MOINEAUX SANS NID N° 19
19 – UNE MISSION DIFFICILE
— Pendant que j’étais à Nice, continua Julien Delorme, un soir – un de ces soirs ou tout est étrange et mélancolique, où les souvenirs reviennent en foule – on me présenta Florence.
— Elle n’était plus la même. Sa beauté s’était fanée ; elle était si différente que j’eus du mal à la reconnaître ; elle qui avait toujours aimé le clinquant elle était ce jour-là vêtue de noir et paraissait pauvre. L’émotion qui s’empara de moi fut immense.
— - Toi, Florence ! m’écriais-je. Que deviens-tu ?
— Elle était trop bouleversée pour pouvoir me répondre sur-le-champ. Quand elle se reprit enfin, elle soupira :
— Quelle folle j’ai été !
— C’est un peu vrai, Florence, mais au fond, tu n’as jamais été méchante. Tu penses au passé, sans doute ?
— Ah ! Quel affreux souvenir ! Je donnerais bien tout le restant de ma vie pour effacer ce que j’ai fait !
— Il se passe en moi quelque chose de semblable, répondis-je avec sincérité. Et voilà que je te rencontre au lendemain d’une terrible leçon que vient de me donner la vie.
— Que t’arrive-t-il donc ? me demanda-t-elle, en me faisant comprendre par l’intérêt qu’elle me portait qu’elle m’aimait encore.
— Hier, je me suis mis à jouer au poker avec quelques connaissances. Parmi elles, il y avait un jeune Argentin que nous croyions multimillionnaire. J’avais de la chance et peut-être savais-je mieux jouer que tout le monde. L’Argentin commença à s’opposer à moi avec des sommes de plus en plus fortes ; je le suivis sans hésiter. A la fin, il mit deux millions sur le tapis, croyant bien me battre. Je suivis et je le battis…
— Le jeune homme se leva en souriant et nous dit qu’il allait chercher de l’argent. Je l’invitai à continuer sur parole sans interrompre la partie. Il recommença à perdre et une demi-heure plus tard, il se faisait sauter la cervelle !
— Je me souviens, en effet, de cet incident dramatique, fit Robert Montpellier qui avait suivi avec la plus grande attention le dramatique récit de son ami. Et que s’est-il passé ensuite ?
— La mort de ce jeune homme me fit une énorme impression, elle reflétait tout mon passé. Aux yeux de la société, j’étais parfaitement innocent de cette mort, mais ma conscience m’accusait. Elle me reprochait de toujours côtoyer le vice, de vivre en marge de la morale, de commettre des méfaits que la loi ne punit pas.
— Alors, toi aussi tu te repens de tes fautes ? me dit Florence.
— Oui et je m’en repens tellement que je suis décidé à changer de vie, assurai-je.
— Alors, j’espère que nous arriverons aisément à un accord.
— Un accord ? Que veux-tu dire par là ?
— Je veux reprendre mon fils.
— Je la regardai avec stupéfaction et elle me demanda :
— Qu’as tu fait de lui ?
— Je ne te comprends pas ! De quel fils veux-tu parler ?
— Duquel veux-tu que je parle ? Du nôtre, de celui que je t’ai envoyé. Qu’as-tu fait de notre fils ?
— Je t’assure que je ne comprends pas ce que tu veux dire !
« Elle se leva, l’air très agitée. Une immense terreur se lisait sur son visage.
— Ah ! Tu ne veux pas me le rendre ? Tu me crois indigne de l’avoir près de moi !
— Explique-toi ! Je te répète que c’est la première fois que j’entends parler de ce fils, Florence.
— Que me dis-tu là, mon Dieu ? Je te l’ai envoyé !
— Envoyé à moi ? Tu délires !
— C’est pourtant la vérité ! Quand tu as su que j’allais être mère, tu m’as abandonnée. Mais je te connaissais et j’étais sûre que tu n’aurais pas repoussé le fruit de notre amour. Un jour que j’étais en France avec un prince russe de mes relations, j’ai confié cet enfant à mon amie Anne afin qu’elle le conduise auprès de toi.
— Quand ? A quelle date ?
— Vers le milieu d’octobre, l’année ou nous nous sommes séparés Julien.
— Malheur ! A cette époque, j’étais en Amérique.
— Il est impossible de décrire la détresse qui apparut sur le visage de la pauvre femme.
— Mais alors, qu’est devenu mon fils ? demanda-t-elle, blanche comme une morte.
— C’est à toi de le savoir ; quand à moi, j’ignorais jusqu’à son existence. Je n’ai jamais vu ni ton amie, ni le bébé.
— Au nom de ce que tu as de plus sacré au monde, révèle-moi la vérité, Julien ! Me dis-tu cela parce que tu ne veux pas que ton fils voie que sa mère est une femme… comme moi… où est-il vrai qu’on ne te l’a pas remis ?
— Je t’ai dit la vérité !
« - Je te jure que le remords d’avoir été une mauvaise mère me torture ; je ne peux me pardonner d’avoir ainsi abandonné mon fils ; je veux le retrouvé et lui donner tout mon amour maternel.
— Moi aussi, je voudrais l’avoir auprès de moi, le rendre heureux. Parle, explique-moi tout, dis-moi qui est cette Anne, où on peut la trouver… Oh ! Avoir un fils ! Ce serait mon plus grand bonheur !... Nous allons le chercher, nous le retrouverons !
— Tout à coup, je vis Florence défaillir ; l’émotion avait été trop forte…
— Elle murmura :
— Mon fils… mon fils, pardonne-moi !
— Je me penchai sur elle pour lui demander :
— Anne… comment ? Quel est le nom de famille de cette femme ?*
— Un gémissement me répondit… et, cinq minutes plus tard, Florence était morte. Elle emportait avec elle dans la tombe le secret de mon fils et de sa destinée. Plus rien maintenant ne pouvait me remettre sur les traces de mon enfant…
Julien resta prostré après l’évocation de ces douloureux souvenir.
— Vous n’avez pas fait rechercher ce petit, Delorme ? se décida finalement à demande le jeune peintre.
— Oh ! Si, répondit Julien dans un soupir. Je ne me suis plus occupé que de cela. Mais toutes les recherches restèrent vaines. Je vais mourir sans avoir connu mon fils !
— Vous n’allez pas mourir, mon ami ! Votre désir de retrouver cet enfant vous donnera assez d’énergie pour vaincre le mal.
— Que le Ciel t’entende ! Mais de toute façon, je veux assurer son avenir pour le cas où on le retrouverait. Et c’est toi, alors que je charge de t’en occuper, de le traiter comme ton propre fils.
Le jeune peintre fit un signe de tête affirmatif puis il assura :
— Je vous promets au nom de notre amitié, de faire tout ce qui est humainement possible pour retrouver votre fils.
— Ainsi, je mourrai un peu plus tranquille… Bien entendu, je te nomme son tuteur. Je ne mettrai pas mes neveux au courant de tes recherches. Ils sont bien gentils, mais une fortune comme la mienne change bien des gens… et je n’ai pas grande confiance en eux.
— Vous me confiez là une mission difficile, mon cher Delorme, nous n’avons presque pas de renseignements. Tout ce que nous savons chez qu’une dame nommée Anne était chargée de vous l’amener. Il y a combien de temps de cela ?
— Dix ans.
— Voilà un autre renseignement, mais bien insignifiant pourtant. En ce qui concerne cette Anne, nous savons qu’elle était l’amie de Florence Guillemain, rien de plus. Convenez que c’est vraiment peu. D’autre part, je n’ai pas grande confiance en cette Anne car elle connaissait votre domicile et celui de la mère de l’enfant et, si elle avait voulu.
— C’est ce que je me suis dit, murmura le malade tristement.
— Dites-moi encore une chose ; vos neveux étaient-ils au courant de vos affaires à cette époque-là ?
— C’est possible, mais je ne le crois pas, répondit Julien.
— Quand on recherche quelqu’un, la première chose à faire est de voir les gens qui ont le plus d’intérêt à faire disparaître cette personne.
Le vieux secoua la tête énergiquement.
— Mes neveux sont incapables d’une chose pareille ; affirma-t-il.
— Je n’en doute pas, mais il vaut mieux envisager toutes les possibilités.
— Je suis désolé qu’on puisse ainsi soupçonner mes neveux, se lamenta le malade.
— Sont-ils au courant ?
— Oui, je les y ai mis, sans pensez à mal…
— Et jamais aucun indice sur Anne ?
— Aucun, je n’ai jamais rien pu apprendre à son sujet, je te l’ai dit :
— Je vais commencer mes recherches aujourd’hui, même. Si vous avez des renseignements, tenez-moi au courant.
— J’ai faire des recherches par l’état-civil, mais cela n’a rien donné.
Robert Montpellier resta songeur quelques instants, puis reprit :
— Je crois que vous vous trompez en me confiant, nom cher Julien ! Je ne suis pas débrouillard, je n’ai jamais rien fait d’autre que de peintre, lire et pratiquer les sports.
— Je sais tout cela, mais je n’ai confiance qu’en toi. Je n’ignore pas combien cette affaire est difficile, mais tu es aussi le seul que l’appât de l’argent ne tentera pas.
— Bien sûr ! Seulement, je ne peux vous assurer de réussir.
— Quand je pense que ce pauvre petit est peut-être dans la misère et que moi, son père, j’ai tant d’argent ! Tu es un homme de cœur, Robert, et je suis persuadé que si tu le retrouve, tu le traiteras comme ton propre enfant.
— Oui, je vous le jure ! répondit le jeune peintre. Et je ferai tout pour retrouver votre fils, j’en fais le serment !
— Si mes neveux veulent le réclamer, fais valoir tes droits de tuteur et garde-le ! Je pense Robert qu’il est inutile de t’en dire davantage. Sache tout de même que je bénirai ton nom si tu le retrouves avant que je meure.
— Je n’aurai pas un instant de repos avant de vous l’avoir ramené, affirma le peintre.
Le malade sourit. Des larmes d’émotion lui vinrent aux yeux.
— Ah ! Si tu réussis, tu me rendras la vie ! s’écria Julien Delorme d’une voix vibrante de passion. En réalité, ma véritable maladie, c’est le remords, l’horrible remords qui, depuis des années, me ronge le cœur et l’âme ! Te représentes-tu mes souffrances, Robert ? T’imagines-tu mon angoisse quand je pense à ce pauvre enfant, mon fils, que je n’ai jamais connu et qui, peut-être, en ce moment, se trouve dans la plus douloureuse des misères !
Pour toute réponse, le peintre serra de nouveau la main de son ami. Alors un flot de larmes, trop longtemps contenues, jaillit des yeux du malade et ruissela sur ses joues burinées par de longues souffrances.
Mieux que le plus pathétique des discours, ces larmes firent comprendre au peintre combien son ami avait été malheureux. Depuis des années qu’il connaissait celui-ci, il ne l’avait jamais vu pleurer. Pour la troisième fois, il lui serra fortement la main, comme pour lui infuser espoir et courage. Puis, il affirma :
— Compter sur moi, Delorme ! Dussé-je remuer ciel et terre, je vous garantis que, si cet enfant est encore vivant, vous aurez avant peu la joie de le serrer dans vos bras.
— Que le Ciel t’entende, Robert ! Et que le Seigneur te guide dans tes recherches qui seront sans doute laborieuses !
Tout à coup, le malade se tourna pour regarder vers la porte. Ses sourcils se froncèrent.
— Tais-toi un instant ! J’entends ma nièce qui parle avec les bruits de voix, mais il était impossible de distinguer ce qu’elles disaient.
Les deux hommes gardèrent le silence. En effet, on entendait un domestique !
Julien Delorme étendit la main vers le bouton de la sonnette sur lequel il appuya nerveusement. Peu après, la porte s’ouvrit et le domestique que Robert avait vu tout à l’heure apparut.
— Dites à Mademoiselle de venir me trouver ! ordonna Julien Delorme.
Comme la fois précédente, le valet s’inclina sans un mot et referma la porte derrière lui. Alors, Robert se leva.
— Il vaut mieux que je me retire, je crois ! dit-il.
Mais le maître de la maison lui fit un signe impérieux.
— Non, mon ami ! Reste encore un peu. Je tiens à ce que tu connaisse ma nièce Alice.
(A SUIVRE LE 22 MAI)