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MOINEAUX SANS NID N° 194

26 Octobre 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

CHAPITRE-194--.jpegRobert Montpellier continuait à travailler à sa toile dont l’exécution avançait sérieusement grâce à la bonne volonté de mademoiselle d’Evreux qui, chaque jour, venait poser durant plus d’une grande heure. Malgré la terrible découverte des chocolats empoisonnés, il se montrait toujours assez aimable, car l’heure n’était pas encore venue de démasquer la criminelle.

La jeune femme était toujours aussi follement éprise du peintre, mais n’était pas satisfaite de lui, malgré la gentillesse qu’il lui témoignait, car elle réalisait combien elle lui restait indifférente. Or, ce n’était pas du tout ce qu’avait espéré la sœur du marquis dont la passion ne cessait de s’exaspérer dans cette intimité de tous les jours.

Un matin, en arrivant à l’atelier, elle trouva son portrait presque achevé.

— Tu as donc travaillé sans modèle ? S’enquit-elle en admirant l’œuvre vraiment réussie de l’artiste.

— Oui, répondit Robert, j’ai passé toute la nuit à fignoler des détails de mémoire.

— Tu as donc mon image dans la tête ? Demanda Alice d’une voix très douce.

— Je ne puis le nier, mon amie, reconnut-il en souriant.

— Cependant, tu ne me vois qu’avec des yeux d’artiste et non avec ceux du cœur, insista la belle visiteuse.

— C’est d’ailleurs la seule façon de voir pour un peintre, expliqua Montpellier.

— Je ne pense pas que tu verrais Valérie Labeille de la même manière, insinua-t-elle désappointée.

Le peintre ne releva pas cette observation.

— Tu as avancé ce tableau afin d’en finir avec mes visites, n’est-ce pas ? Ajouta-t-elle.

— Que vas-tu encore chercher ?

— Oui, je suis sûre que tu ne tiens pas tant que ça à me voir, ajouta de plus en plus furieuse la sœur d’Anselme.

— Enfin, Alice, pourquoi dis-tu cela ? Protesta-t-il commençant à s’énerver.

— Parce que je le constate mon cher, répliqua sèchement Alice d’Evreux.

— Ne serais-tu pas heureuse d’avoir enfin ton portrait ? Demanda Robert avec douceur.

— Ton amitié m’est cent fois plus précieuse que tout ! S’écria-t-elle en l’enveloppant d’un regard brûlant.

— Mais tu l’as, Alice, tu ne l’ignores pas, reprit-il avec lassitude. Un silence suivit qui menaçait de devenir pénible, lorsqu’il fut heureusement rompu par l’arrivée du valet de chambre.

— Monsieur, annonça-t-il après avoir frappé à la porte de l’atelier, il y a là une personne qui désire vous parler. Elle est envoyée par votre banque.

— tu permets, Alice ? Demanda robert en se tournant vers la jeune femme.

— Certainement, voyons !

Robert se rendit dans le hall où l’attendait un visiteur au visage assez sombre.

— Bonjour, monsieur Montpellier, dit-il lorsque parut le jeune artiste.

— Bonjour, Mauduit, dit robert en souriant. Mais ... que se passe-t-il ? Ajouta-t-il en remarquant l’air grave et embarrassé de ce dernier.

— Hélas ! Cher Monsieur, je suis porteur de très mauvaises nouvelles, annonça le visiteur ; notre banque est forcée d’arrêter toute activité.

— Comment ? S’écria Robert en pâlissant.

— En tant que filiale d’une banque étrangère, tous nos avoirs viennent d’être bloquée pour toute la durée de la guerre, Monsieur.

— Mon Dieu ! S’exclama Montpellier en passant avec égarement une main sur son front.

Mais il se ressaisit tout de suite et murmura calmement au représentant de la banque :

— Je vous remercie d’être venu me prévenir, Mauduit, bien que cette nouvelle me soit bien pénible !

— Hélas ! Fit l’autre en baissant la tête, très gêné.

Ils se serrèrent la main et Robert reconduisit son visiteur jusqu’à la porte d’entrée, puis revint dans le hall où il se laissa tomber avec accablement sur une chaise, la tête complètement vide.

Il était ruiné ! Et il ne lui restait que très peu d’argent liquide devant lui !

— Comment vais-je pouvoir m’en sortir ? S’écria-t-il tout haut.

— En me permettant de t’aider, Robert, murmura Alice qui s’approcha de lui.

En effet, voyant que Robert ne revenait pas dans l’atelier, Alice en était sortie à son tour et le rejoignant dans le hall, avait entendu une partie de la triste nouvelle apportée par le représentant de la banque.

— Oh ! Tu étais là, Alice ? S’écria le jeune homme en rougissant humilié.

— Voyons, mon chéri, je te supplie de ne pas tant te tourmenter ! Murmura tendrement mademoiselle d’Evreux.

— Tu es donc au courant de ce qui m’arrive ? Demanda-t-il en levant sur elle un regard empreint de tristesse.

— J’ai tout entendu, robert ! Avoua-t-elle.

— Je suis ruiné ! Déclara-t-il sombrement. Et je n’ai presque plus d’argent liquide.

— Je suis toute prête à t’aider, robert ! Protesta Alice avec élan.

— Mais ...

— De combien as-tu besoin en ce moment ? Ajouta-t-elle avec une grande douceur.

— De rien !

— En tout cas, tu me permettras de régler cette toile qui est maintenant presque achevée, déclara la jeune femme.

— Jamais de la vie !

— Pourtant, je ...

— N’insiste pas ! Interrompit-il avec force. Tu dois comprendre Alice que je ne peux rien accepter de toi, acheva-t-il avec énergie.

— Ni de Valérie ? Ne put-elle s’empêcher de s’inquiéter.

— Pas plus d’elle que de toi ! Trancha-t-il sèchement.

— Oh ! Robert, écoute pourtant les conseils de ceux qui t’aiment sincèrement.

— Je veux bien accepter des conseils, mais non de l’argent, mon amie.

— Mais pourtant ?

— Je ne veux rien d’une femme ! Déclara-t-il avec fermeté.

— Et si cet argent t’appartenait ? Demanda-t-elle brusquement.

— Oui, je te remettrai ce soir même l’argent que notre oncle t’a laissé par testament, expliqua-t-elle avec le plus grand calme.

— Mais je ne dois toucher cet argent que lorsque son fils sera retrouvé, protesta Robert.

— Ce n’est pas la peinte d’attendre jusque là, puisque la somme prévue finira bien par te revenir un jour, assura la jeune femme.

— Non, Alice, je ne puis accepter cette solution non plus, répondit Robert en hochant la tête.

— Même si Anselme t’avançait cette somme sur sa part ? Insista-t-elle.

— Je refuse, déclara froidement Robert.

— Mais enfin ... fit-elle étonnée et peinée.

Et elle s’interrompit, car elle ne savait vraiment plus quel argument employer.

— Je te remercie de tout mon cœur, ma chère Alice, mais je ne veux de secours ni de toi, ni de personne ... car je refuse que l’on me fasse la charité ! Ajouta Montpellier avec fermeté.

— Tu es réellement d’un orgueil ridicule ! S’écria Alice, navrée.

— Je suis ainsi fait et ne puis changer ; soupira Robert.

— Mais laisse-moi au moins payer le portrait que tu as exécuté pour moi et accepte ce qui t’est dû, pria-t-elle avec force.

— Non, car il avait été convenu que je te l’offrais, et je ne reviens jamais sur mes décisions, poursuivit l’artiste avec obstination.

— Dans ce cas, je n’en veux plus ! Répliqua alice.

— Comment ? S’écria Robert l’air peiné et surpris.

— Non, car tu peux vendre cette toile à un riche amateur, suggéra la jeune femme.

— Jamais !

— Tu refuses décidément que je t’aide ? J’aurais tant ...

— Ton amitié me suffit, Alice, interrompit Montpellier énergiquement. Ma situation matérielle ne doit pas te préoccuper.

Après son départ, Robert demeura longtemps assis sur le divan où avait posé la belle jeune femme. La tête entre ses mains, il se demandait anxieusement comment résoudre le grave problème de ses finances.

Il s’obstinait à ne rien vouloir des d’Evreux. Pourtant Alice venait de lui offrir l’unique solution possible qu’il avait dans un geste d’orgueil, sottement repoussée, car il n’ignorait pas l’amour que cette femme — qu’il méprisait — lui vouait.

Soudain une idée lui traversa l’esprit ; peut-être son ami d’enfance, Bertollet, consentirait-il à le tirer d’embarras ?

Après y avoir réfléchi longuement il décida d’aller le voir. Une demi-heure plus tard, il arrivait près du parc Monceau, et sonnait à la porte du magnifique appartement dont les fenêtres s’ouvraient sur ce charmant jardin parisien.

Le père de Bertolet, un richissime minotier venait de mourir, laissant son fils à la tête d’une immense fortune que le jeune homme s’occupait de dilapider allègrement n’ayant pas la crainte d’être mobilisé à cause d’un cœur fortement déficient.

Robert le surprit au moment où il s’apprêtait à sortir rejoindre quelques amis.

— Je suis ravi de te voir, mon cher Robert ! S’exclama-t-il en l’accueillant. Tu vas venir avec moi ; je dois me ...

— Non, interrompit le nouveau venu, j’ai besoin de te parler de choses très sérieuses.

— ah ! Eh bien ! Viens, dit Bertolet en le prenant par le bras et l’entraînant dans une somptueuse bibliothèque où il le fit asseoir dans un grand fauteuil de cuir vert sombre. Maintenant, dis-moi de quoi il s’agit ? Demanda-t-il intrigué.

— Il y a mon vieux, soupira robert en acceptant la cigarette que lui offrait son hôte, que je suis terriblement ennuyé ...

— Mais parle donc ! Que t’arrive-t-il, Robert ?

— La banque où j’ai déposé ma fortune, était filiale d’une banque étrangère, a été forcée de suspendre toutes ses opérations. Je viens de l’apprendre il y a quelques heures à peine.

— C’est bien fâcheux, reconnut Bertolet.

— J’ai par dessus le marché, à régler différentes chose et je ...

— Cesse, je te prie, de m’entretenir de catastrophes, coupa sèchement Bertolet. Je viens d’avoir une forte dépression nerveuse à la suite de ‘l’entrée en clinique de ma mère qui doit subir une très grave opération et je ne puis rien supporter de triste en ce moment !

— Mais cependant, j’ai à te demander de me rendre un service ! Continua Robert, ahuri par la réaction tellement inattendue de son ami.

— Que veux-tu ?

— J’ai besoin d’une certaine somme pour quelques jours, dit Robert.

— Mais ne viens-tu pas de me confier que tu es complètement ruiné ?

— C’est vrai, mais pas au point de ne pas pouvoir te rembourser cette avance.

— Je ne te comprends plus du tout, répliqua l’autre en fronçant les sourcils ; si tu peux disposer encore d’un peu d’argent, pourquoi alors, viens-tu m’en demander ?

— Parce que je te croyais un ami ... Mais je me suis trompé, répondit amèrement Montpellier.

— Robert ! Protesta vivement le jeune homme.

— Je m’excuse de t’avoir dérangé, alors que tu viens d’être si souffrant, reprit ironiquement son interlocuteur.

— Je voulais ...

— Je t’en prie ! Interrompit froidement Robert.

— Ne te fâche pas, voyons !

— Je ne suis pas fâché !... Au revoir, mon cher.

Il le quitta sur ces derniers mots et regagna son atelier, profondément déçu et découragé. Il ne put fermer l’œil de la nuit.

Lorsqu’il se leva le lendemain matin, il avait déjà pris une décision ; celle de vendre tout ce qu’il possédait : tableaux, meubles, argenterie.

Robert en chargea quelqu’un qui s’entendait parfaitement à ce genre d’affaires, et qui, moyennant une honnête commission, liquida tout ce que renfermait la maison.

Ayant ensuite réglé quelques menues dettes, le jeune homme poussa un grand soupir de soulagement en rentrant un beau soir coucher dans le petit hôtel du quartier ouvrier où il s’était réfugié.

Une existence triste et grise allait commencer pour le pauvre garçon qui, à présent, faisait partie de cette bohème de Paris qui endure mille privations et vit au jour le jour.

Il retourna dès le lendemain à son atelier, désormais vide, et, après avoir envoyé à Alice le tableau achevé, il quitta pour toujours la maison où il avait vécu tant d’années, pour aller vers sa nouvelle destinée …

( A SUIVRE LE 29 OCTOBRE )

 

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