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MOINEAUX SANS NID N° 188

8 Octobre 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

CHAPITRE-188--.jpeg Le départ de Lornier forçait Alice d’Evreux à renoncer à son projet d’approcher pour le moment Robert Montpellier. La jeune femme se ré »signa donc à attendre le jour du procès.

Les jours, les semaines s’écoulaient. A présent il y avait des mois que l’infortuné Robert languissait au fond de sa cellule. La « drôle de guerre » suivait son cours et l’on se demandait chaque jour pour quelle tournure allaient prendre les événements. Mais Alice et son frère Anselme ne s’en préoccupaient guère, trop tourmentés par leurs passions respectives.

Le marquis avait continué ses recherches pour essayer de retrouver Valérie Labeille, aidé en cela par diverses agences privées ; il avait fini ainsi par apprendre que celle qui était l’objet de toutes ses pensées était partie pour l’Espagne, mais elle ne s’y trouvait plus et ses traces se perdaient complètement ...

Il avait pu, grâce à de très heureuses spéculations, régler sa dette vis-à-vis d’Alice et la plus parfaite entente régnait entre le frère et la sœur.

La jolie femme en apparence résignée à ne pas revoir Robert Montpellier avant longtemps avait pourtant recommencé ces intrigues et après le départ de Lornier, réussi de nouveau à approcher un autre fonctionnaire de la prison, qu’elle conquit bien vite grâce à son charme et surtout à son argent. Mais elle n’avait pas encore pu obtenir une nouvelle entrevue.

Par une belle matinée ensoleillée, Alice paresseusement allongée sur le divan de son élégant boudoir, fumait en pensant à son robert, lorsque la femme de chambre vint lui annoncer que son frère désirait lui parler.

— Dites-lui de me rejoindre ici, ordonna-t-elle.

Le marquis d’Evreux ne tarda pas à apparaître sur le seuil de la pièce. En peu de mois Anselme avait beaucoup vieilli et son visage s’était creusé de rides profondes.

— Quel bon vent t’amène ici ? Demanda sa sœur en lui désignant tout près d’elle une confortable bergère recouverte de velours cramoisi.

— Bonjour, Alice, fit le marquis en se laissant tomber avec lassitude sur le siège qu’elle venait de lui montrer.

La jeune femme le dévisagea quelques secondes puis, comme il ne se décidait pas à parler, elle s’informa :

— Eh bien ! Anselme, qu’as-tu donc à me dire ?

Il poussa un profond soupir et murmura en hochant tristement la tête.

— Vois-tu, Alice, il y a des jours qui ne devraient jamais arriver !

— Diable ! S’exclama la jeune femme, étonnée. Tu me parais bien.

Son frère la fixa puis questionna :

— Tu ne le devines pas ?

— Je ne devine rien. Parle vite, je t’en prie. Je suis sur des charbons ardents !

Enervée, elle alluma une cigarette et tendit le coffret à son frère qui refusa du geste en reprenant :

— Tu sais que, dans quelques jours, aura lieu le procès de Robert Montpellier ...

— En effet, répondit-elle, et alors ?

— Tu seras certainement très heureuse, parce que tu pourras enfin revoir l’homme que tu aimes, même s’il te méprise, reprit le marquis.

— Pessimiste aujourd’hui. Qu’as-tu donc, Anselme ?

— Il me méprise ? Protesta Alice avec violence. Comment peux-tu croire que...

— Ce qui est certain, interrompit-il, c’est qu’il ne t’aime pas !

— Il est possible que je lui sois indifférente, mais cela ne veut pas dire qu’il me méprise comme le fait Valérie Labeille à ton égard, répliqua Alice avec méchanceté.

Le marquis se mordit les lèvres à cette réponse.

— De plus, ajouta sa sœur, tu ne peux ignorer qu’il existe une énorme différence entre l’homme que j’aime et cette intrigante !

Anselme garda encore le silence et elle enchaîna :

— Tu viens de me dire, en entrant ici, qu’il y a des jours qui ne devraient jamais arriver ? Est-ce parce que tu penses que robert, tout de suite après le procès, sera remis en liberté ?

— Il y a quelque chose de beaucoup plus important qui me tourmente ! Fit Anselme d’une voix dramatique.

— Tu m’effrayes ! De quoi donc s’agit-il ? S’écria la jeune femme.

— Je veux parler du fils de notre oncle Julien, du petit Pierrot, expliqua le marquis avec inquiétude.

— Ne t’ »occupe donc pas de ce gamin ! S’esclaffa Alice en haussant les épaules.

— Au contraire, il faut s’en occuper et très sérieusement, affirma Anselme, irrité de cette insouciance. Ecoute plutôt : hier soir, je suis sorti faire un tour avec trois camarades. Après avoir pas mal circulé à pied, nous avons échoué dans un bar du côté de la rue Montmartre et comme nous le quittions, un petit vendeur de journaux, pliant presque sous le poids de son paquet, m’a crié très fort et très distinctement : « Bonsoir, cousin ! »

— Quel toupet ! S’écria Alice.

— N’est-ce pas ? Mais attends, ce n’est pas tout ! Poursuivit de l’importance de ces paroles, mais ce sacré garnement m’a encore lancé : « Tu as l’air de bien profiter des millions de mon père, mais tu ne riras plus autant lorsque Robert Montpellier sortira de prison ! »

— Oh ! S’écria Alice, indignée et inquiète à son tour.

— « Vilain drôle » lui ai-je répondu, continua le marquis « File vite si tu ne veux pas recevoir mon pied quelque part, petite canaille ! » Eh bien ! Ma chère, il a osé me répondre : « La vraie canaille est celui qui assassine son frère et vole sa famille ! » — La petite peste ! Marmonna Alice, rouge de colère.

— Tu vois bien, ma chérie, qu’il nous faut agir sans tarder et supprimer ce gamin ; autrement nous serons forcés de quitter Paris car nous avons tout à craindre de son audace. J’ai joué l’indifférent afin d’éviter que mes amis attachent de l’importance.

La jeune femme garda le silence quelques instants, puis dit à son frère :

— Ecoute, Anselme…

— Quoi ? Aurais-tu une idée ?

— Tes amis se sont-ils aperçus de quelque chose ?

— Evidemment, ils ont tout entendu, car ce petit voyou a littéralement hurlé tout ce que je viens de te rapporter.

— J’espère que tu n’as pas eu l’air d’attacher trop d’importance à l’incident ?

— Je t’ai dit tout à l’heure que j’ai joué l’indifférence mais si mes amis n’ont fait aucun commentaire ensuite, ils n’en ont pas moins enregistré ces propos plus que déplaisants, soupira Anselme, l’air vexé.

— Quel ennui ! Murmura Alice perplexe.

— Tu comprends à présent pourquoi j’étais si soucieux en arrivant ici ?

— Ne te tracasse tout de même pas trop à cause des insultes de ce petit va-nu-pieds, conseilla Alice en haussant les épaules.

— Je crains surtout que Robert, une fois libre, ne se mette en tête de l’aider !

— Ne te tourmente pas, Anselme, j’y mettrai bon ordre ! Affirma-t-elle.

Un long silence suivit. La sœur du marquis semblait réfléchir intensément, tandis qu’Anselme, ayant pris une cigarette, fumait patiemment en attendant qu’elle reprenne la parole, car il avait une confiance totale dans l’imagination réellement diabolique d’Alice. Il la savait capable de trouver quelque chose qui pourrait les tirer d’embarras.

En effet, peu après, la jolie femme tourna son beau visage vers son frère et murmura :

— J’ai une idée !

— Parle vite ! S’écria Anselme.

— Il faut avant tout que tu déniches l’endroit où vit ce maudit garnement, ce qu’il fait, enfin tout ce qui le concerne.

— Ce ne sera pas très difficile, affirma en souriant le marquis. Pour commencer, je n’aurai qu’à interroger.

— Pour que cela lui soit immédiatement rapporté ? Interrompit ironiquement sa sœur.

Anselme ne se laissa nullement intimider par cette observation.

— S’il ignore la raison pour laquelle je le cherche, il ne pourra éviter ce qui le menace, répliqua-t-il.

— Tu sais bien, protesta Alice en hochant la tête, que ce marmot est aussi rusé qu’un renard !

— Pourtant … insista son frère.

— Non ! Reprit-elle avec force. Tu n’iras demander aucun renseignement à personne. Tu iras ce soir au centre de distribution des journaux, rue Paul Lelong, et comme Pierrot s’y rend tous les jours…

Interrompant sa sœur, le marquis d’Evreux s’exclama :

— Mais il me reconnaîtra tout de suite !

— Evidemment si tu te présentes tel que tu es admit Alice en haussant dédaigneusement les épaules, mais si tu te maquillais un peu le visage et en t’habillant autrement en ouvrier par exemple.

— Tu es réellement extraordinaire, ma petite Alice ! S’exclama son frère avec enthousiasme.

— Je suis certaine alors que ce damné gamin ne te reconnaîtrait pas et tu pourrais, ensuite, le suivre partout sans aucune crainte, conclut-elle triomphante.

— Tu as raison, approuva Anselme. Je suivrai tes instructions à la lettre, de façon à m’attacher à ses pas sans danger d’être repéré. Et ensuite ?

— Pour commencer, fait ce que je te demande. Nous verrons plus tard, déclara Alice.

— Très bien, fit Anselme en se levant. Alors, au revoir ma chérie. Je m’excuse de te quitter brusquement, mais j’ai un rendez-vous pour déjeuner et je suis déjà en retard.

— Au revoir mon vieux, répondit la jeune femme.

De nouveau seule, elle alluma une cigarette, reprit sur le divan la position allongée et recommença à rêver, tout en fixant les volutes bleues de la fumée qui montaient en nuages légers et Transparents vers le plafond de son boudoir.

Il était à peu près six heures du soir, lorsque le marquis d’Evreux, une paire de moustaches noires coupant le bas de son visage, une casquette cachant ses cheveux, et vêtu d’un costume usagé en velours côtelé marron, prit sa faction au coin de la rue Montmartre, attendant la sortie de la dernière édition du soir.

Lorsqu’il était arrivé, il n’y avait encore personne, mais quelques instants plus tard, tout un groupe de jeunes garçons, d’hommes âgés et même de quelques femmes envahit l’étroite rue Paul Lelong, Anselme avait tout de suite remarqué parmi les garçons, la silhouette fine et délurée de Pierrot.

Quelques minutes s’étaient à peine écoulées que tous revenaient en courant dans la rue, chargés de paquets de journaux fraîchement imprimés dont ils criaient à tue-tête les principales nouvelles.

— Une importante attaque allemande repoussée ! Hurla un crieur en passant prés d’Anselme.

Mais ce dernier n’y prêta aucune attention, trop occupé à surveiller les jeunes vendeurs qui continuaient à défiler devant lui.

Quelques secondes plus tard, le marquis aperçut Pierrot qui se dirigea à vive allure vers les grands boulevards et s’attachant à ses pas, essaya de ne plus le perdre de vue.

Mais le petit garçon courant comme un vrai cabri et il était difficile de ne pas se faire « semer » parmi la foule des passants, très dense à cette heure. Le marquis d’Evreux avait beaucoup de mal à le suivre à une telle allure.

Enfin, vers huit heures, Pierrot ayant épuisé son stock de journaux, se mit à marcher moins vite, et Anselme, qui continuait à le « filer » à une distance prudente, le vit entrer tout à coup dans un petit restaurant de l’avenue Jean Jaurés.

« Je vais y aller aussi, décida le frère d’Alice ; ainsi grimé et habillé il ne fera aucune attention à moi. »

Et pénétrant à son tour dans la modeste salle, il alla s’installer à une table du fond.

Pierrot s’était assis tout près du comptoir et, après avoir bavardé avec le garçon, il avait commandé un ragoût de mouton.

— Tu ne veux pas de vin, Pierrot ? Lui demanda le patron.

— Oh ! Non, Jérôme, répondit le jeune garçon en riant, tu sais bien que je n’en prends jamais.

— C’est vrai ! Je ne sais à quoi je pensais en te le proposant, remarqua l’autre, riant lui aussi.

— Un seul verre de vin pourrait très bien me monter à la tête et je ne tiens pas à tituber dans la rue en disant des bêtises, plaisanta Pierrot qui était en excellents termes avec le brave Jérôme.

— Remarque qu’un petit coup de vin n’a jamais fait de mal à personne, reprit-il.

— C’est possible, mais on ne sait jamais !

Or, Jérôme s’était mis brusquement en tête de faire goûter un peu de vin à son jeune ami.

— Ecoute, Pierrot, reprit-il, je vais t’offrir deux doigts de Bourgogne.

Le jeune vendeur de journaux ouvrit de grands yeux stupéfaits.

— Du Bourgogne ? Répéta-t-il. Qu’est-ce que c’est ?

— Un vin excellent, tu vas voir…

L’enfant avait commencé à attaquer son ragoût.

— Je veux bien, puisque tu affirmes que c’est bon. Mais à peine, n’est-ce pas, juste pour voir quel goût il a.

Très satisfait de sa petite victoire, le brave Jérôme s’éloigna et revint presque aussitôt avec la fameuse bouteille.

— Voici du Bourgogne, mon petit gars ; goûte-le et tu m’en diras des nouvelles !

Il lui en versa un demi verre. Pierrot y trempa les lèvres puis déclara en souriant :

— C’est juste, Jérôme ; ce vin est très bon et me plait beaucoup.

— Vrai ? S’écria Jérôme en riant.

— Je te l’affirme !

— Alors, tu vois bien que boire un petit coup n’est pas du tout désagréable !

Pierrot ne répondit pas. Il acheva de manger avec appétit, puis réclama son addition.

Après avoir réglé le montant de son repas, Pierrot sortit du restaurant et se dirigea tout de suite vers sa maison, décidé à dormir jusqu’au lendemain à l’aube, pour aller ensuite chercher aux Halles sa provision journalière de fruits et de primeurs.

Quant à Anselme, complètement fourbu, il avait renoncé à continuer sa poursuite et restait tranquillement assis à sa table.

— Donnez-moi une bouteille de Bourgogne ! Commanda-t-il au serveur qui venait d’appeler.

Celui-ci s’empressa de s’exécuter et revint bien vite, apportant une bouteille qu’il déboucha et posa devant ce nouveau client.

— Qu’est-ce que c’est que ce vin ? S’exclama Anselme, en faisant une grimace, après avoir trempé ses lèvres dans le verre qu’il venait de remplir.

— C’est le Bourgogne que vous avez demandé, Monsieur, fit le garçon. Tous nos clients l’apprécient beaucoup.

Jérôme le patron, remarquant l’incident, quitta son comptoir et s’approcha de la table d’Anselme.

— Que se passe-t-il ? S’enquit-il avec empressement.

— Je voudrais savoir, patron, si vous avez jamais goûté du véritable Bourgogne ? Fit le marquis avec un petit air supérieur.

— Mais certainement !

— vous l’avez bu au chai ?

— Je ne dis pas… Mais celui que vous buvez en ce moment, m’est directement envoyé par le producteur, affirma le restaurateur avec une pointe d’orgueil.

— Un de ces jours, reprit Anselme, je vous emmènerai avec moi en boire une bouteille, ou bien je l’apporterai ici.

— Je serai votre homme ! Répliqua l’autre très aimablement.

— Et nous demanderons aussi au petit garçon qui a dîné à cette table d’être des nôtres pour voir ce qu’il en pense, car il semble apprécier déjà le bon vin, continua le marquis en riant.

— Vous voulez parler du petit Pierrot ? Demanda le patron.

— Il a une façon de s’exprimer bien amusante ! Observa Anselme.

— C’est un petit gars travailleur et très honnête, déclara son interlocuteur. Il vient généralement dîner ici tous les soirs. Il vit seul rue Mignotte au numéro quatorze, je crois.

Le faux ouvrier se leva ; il en savait désormais plus qu’il ne l’avait espéré.

« Alice ne pourra pas me reprocher d’avoir perdu mon temps » pensa-t-il.

Il paya à son tour quitta le modeste établissement et rentra chez lui à une heure assez tardive, mais il ne put s’empêcher d’aller frapper à la porte de sa sœur pour lui raconter ce qu’il avait réussi à savoir.

Un sourire diabolique se dessina sur les belles lèvres de la jeune femme.

— Demain, dit-elle, tu enverras une bouteille de Bourgogne à cet enfant.

— Non, je la porterai au restaurant, comme je l’ai promis, répondit Anselme.

— Si tu veux, mais tu en enverras également une à Pierrot, chez lui, sous le nom que je te dirai, insista sa sœur.

 

( A SUIVRE LE 11 OCTOBRE )

 

 

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