MOINEAUX SANS NID N° 17
17 – UNE HIRONDELLE DANS LA CAGE
Dans la matinée, Pierrot entendit la porte s’ouvrir et vit la femme entrer.
— Tu as bien dormi, mon garçon ? demanda-t-elle avec un large sourire qui calma un instant l’angoisse de l’enfant.
La femme avait la peau jaunâtre, le visage anguleux, bronzé par le soleil et l’air de la campagne. Elle avait une expression indéfinissable : bonne ? méchante ? Qui aurait pu le savoir ?
Pierrot avait décidé de feindre de se montrer satisfait de la protection que lui accordait l’homme qui l’avait conduit là. C’est pourquoi il sourit à son tour à la femme et répondit :
— De ma vie, je n’ai jamais si bien dormi. Vous ne voulez pas essayer mon lit ? Vous allez voir comme il est doux.
Elle le regarda avec stupéfaction.
— Mais… où dormais-tu donc à Paris ? questionna-t-elle.
— Partout, parbleu ! A la belle étoile, presque tout le temps.
— Eh bien ! C’est fini, maintenant, cette façon de coucher dehors ! assura-t-elle avec énergie.
Le petit garçon sourit de nouveau et dit :
— Le monsieur doit être très bon, n’est-ce pas ?
La femme leva les yeux au ciel et se hâta de répondre :
— Ce n’est pas un homme, c’est un saint ! Il n’a pas d’autre but dans la vie que de répandre des bienfaits. Tout ce que tu dois faire, c’est de lui obéir, et tu verras que tu ne t’en repentiras pas.
« Et comment donc ! » pensa le gosse en lui-même, puis il continua à haute voix :
— Bien sûr ! Je lui obéirai !
— Je croyais que tu voulais t’échapper ?
— Oui, mais j’ai changé d’idée. Monsieur le marquis a dit qu’il allait me faire entrer dans un collège payant et que j’y apprendrais un métier.
— Et si tu es gentil, il t’entourera d’affection et tu ne manqueras de rien ! conclut la femme.
— Pour être gentil, je serai gentil ! Personne ne le sera jamais autant que moi ! assura le petit, jouant parfaitement son rôle. Vous verrez par vous-même !
— Très bien ! Tu vas rester ici à l’essai pendant quelques jours.
— Pourquoi à l’essai ? demanda le petit, quelque peu surpris.
— Mais pour savoir si tu mérites ou non la protection du marquis naturellement.
— Alors, je deviens sage comme une image !
— Je te le conseille, sinon tu retourneras dormir à la belle étoile. Viens avec moi ; je vais te donner à manger.
Pierrot sauta allègrement du lit.
— C’est drôle, mais j’ai entendu cette nuit des hurlements de loups, révéla-t-il tout en s’habillant.
— Il y en a partout et, si tu t’étais enfui cette nuit, ils seraient maintenant en train de te digérer.
— Brrr ! Vous allez me faire peur ! s’exclama Pierrot en riant.
— Il y a beaucoup de loups par ici, assura-t-elle avec l’évidente intention de l’effrayer. Une fois la nuit tombée, il n’est plus question de sortir de la maison. Mais pour l’heure, allons déjeuner.
Après être sortis de la chambre, ils se dirigèrent vers la cuisine où la table était mise. Les deux hommes qu’il avait vus à son arrivée étaient là. Pierrot n’aurait pu dire lequel avait plus mauvaise allure que l’autre.
Ils étaient père et fils, mais auraient tout aussi bien pu être frères étant donnée l’apparence jeunesse du père. Ceux-ci ne firent guère attention au petit garçon. Ils parlaient de la chute de la neige qui, selon eux, allait amener une bonne récolte.
Le gamin se sentit un peu rassurée ; il se mit à table et mangea avec l’appétit qu’on peut avoir à cet âge. Il fit semblant de se montrer satisfait d’être dans cette maison en compagnie de ces gens. Pourtant il ne cessait d’observer les deux hommes à la dérobée… Son instinct lui disait qu’il avait affaire à deux vauriens, capables, pour quelques billets de mille francs, de vendre leur propre mère !
Parmi les gens du peuple, généralement bons et humbles, on constate quelquefois d’incompréhensibles méchancetés. A la campagne, surtout dans les petits pays, il se passe parfois des choses horribles ; on voit des misérables assassiner des membres de leur famille pour leur ravir leur argent. C’est cela que les journaux appellent les « drames de la terre » !
La vie sordide du campagnard, son manque d’instruction, bien d’autres choses encore, font que celui qui naît méchant le devient de plus en plus en grandissant. Heureusement la vie rurale, calme et tranquille, rend au contraire, la plupart simples et bons ; mais les méchants sont perdus à jamais.
Les deux hommes ne pouvaient appartenir qu’à cette dernière catégorie. Quand ils parlaient, ils ne se regardaient pas en face. Avant de dire la moindre chose, on sentait qu’ils réfléchissaient pour savoir si leurs paroles n’allaient pas refléter leur pensée, chose qu’ils craignaient par-dessus tout ! Sans en être persuadé, Pierrot sentait tout cela…
Quand il eut terminé son repas, il se leva de table et se dirigea vers la porte. A cet instant, les deux hommes daignèrent enfin s’intéresser à lui.
— Où vas-tu ? demanda le fils.
— Je vais jouer un peu dehors, répondit le petit.
— Reste là : ordonna l’homme d’un farouche. Ne sors pas de la maison et tiens-toi le pour dit :
Mais il en fallait plus pour impressionner Pierrot.
— Et pourquoi ? répliqua-t-il.
— Parce que j’ai dit non ! cria l’autre tandis que ses yeux lançaient des flammes.
Le petit garçon essaya de lui tenir tête encore…
— Laissez-moi aller jouer dans la neige. Je ne me sauverai pas ; je sais ce que je risque !
— J’ai dit que tu ne sortirais pas !
Le ton sur lequel avaient été prononcées ces dernières paroles firent vraiment peur à Pierrot qui alla se réfugier dans un coin de la pièce. Ce n’est que quelques minutes plus tard qu’il releva la tête et demanda timidement :
— Et dans la maison, je peux aller où je veux ?
— Dans la maison, bien sûr ! Mais gare à toi si tu sors !
Le petit garçon commença par quitter la cuisine, ensuite il se mit à exploiter le maison avec la ferme intention de trouver une sortie par laquelle il pourrait plus tard s’enfuir au nez et à la barbe de ses gardiens.
La maison n’était autre qu’un rendez-vous de chasse. Les chambres étaient nombreuses et toutes munies de fort bons lits. Il y avait une grande salle à manger au milieu de laquelle trônait une table immense et un vaste couloir au long duquel étaient accrochés des armes et des trophées de chasse.
Pierrot se rendit bien vite compte que toutes les fenêtres étaient munies de barreaux et que les deux portes étaient fermées à clé. S’échapper semblait pratiquement impossible. D’autre part, la nuit, les loups rôdaient.
Le pauvre petit commença à prendre sérieusement peur ; c’est une véritable panique qui s’empara de lui à l’idée qu’on allait le tuer. Cette nuit, peut-être… Il ne reverrait plus Mireille. Il s’en irait du monde comme il y était venu ; anonyme et abandonné !
Pendant ce temps, la femme et les deux hommes discutaient dans la cuisine…
— Détrompez-vous, disait la femme, je suis persuadée que Monsieur le marquis désire que le gosse disparaisse.
— Peut-être, peut-être… murmura le plus vieux des deux hommes.
— Quels ordres vous a-t-il donnés père ? lui demanda le fils.
— Aucun ; il m’a simplement dit de le garder ici, sans que personne le sache, répliqua l’interpellé.
— Et si un de ses amis vient ici, comment ferons-nous ?
— Il m’a assuré que personne ne viendrait.
— A mon avis, ce gamin a quelque chose à voir avec l’oncle.
— Tais-toi, Nicolas ! Tout cela ne nous regarde pas ! répondit le père durement.
— On verra bien ! cria le nommé Nicolas en donnant un grand coup de poing sur la table.
— Monsieur le marquis nous paye bien ; en ajoutant les pourboires que nous donnent les chasseurs, nous n’avons pas trop à nous plaindre.
— Ce n’est pas avec ce qu’il nous donne que nous sommes prêts de sortir de la misère ! fit remarquer la femme.
Le vieux la regarda avec moquerie.
— Et que pourrait-on faire pour en sortir ? lui demanda—t-il.
Elle haussa les épaules et lui jeta un coup d’œil noir.
— Crois-tu avoir le droit de ma garder ici, ainsi isolée, toute la vie ? jeta-t-elle d’un ton de défi.
— Et que pourrions-nous faire d’autre ? répéta le vieux calmement.
— Etre plus malin, comme je te l’ai déjà dit… Apprendre à regarder autour de toi !
— Tu sais peut-être regarder mieux que moi ? Alors qu’as-tu donc appris avec la bonne vue qui te caractérise ? demanda le vieux moqueur.
— C’est plus clair que l’eau de roche. Ecoutez-moi : ne dit-on pas que le marquis est ruiné ?
Marius haussa les épaules.
— Tout le monde le dit, reconnut-il.
— On dit aussi qu’il est criblé de dettes, ajouta le fils.
— S’il en est là, quelle solution lui resta-t-il, à lui et à son frère ? demanda la femme.
— L’héritage de l’oncle, conclut le vieux.
— C’est à cela que je pensais, justement, dit la femme.
— Je ne le comprends pas, dit le jeune.
— Parce que tu as une cervelle d’oiseau, railla son épouse en s’énervant. Suis-moi ce gosse a sûrement des droits sur cet héritable ; tu as compris cette fois ?
— J’ai l’impression que tu rêves un peu trop, grogna Nicolas.
— Tu crois ? Dis-moi alors, si le marquis est ruiné, pourquoi il veut protéger le petit… Pourquoi un homme qui lui-même a besoin d’aide, se mettrait-il une charge pareille sur les épaules ?
Son mari la regarda, un peu surpris puis il convint :
— C’est vrai !
— Oui, c’est vrai, renchérit le père.
La femme eut un sourire de triomphe ; elle les regarda l’un après l’autre et déclara :
— Si c’est vrai, on va pouvoir profiter de ce secret :
— Je ne vois pas bien comment ! dit le jeune, l’air ahuri.
— Quand je dis que tu n’es bon à rien ! observa son épouse.
— Eh bien ! Parle puisque tu as l’air si forte !
— Si ce que je crois au sujet de Pierrot est vrai personne ne doit savoir qu’il existe, continua la femme.
Son mari haussa les épaules.
— Qu’en sais-tu ?
— Je l’imagine, je le sens… et quand je flaire quelque chose, ça se confirme toujours, riposta-t-elle aigrement.
— Sauf quand tu te trompes ! dit Nicolas.
— La seule fois que je me suis trompée, c’est le jour où je me suis mariée avec toi ! s’écria l’épouse, très en colère.
— Prends gade, Juliette ! Tu commence à m’échauffer les oreilles, grogna le mari.
Elle haussa les épaules.
— Cesse de dire des bêtises ! reprit-elle sans montrer la moindre peur. Ecoute plutôt ce que je vais te dire.
— Laisse-la parler, Nicolas ! interrompit Marius. Elle a peut-être raison ! Parle, ma fille, et ne t’occupe pas de ton mari.
— Ce que j’ai dis est très sérieux, reprit Juliette plus calmement. Le fait de connaître l’existence de ce gosse peut nous rapporter gros.
Nicolas haussa les épaules et se mit à rire.
— On s’achètera une automobile ! commença-t-il ironiquement.
— Bien sûr ! affirma Juliette aux aplomb. Et on pourra manger tout ce dont nous avons envie !
Ensuite elle fix face à son mari et le toisa :
— Asseyons-nous, murmura-t-il.
— Le mieux que nous ayons à faire est d’aller à Paris, continua Juliette.
— A Paris ? répéta Nicolas, surpris. Et qu’y ferons-nous ?
— Nous nous informerons de l’état de l’oncle du marquis, continua-t-elle. Selon moi, ce renseignement est indispensable si nous voulons exploiter la situation.
— Mais qu’est-ce que ça va nous rapporter ? essaya encore de dire son mari qui ne montrait aucun enthousiasme pour le projet de Juliette.
La femme étouffa un juron, puis avec un mépris surpris.
— Idiot ! Tu ne comprends jamais rien ! On ira voir les neveux du vieux et on leur dira que s’ils ne nous donnent pas de l’argent, on emmène le gosse.
— Et ils nous flanqueront une paire de claques et nous mettront à la porte ! assura Nicolas en éclatant de rire.
— Alors, nous nous en irons, mais avec le gosse et ils verront de quel bois nous nous chauffons !
— La route de Paris est presque impraticable, grommela encore le plus jeune.
Mais la femme ne désarma pas.
— Alors, reste là si tu veux. J’irai toute seule, décida-t-elle.
Ils se turent brusquement, car le petit garçon venait de réapparaître.
Cette prison, cette solitude ce silence commençaient à lui être insupportables… Mais aucun de ses trois geôliers ne tenta de le consoler. Ils restèrent tous silencieux. La moindre parole gentille aurait pourtant fait tellement de bien à Pierrot ! Il resta un moment à attendre, puis, se rendant compte que ces gens n’étaient pas disposés à faire la moindre chose pour lui, il alla se planter devant la fenêtre et regarda tristement la neige.
Une demi-heure plus tard, Juliette quittait la maison, décidée à gagner Paris. Les deux hommes restèrent là pour surveiller Pierrot que, à partir de cet instant, ils considéraient comme une aubaine providentielle.
Pour lui inspirer confiance, ils le traitèrent même avec une certaine douceur et lui permirent de jouer dans le jardin.
(A SUIVRE LE 16 MAI)