MOINEAUX SANS NID N° 175
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L’échec de sa dernière entrevue avec Alice d’Evreux avait beaucoup déprimé Claude Lornier et, depuis, une rage folle l’habitait.
Cette merveilleuse femme, pour laquelle il aurait été capable de commettre toutes les pires folies, l’avait durement repoussé et humilié ! Il ne pouvait se rendre à cette évidence ! Une immense amertume empoisonnait sa vie ; il savait qu’il venait de perdre définitivement la partie !
Il avait agi comme un imbécile ! Voilà ce que c’était que de trop se presser ! Il avait cru avoir à faire à une adversaire peu redoutable et, au contraire, il avait été joué !
Que pouvait-il faire à présent ? De plus, et à cause d’un geste d’orgueil inexplicable, il avait refusé l’argent qu’Alice lui offrait pour prix de ses services ! Hélas ! Il n’existait plus aucun remède à tout cela !
Il ne lui restait plus qu’à essayer d’oublier une aventure qu’il avait espérée tellement agréable et qui s’achevait d’une façon lamentable et même grotesque !
C’est ce dernier point, surtout, qui le contrariait ! Il comprenait qu’il c’était couvert de ridicule aux yeux de la jeune femme et il ne pouvait s’en consoler !
Le lendemain, en regagnant son bureau il reprit son travail sans aucun enthousiasme, ne parvenant pas à fixer son attention ; songeant toujours à son échec et à sa honte, si bien qu’un vague désir de vengeance commença à se faire jour en lui ...
Oui, cette déconfiture appelait une revanche !
Pourtant, il se calma peu à peu et finit même par se dire que ce n’était pas la peine de se mettre dans un tel état. Peut-être les choses pouvaient-elles finir par s’arranger. Il songea même à revoir Alice pour l’assurer de son repentir et lui expliquer que sa passion pour elle lui avait fait perdre la tête ...
Cette dernière conclusion finit par le satisfaire et il se remit à la besogne avec son ardeur coutumière.
Vers la fin de l’après-midi, on frappa à sa porte ; il cria d’entrer et, levant les yeux, il reconnut Grégoire Morel.
— Bonsoir, Monsieur Lornier, dit le gardien en refermant avec soin le battant. Je viens de quitter l’hôpital et je suis passé vous voir le premier, afin de vous prévenir que je reprends demain mon service. Je veux aussi vous remercier de vos visites, ainsi que des attentions que m’a témoignées également Monsieur le directeur que je n’ose pas déranger personnellement.
— C’est très gentil à vous, Morel, répondit aimablement Lornier en se carrant dans son fauteuil. Mais n’avez-vous pas droit à quelques jours de convalescence ? Comment se fait-il que vous recommenciez à travailler si tôt ?
— Je me sens tout à fait en forme, Monsieur, et d’autre part, je ne sais que faire de mon repos. Alors, je préfère revenir au service déclara le gardien en se rapprochant du bureau de Lornier.
— Très bien ! Conclut ce dernier. Je vais tâcher de m’arranger pour vous éviter pendant quelque temps les rondes de nuit.
— Je vous remercie, Monsieur, dit aimablement Grégoire. Avez-vous des ordres à me transmettre ?
— Non, répondit Lornier, tout à fait convaincu que le gardien avait complètement oublié l’incident dont ils avaient été tous deux, les principaux acteurs.
— Eh bien ! Au revoir, Monsieur, répliqua l’autre en refermant lentement la porte, non sans lui avoir jeté un regard hostile que le secrétaire ne remarqua pas.
D’ailleurs aussitôt après le départ de Grégoire, Claude Lornier se replongea dans l’examen de ses dossiers sans plus songer à cette petite interruption. Certainement, il se serait fort alarmé s’il avait appris ce que fit Grégoire, immédiatement après l’avoir quitté.
Notre homme était sorti de la prison et était allé s’installer au petit bar où il avait fait, quelques jours plus tôt, la encontre d’Alice d’Evreux.
Après avoir commandé son apéritif favori, il était demeuré longuement assis sur un tabouret, devant le comptoir, plongé dans ses pensées, avec l’espoir absurde de voir apparaître Alice, objet de toutes ses pensées.
Il n’en avait rien été naturellement et Grégoire, enfin, s’était résigné à rentrer chez lui à pas lents, ruminant un projet de terribles vengeance contre Claude Lornier.
Ignorantledangerquilemenaçait,cemêmesoir,aprèsavoirachevésontravail,ClaudeLornierquittalaprisonpourallerdîneràsonpetitrestauranthabituel.Ensuite,ilsedépêchaeregagnersonlogis,prissoudaind’unespoirquinereposaitsurrien ;ilpensaitque,peut-êtreunbilletdemademoiselled’Evreuxl’attendaitchezlui,luidemandantd’oublierlepénibleincidentdelaveille.
Mais la chose ne se réalisa pas ! Et lorsque Christine monta le rejoindre toute joyeuse, il témoigna non seulement de la froideur, mais une certaine brusquerie qui décontenança et peina la pauvre enfant.
— Je me demande, murmura-t-elle tristement, si les sentiments que tu m’as manifestés il y a quelques jours étaient sincères. Je finis par croire que tu ne m’aimes pas et je ne crois pas qu’il serait sage de t’épouser dans de telles conditions !
— Ce n’est en tout cas pas moi qui te l’ai demandé ! Fait-il remarquer avec cynisme. C’est toi et ta mère qui en avez parlé, tu n’as donc pas à me le reprocher !
— Décidément ce projet ne me semble pas t’enthousiasmer ! Remarqua douloureusement la jeune fille. Lorsque je songe à ce qu’il y a eu entre nous ...
— Oh ! Rien de bien extraordinaire ! S’exclama cruellement le misérable amusé par le bouleversement de la pauvre Christine. Après tout, c’est uniquement arrivé par ta faute ... J’ai satisfait ton désir ; tu devrais m’en remercier et non me le reprocher !...
Une véritable épouvante s’empara de la pauvrette.
— Mais alors, je ne me trompe pas ? S’écria-t-elle en sanglotant ; tu ne m’aimes pas du tout ! Oh ! C’est affreux !
— Allons, allons, tu ne vas tout de même pas recommencer tes jérémiades ! Grogna-t-il, excédé. Si vous tenez tant que ça à ce manége, peut-être finirai-je pas y consentir !
Christine le fixa avec ahurissement.
— Comment ? Protesta-t-elle, ce n’était donc pas convenu ?
— Je n’ai rien convenu du tout et je tiens à ce que tu me laisses la paix à présent ? S’écria-t-il de nouveau en colère. Surtout, ne t’avise pas de pleurnicher si tu tiens un jour à devenir ma femme, car j’ai horreur des larmes !
La malheureuse enfant parvint avec effort à se dominer et esquissa même un pauvre sourire. Puis, s’approchant de Lornier, elle caressa timidement sa joue.
— Je sais, Claude que tu es très énervé, murmura-t-elle. Tu es débordé de travail et je te plains ! Je vais me faire toute petite et ne prononcerai pas un seul mot. Mais laisse-moi rester encore un peu auprès de toi. Tu ne peux savoir la joie que cela représente pour moi !
— Bien, bien, répondit-il tout en prenant un journal sportif qu’il avait posé sur la table en entrant. Mais je te préviens que tu ne devras t’éterniser. Je ne comprends pas, d’ailleurs que ta mère t’autorise à monter chez moi, alors qu’elle a fait une telle scène l’autre jour en te découvrant ici !
SUITE A 9 H 10