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LA CARAFE

3 Décembre 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

 

L A      C A R A F E

Histoire gaie par Léon XANROF

Il est à remarquer que l'on atteint souvent dans la vie un tout autre but que celui auquel menait le chemin suivit d'abord ; je ne parle pas des gens qui, après avoir étudié pour s'établir notaires, finissent au bagne.

Ainsi, Taitaluile, dans sa première année de droit — comme c'était un garçon consciencieux, il avait mis six ans à la parfaire — s'était acquis une réputation de bon buveur dont il était fier et qui semblait lui ouvrir un brillant avenir dans la dégustation, — ce qui ne l'avait pas empêché de prendre une autre carrière et d'entrer dans la police, où l'ancien disciple de Bacchus dressait des contraventions par tapage nocturne.

Il faut reconnaître cependant qu'il avait conservé pour les ivrognes une profonde sympathie et qu'il n'appliquait jamais, sans un trop douloureux serrement de cœur, la loi de l'ivresse.

Quand je fis sa connaissance il venait d'être nommé secrétaire du commissaire à Paris, et il se trouvait justement avoir parmi ses administrés un brave Auvergnat que régulièrement, tous les dimanches soir on lui amenait abominablement gris.

C'était d'ailleurs un brave homme, doux et gai, malheureusement très bruyant lorsqu'il avait un verre — ou un litre — de vin en trop.

Une première fois, Taitaluile le relâcha après l'avoir admonesté et d'avoir obtenu de lui la promesse e ne plus se griser — ou tout au moins pas assez pour se faire arrêter.

Charfouillat — c'était le nom de l'Auvergnat — jura ce qu'on voulut et voua une reconnaissance éternelle à Taitaluile.

Seulement le dimanche suivant on le amena gris comme un ciel d'automne ; l'unique différence c'était qu'il avait bu tout le temps à la santé de « moochieu le checrétaire ».

 

la-carafe--.jpeg


Taitaluile après l'avoir interrogé se trouva perplexe ; c'est dur d'envoyer coucher au pose — un endroit malsain où il n'y a que de l'eau à boire — un homme qui s'est grisé en votre honneur !... et cependant le récidive méritait un châtiment.

Soudain, Taitaluile eut une inspiration de génie :

— Mon bon ami, dit-il à Charfouillat, vous m'êtes très sympathique et je veux bien pour vous faire une seconde exception à la loi ; je vais vous faire rendre la liberté.

— Ah ! Mochieu ! Chi j'ojais. Je vous embracherais !

— A une condition.

— Tout che que vous voudrez, mochieu le secrétaire.

— Gardien, apportez une carafe d'eau et un verre.

Le sergent de ville, complètement ahuri alla chercher les objets demandé qu'il posa sur le bureau, devant Charfouillat vaguement inquiet.

— Maintenant dit Taitaluile si, quand vous avez bu à ma santé, vous avez mis de l'eau dans votre vin, vous ne seriez pas ici.

— Oh mochieu ! Mettre de l'eau dans le vin ! Ch'est vraiment pas possible !

— Eh bien si vous voulez s'en aller, il faut boire à ma santé.

— Ah ! Mochieu avec plaijire.

— Attendez donc !... Il faut boire le contenu de cette carafe.

Charfouillat regarda Taitaluile avec une stupéfaction indescriptible.

— Chi ou plaît, mochieu ?

— Il faut boire cette carafe.

— Mais, mochieu le checrétaire, ch'est de l'eau qu'il y a dedans !

— Mais oui.

— Vous voulez me faire boire de l'eau ?... oh! Mochieu le checrétaire.

Et l'ivrogne, froissé, indigné, regarda Taitaluile d'un œil chargé de reproches ; puis brusquement :

— J'aime mieux coucher au pochte ! Dit-il.

Taitaluile, navré, fit un signe et le gardien de la paix emmena sa victime.

Le lendemain, quand Charfouillat sortir du poste, Taitaluile qui c'était reproché toute la nuit sa dureté, lui dit :

— Eh bien ! Mon pauvre ami vous avez passé une mauvaise nuit ?

— Merchi, mochieu, répondit l'Auvergnat avec une pointe de froideur ; pas trop, chaud que j'ai les membres rompus et que je n'ai pas pu dormir. Ch'est dur, les planches ! Et puis de me voir avec des voleurs, moi un honnête homme , cha me rend malade.

— Il fallait boire la carafe, mon ami, dit doucement Taitaluile.

Charfouillat partit sans répondre.

Et le dimanche suivant, Taitaluile le vit de nouveau revenir au commissariat.

— Voyons, Charfouillat, lui dit-il, la leçon ne vous profile donc pas !... Voilà encore l'intempérance qui vous amène ici !

— Ch'est pas l'intenpéranche, dit Charfouillat, chez les chergents de ville.

— Je vais êtes forcé de vous envoyer de nouveau au violon.

Charfouillat fit la moue.

— A moins que vous buviez la carafe.

Charfouillat se gratta l'oreille.

— Voyons, essayez !

— Et chi cha me rend malade ?

— Mais non.

Et Taitaluile versa un grand verre d'eau à l'ivrogne qui le prit sans enthousiasme, le regarda, le flaira et finalement avala le liquide d'un trait comme une médecine en fermant les yeux.

— Dieu ! Que c'est mauvais ! S'écria-t-il en reposant le verre avec une grimace.

— Vous vous y ferez ! Lui dit le bon Taitaluile en lui rendant la liberté.

Huit jours après, Charfouillat se présentait de nouveau — rond comme la lune.

— Comment ! S'écria Taitaluile, encore vous ?

— Oh ! Mochieu ! Cha me m'arrivera plus... Où che qu'est la carafe ?

Et, ayant avalé son verre d'eau avec la mine contrite d'un enfant qui récite une prière pour effacer un pêché, Charfouillat partit tout guilleret.

Cependant ses visites s'espacèrent et il finit pas ne plus revenir.

Cet excellent Taitaluile se frottait les mains, heureux d'avoir corrigé cet incorrigible buveur, fier de sa bonne action et de son heureuse idée.

Mais au bout de quelques mois, il aperçut dans la rue son ivrogne, le nez rouge aire honte au chapeau d'un cardinal, et la démarche vaguement incertaine il le héla :

— Eh bien, Charfouillat ! Ça va bien ?... Vous ne vous grisez plus maintenant, hein !

— Oh ! Chi, mochieu, répondit placidement l'Auvergnat ; seulement , je vais danj' un autre quartier !

 

REVUE NOS LOISIRS DU 5 JUILLET 1908

 

 

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