silence persistait, il regarda plus attentivement autour de lui et remarqua sur sa droite, une ouverture qui avait échappé à ses yeux.
« Il faut que je m’assure une retraite et que je prenne mes précautions avant qu’ils n’arrivent ici »
Une seconde après, il pénétra dans une très grande salle qui communiquait avec de nombreuses pièces. Dans l’une d’elles, le jeune peintre découvrit un second escalier qu’il descendit et qui le conduisit dans une sorte de grotte qui avait dû autrefois servir de cave. Il y régnait une telle obscurité qu’il ne put rien discerner.
Robert alluma son briquet et a la faible lueur de sa flamme, aperçut que cette nouvelle salle était très vaste et pavée de larges dalles. Le long des murs gouttait une eau noire et fétide.
La voûte était presque entièrement recouverte d’énormes toiles d’araignées et un énorme rat, soudain, lui passa entre les jambes.
— quelle horreur ! S’exclama-t-il, je ne peux rester ici. Je préfère les Allemands à cette odeur insupportable et à ces bêtes répugnantes !
Il remonta quelques marches, mais lorsqu’il fut à mi-chemin, il s’arrêta brusquement tout en prêtant l’oreille.
— Diable ! S’écria-t-il ils descendent ! Je vais être capturé ! Tant pis, ça leur coûtera très cher !
Et, avec un courage incroyable, la main crispée sur la détente de son arme, il monta encore une quinzaine de marches, et ne tarda pas à entendre les pas des soldats qui se rapprochaient de lui.
Alors l’intrépide garçon s’agenouilla sur une marche, prêt à tirer sur le premier Allemand qui déboucherait, lorsqu’une idée géniale traversa son esprit :
« Je vais leur faire croire que je ne suis pas seul ! » se dit-il.
Et il se mit à crier d’une voix de stentor :
— Ca y est, les gars ! On les a ! Ils sont tombés dans le piège ! Feu à volonté !
Ces paroles terminées, Robert déchargea son fusil dans la direction des Allemands produisant un fracas terrible. Les coups du fait de la résonance de l’étroit escalier, étaient multipliés au centuple, et semblaient être tirés par de nombreux fusils.
Aussi tous les soldats s’enfuirent-ils épouvantés.
« Ils ne vont pas tarder à quitter ces ruines, songea le jeune artiste car ils sont convaincus qu’ils sont tombés dans une embuscade »
C’était certainement ce qui se passa, car tout devint silencieux.
Un quart d’heure s’écoula, Robert se leva, grimpa quelques marches, prêta de nouveau l’oreille et ne bougea pas.
« Il vaut mieux agir avec la plus grande prudence » se dit-il.
Soudain, ses traits se crispèrent et un juron lui échappa.
— Les s ... ! Cria-t-il. Ils ont mit le feu au château !
En effet, une fumée noire et épaisse envahissait l’escalier, menaçant de l’asphyxier. Il essaya de monter quelques marches, mais recula aussitôt, car de hautes flammes se dressaient devant lui. Il redescendit rapidement et se retrouva dans le souterrain qui commençait, lui aussi, à être envahi par la fumée. Les rats s’enfuyaient, effrayés.
— Mon Dieu ! Murmura-t-il tristement, de ces deux fins, je ne sais laquelle est la plus odieuse !
Il croyait le malheureux sa dernière heure arrivée !
La grotte était beaucoup plus vaste qu’il ne l’avait imaginé et, à l’autre extrémité il aperçut un passage dans lequel il s’engagea.
Le fugitif se trouva brusquement dans une grande galerie. Il avança dans l’obscurité car, malgré toutes ses tentatives, il ne put réussir à allumer son briquet.
— Tant pis, je continue ! Je verrai bien où ça me conduira ! S’écria-t-il très haute, pour se donner un peu de courage.
Il se remit à marcher, tendant les mains en avant pour éviter les obstacles cherchant à s’éloigner de la fumée asphyxiante de l’incendie. Finalement, il ne la sentit plus du tout.
De nouveau, il essaya d’allumer son briquet, et cette fois, à sa grande joie, la flamme jaillit et éclaira la galerie qui se partageait à cet endroit en deux tronçons. Robert choisit celle de gauche.
« Finirai-je enfin de sortir de ce souterrain ? » se dit-il en avançant toujours, le cœur angoissé.
Il marcha une dizaine de minutes puis arriva à une nouvelle bifurcation et, cette fois, il prit celle de droite.
Il avança encore longtemps ayant tout à fait perdu la notion tu temps. Peu après, il s’exclama désespéré :
— Mon dieu ! Quel triste sort est le mien ! J’aurais mieux fait de me laisser tuer par les allemands !
Pourtant, il continua à marcher, tandis que la faim et la soif commençaient à le faire souffrir. Soudain il heurta une pierre, trébucha et tomba à terre, en murmurant d’une voix brisée.
— Je n’en peux plus. Je vais rester ici et n’en bougerai plus en attendant la mort !
Les coudes appuyés sur les genoux, la tête entre les mains, il demeura immobile, le cœur étreint d’une angoisse indicible.
« Quel crime ai-je donc commis, Seigneur, pour être châtié si cruellement ? » s’écria le pauvre Robert, avec un accent de profond désespoir.
Soudain, il tressaillit, quelque chose de doux venait d’effleurer sa main. Il alluma son briquet et sursauta en poussant un cri de joie. Auprès de lui, il y avait Vaillant, le bon et fidèle Vaillant !
Robert le caressa, tandis que de grosses larmes coulaient de ses yeux et que la brave bête agitait sa queue en jappant de bonheur.
Le jeune artiste lui entoura le cou de ses bras et l’embrasse comme il l’aurait fait à un être très cher, se demandant comment Vaillant avait pu arriver jusqu’à lui ! Il en déduit que, sûrement, il existait une autre sortie et caressa longuement le chien, en lui murmurant à l’oreille :
— Partons, Vaillant, partons vite !
La bête aboya, comme si elle comprenait et s’élança dans la direction que Robert avait suivie. Ce dernier allumait de temps à autre son briquet, qui, à présent, fonctionnait parfaitement.
Ils continuèrent à marcher une bonne demi-heure puis Robert entrevit une faible clarté et comprit qu’il s’agissait de l’extrémité du souterrain.
D’ailleurs, ils ne tardèrent pas à y arriver.
Finalement, ils sortirent de cette interminable galerie et Robert aspira l’air libre, avec joie et délice
( A SUIVRE LE 7 DÉCEMBRE )