LES GATEAUX MONSTRES
LES GÂTEAUX MONSTRES
Il n'est point de mariage en Angleterre — si humble ou si aristocratique soit-il — qui se puisse passer du wedding-cake, le gâteau de noces et ses proportions traduisent matériellement aux yeux du public, le degré d'opulence ou la dose d'orgueil des familles qui s'unissent. Il va de soi que dans certaines maison la magnificence s'impose ; elle a atteint parfois jusqu'au monumental. Il semble que la passion de la parade, de l'étalage emporte avec elle tout sentiment de goût délicat, de mesure et de tact. Il est vrai que noblesse oblige, et que le propre des privilégiés de la fortune est précisément de réaliser des merveilles qui ne sont pas à la portée du vulgaire.
Un aristocratique weddung-cakeest, en effet une œuvre d'art , du moins une œuvre compliquée, à la composition de laquelle collaborent sculpteurs et architectes culinaires et dont a confection pratique exige des soins tout spéciaux. La recette en est religieuse met gardée par les pâtissiers cuisiniers du grand monde et de la cour, lesquels nous apprennent seulement qu'une demi-journée est nécessaire pour la cuisson et que la partie la plus délicate de l’œuvre ne commence que lorsque l'appareil est retiré du four ; car le gâteau de noces doit être fait depuis six mois pour être présentable. Aussi les fournisseurs patentés de ces pâtisseries d'apparat ont-ils toujours en réserve un stock de weddung-cake pour les mariages courants, ceux d'un ordre lus relevé n'étant as ordinairement célébrés à l'improviste et réclament par ailleurs de nombreux et long préparatifs.
Au reste des personnes d'un certain rang ne sauraient accepter les modèles tout fait ; ils leur faut des ornementations distinctives. C'est ainsi qu'une dame de l'aristocratie en commanda un qui devait avoir cinq pied de haut (1 m 50) pesait cent vingt livres et être entièrement garni de plumes d'autruche. Un fervent adepte de Nemrod voulu que le sien fut orné de trophées parlantes et qu'une véritable chasse courût autour du support, avec ses valets, ses meutes, voire me le gibier poursuivi. Un ami du cheval y fit figurer sa bête favorite avec tous ses accessoires de l'équitation.
Mais nul de fut, à cet égard, plus éloquent que le contre-amiral Markham, lequel prépara lui-même les dessins de son gâteau de noces et en surveilla de très près l'exécution technique pendant les trois semaines que dura le travail. C'était une merveille d'exactitude. Le premier étage comprenant deux bouées de sauvetage en sucre sur lesquelles figuraient le pavillon et la devise de l'amiral, reposait sur un câble marin en confiserie ; au-dessus, des trophées et emblèmes nautiques, cabestans, ancres, embarcations de sauvetage et tous les accessoires d'une longue expédition étaient reproduits avec une irréprochable minutie. Enfin un piédestal dominait cette architecture, dominé lui-même par le modèle en sucre du navire de guerre l'Alert, pris dans un énorme iceberg. C'était le vaisseau que l'amiral Markham commandait au moment de son mariage et sur lequel il avait fait une expédition au Pôle. Le gâteau mesurait cinq pied (1 m 50) de hauteur et pesait 80 livres.
Toutes les fantaisies peuvent se donner carrière dans la décoration de ces monuments. Les armoiries combinées en sont les principaux attributs ; on les entoure, on les complique de tout ce qui peut distinguer les familles des deux conjoints, comme la reproduction des châteaux patrimoniaux qui ornait le gâteau de lady Margaret Grosvenor, épousant le prince d'Adolphe de Teck.
Le symbolisme des allusions est facile. Le weddung-cakedu duc d'Albany et de la princesse Hélène de Waldeck Pyrmont portait quatre groupes représentant les quatre continents, l'Europe, l'Asie, l'Afrique et l'Amérique, copiés sur le monument élevé au prince Albert à Hyde-Park. Des colonnes et des fleurs caractéristiques de l'Angleterre, de l'Écosse, de l'Irlande et du pays de Galles, faisaient une décoration luxueuse. Des Cupidons emblématiques occupés à lire symbolisaient non sans prétentions, les goûts littéraires du prince. Enfin au sommet au milieu du ruban et des devises, un pavillon contenait une fontaine avec des colombes buvant dans une vasque et des cornes d'abondance d'où s'échappaient les plus beaux fruits de la terre. Tout l'attirail classique de la mythologie.
La défunte reine Victoria sacrifia elle aussi, à cette fureur symbolique lorsque le 10 février 1840 elle épousa le prince Albert. Son weddung-cake était l'ouvrage de John Manditt, pâtissier de sa Majesté, il pesait 300 livres, avait 14 pouces d'épaisseur et 12 pieds ou 4 mètres de circonférence. Au sommet la statue e l'Angleterre bénissait les deux époux costumés comme les romains d'autrefois. Aux pieds du prince, un chien emblème de la fidélité et aux pieds de la reine Victoria un couple de colombes symbolisaient la douceur de la vie conjugale. Cupidon figurait là aussi pour écrie sur un livre l'heureuse date de l'union.
Vingt trois ans plus tard le prince de Galles épousé la princesse Alexandra, fille du roi de Danemark, son gâteau de noces, confectionné par M. Pagniez, pâtissier de la reine, était de l'espèce connue sous le nom Three-tier. Des figures de chérubins jouant de la harpe répandaient des torrents d'harmonie parmi les fleurs et des feuillage touffus. Le tout était surmontés d'une sorte de tour, garnie de feuilles d'argent et de boutons d'oranger que surmontait un splendide bouquet de plumes d'autruches, arme du prince de Galles. Ce gâteau avait cinq pieds de haut.
Il serait injuste d'oublier dans la nomenclature de ces merveilles gastronomiques le plus énorme gâteau de noces qui ait paru sur une table royale, celui qui figura au jubilé de la reine Victoria, il avait 13 pieds de haut, prenait un quart de tonne (250 kg) et coûtait 300 livres sterling (7 500 francs)
REVUE NOS LOISIRS DU
8 DÉCEMBRE 1907