MOINEAUX SANS NID N° 166
Les nouvelles de la déclaration de guerre arrivèrent aux oreilles de Michel Labeille et de Valérie dans le petit village perdu aux environs de Perpignan où ils étaient venus s’enterrer.
Michel Labeille y avait loué une charmante villa, entourée d’un immense jardin fruitier et agrément de toutes sortes de fleurs. La maison, entièrement de plain-pied, ne possédait que quelques pièces blanchies à la chaux et sommairement meublées.
Les terres arides de cette région, brûlées par le soleil du midi ainsi que par le vent salé venant de la mer, qui miroitait au loin entre les rares pins parasols de la côte, ne manquaient pas d’un certain pittoresque pour des êtres qui aspiraient à la paix et à la solitude, fuyant l’animation et la fièvre des grandes villes.
Non loin de la demeure courait un torrent dont les rives escarpées et verdoyantes égayaient ce beau mais sévère paysage. L’air y était pur et léger et les eaux claires et transparentes bruissaient pour les flâneurs qui venaient à passer par là.
Michel Labeille appréciait grandement ce lieu et y faisait souvent de longues promenades au bras de sa chère Valérie.
Les Labeille avaient engagé, pour les servir, un jeune couple de paysans qui s’occupaient également du jardin. La femme s’appelait Berthe et l’homme Antoine.
Très habile de ses mains, Antoine avait aménagé un poulailler dans le fond du jardin où, aidé de sa femme, ils élevaient des poules et des oies ainsi qu’une jolie chevrette blanche, qui donnait un lait excellent, fort apprécié de Michel Labeille dont l’état de santé s’améliorait à vue d’œil.
— Encore trois mois de séjour ici, disait-il à Valérie, et je serai tout à fait rétabli.
La jeune femme lui souriait tendrement, mais ne pouvait chasser de son cœur un fond d’amertume tenace et douloureux ; elle songeait sans cesse à l’adorable petite Mireille, laissée entre les mains de l’infâme mère Picquet, à Robert Montpellier dont le souvenir la hantait ... mais son père devait passer avant tout.
Michel, pour sa part, était infiniment heureux.
— Ma chérie, lui dit-il un beau matin, que dirais-tu si nous allions déjeuner aujourd’hui au bord du torrent ? Tout me semble tellement meilleur au grand air, et j’aime tant entendre le bruit de l’eau qui court !
— Je ferai ce qu’il te plaira, mon papa chéri, s’empressa de répondre Valérie en lui souriant.
Aussitôt, elle se dirigea vers la cuisine et en une demi-heure elle préparera leur déjeuner champêtre qu’elle rangea soigneusement dans un panier d’osier.
Puis, lentement, bras dessus, bras dessous, ils s’acheminèrent vers le coin choisi.
Le petit cours d’eau assez étroit, serpentait entre les rocs, des buissons et des arbustes.
Père et fille s’installèrent sur un tertre gazonné, à l’ombre d’un pin parasol. La jeune femme sortit du panier d’appétissants sandwiches de pain de campagne fourrés de tranches de rôti et de fromage, ainsi qu’une bouteille de vin du pays, et ils mangèrent tout en bavardant gaiement.
Bien que l’on se trouvât déjà au début d’octobre, il faisait chaud, malgré la brise qui venait de la mer et agitait mollement les branches des arbustes bordant les rives du torrent.
— Ce qu’il fait bon ici ! Soupira Valérie en regardant tout autour d’elle. Cette eau qui court me fait penser à certains coins des bords de la Marne, aux environs de Paris.
— Tu penses beaucoup à Paris, ma chérie, observa Labeille en la fixant attentivement.
— Pour le moment, papa chéri, je ne pense qu’à toi, murmura Valérie en souriant très tendrement à son père.
— Je ne suis pas un égoïste, reprit Labeille en hochant la tête, et je tiens à ce que tu t’occupes également de rechercher ton enfant le plus tôt possible.
Un douloureux soupir échappa à la pauvre femme.
— Mon enfant ! Répéta-t-elle tristement. Oh ! Papa ! Je ne puis croire qu’elle soit en vie, même si ce misérable me le jurait sur la Croix !
— Evidemment ! Convint Michel Labeille, songeur.
— Je ne veux plus entendre parler de cet homme ! S’écria Valérie d’une voix frémissante d’indignation. Tu ne peux t’imaginer la répulsion qu’il m’inspire !
Son père ne répondit pas. Il suivait distraitement des yeux une chenille qui ramait dans l’herbe non loin de lui.
— Cessons d’évoquer le passé, reprit Valérie, essayant de recouvrer son calme, et ne songeons qu’au présent, car, seule, ta santé m’intéresse pour l’instant, mon papa chéri !
Cette fois, Labeille enveloppa sa fille d’un regard plein de tendresse et il déclara :
— Je me sens infiniment mieux, ma petite. Dans ce coin de notre beau pays, l’air est si sain, si léger, que je me sens revivre. Le médecin avait raison ; il n’existe pas de meilleur traitement pour moi.
— Dieu veuille qu’il en soit toujours ainsi ! S’écria Valérie.
— Je pense que dans trois mois au plus tard, nous pourrons rentrer à Barcelone ou à Paris, et reprendre une vie active, prêts, cette fois, à affronter tous nos ennemis !
La jeune femme garda le silence ; elle ressentait en cet instant, une nostalgie infinie de Paris où, pourtant, elle avait tant souffert, mais où elle avait aussi laissé une si grande partie de son cœur ...
Dès les premières heures de l’après-midi, Michel et sa fille rentrèrent à la maison où Labeille s’accorda une longue sieste.
Pendant qu’il reposait, Valérie, aidée de Berthe, alla cueillir des pêches et des figues toutes chaudes de soleil.
— Mademoiselle, lui apprit la jeune servante, il y a encore une quinzaine de garçons qui viennent d’être mobilisés ces jours-ci.
— Mon Dieu ! C’est vrai ! S’écria soudain Valérie en tressaillant, nous sommes en guerre. Je l’avais presque oublié dans ce coin si paisible !
— Oui, murmura Berthe tristement, je crois en effet, que nous n’avons pas grand’chose à craindre dans cette région.
— Quelle égoïste je fais ! Se reprocha Valérie. Je n’ai presque pas lu les journaux ces derniers temps, uniquement occupée par la santé de mon père, et si heureuse de constater l’amélioration de son état qui était encore si grave quand nous sommes arrivés ici.
La jeune femme haussa les épaules.
— Mon mari et moi ne lisons pas non plus les journaux ; mais nous savons pourtant que l’Angleterre c’est rangé à nos côtés et nous pensons que nous aurons vite fait de gagner cette guerre.
— Mon Dieu ! Murmura Valérie en frissonnant, qui sait combien de pauvres jeunes gens le payeront de leur vie !
— Ici, en tout cas, nous sommes à l’abri, car le front est bien loin de nous.
— Que tout est donc triste ! Reprit douloureusement Valérie.
— Mon cousin est parti par le dernier contingent ; dit la paysanne. Heureusement Antoine est ouvrier agricole. C’est un soulagement pour moi !
— Pourvu que ce cataclysme s’achève bien vite ! Souhaita Valérie.
Berthe cessa de parler de la guerre et raconté à sa maîtresse les menus événements qui s’étaient déroulés au village. Valérie écoutait d’une oreille distraite ; une grande tristesse s’était glissée dans son cœur. Elle n’ignorait pas que, en raison des progrès dans l’armement, cette guerre pouvait être terriblement meurtrière, et elle en était terrorisée ...
Lorsque son père la rejoignit au salon où elle cousait, installée devant la porte-fenêtre, grande ouverte sur le jardin, elle lui rapporta son entretien avec Berthe.
— Ma chérie, déclara Labeille, je n’ai pas voulu te parler de cette horrible catastrophe afin de ne pas t’impressionner. Pourtant, je crains que non seulement l’Europe, mais peut-être le monde entier ne soit entraîné dans ce conflit dont nul ne peut évaluer encore toute l’ampleur et l’importance. Je me demande si, même ici, nous serons à l’abri !
— Mais jamais la guerre ne pourra arriver jusque dans ce coin, papa ! Protesta Valérie stupéfaite.
— Tu as sans doute raison, ma chérie, dit-il en souriant pour la rassurer, et je
l’espère. Mais il faut que tu saches que la plupart de nos intérêts se trouvent à Barcelone et que j’ai placé mon argent dans diverses banques.
— Tu crois qu’il y est en sûreté, papa ? Demanda Valérie brusquement inquiète.
— Je n’en sais rien, ma fille, répondit Labeille en soupirant. J’ai également de très grosses sommes en dépôt dans trois banques parisiennes et cela me rassure un peu, car, quoi qu’il puisse arriver, il ne restera toujours quelque chose. J’ai encore un troisième compte à la banque fédérale de Berne. Je tiens à ce que tu sois au courant de ces divers placement en cas de ...
— Ne t’occupe pas de ces choses à présent, papa ! Gronda affectueusement la jeune femme. Nous aurons largement le loisir d’en parler plus tard.
— Tu as raison, chérie ; cependant, je tiens à ce que tu n’ignores rien de ma situation, conclut Labeille.
Ils demeurèrent longtemps assis sur la terrasse, contemplant le ciel, où commençait à s’allumer les premières étoiles, tandis qu’une brise fraîche et légère agitait doucement la cime des arbres, les enveloppant des effluves parfumées qui montaient des parterres fleuris.
— Ce qu’on est bien ici ! Murmura Michel Labeille. Je n’ai aucune envie d’aller me coucher ce soir !
— Tu peux rester tant que ça te plaira, mon petit papa, approuva la jeune femme, et c’est avec joie que je te teindrai compagnie, acheva-t-elle, en allant chercher une légère couverture dont elle enveloppa avec soin les jambes de son père.
La lune, tel un immense disque d’argent, baignait la terre de sa pâle clarté et un vent très doux faisait bruisser les feuilles des arbres.
De temps à autre, l’aboiement lointain d’un chien ou le bêlement d’une chèvre brisait le silence de cette belle nuit d’automne.
Brusquement, une peur étrange s’empara de la jeune femme, et c’est avec effort qu’elle la domina.
— Antoine ! Cria-t-elle en se tournant vers l’intérieur de la maison.
Le domestique accourut avec empressement à son appel.
— Vous avez besoin de quelque chose, Mademoiselle ? Demanda-t-il avec sollicitude.
— Oui, je voudrais que vous apportiez un grand bol de lait à mon père, demanda-t-elle aimablement.
Antoine disparut pour revenir quelques minutes après, portant un grand bol de lait crémeux sur un plateau.
Valérie le prit et le tendit en souriant à Michel Labeille qui semblait s’être endormi, la tête renversée sur le dossier de son fauteuil.
— Bois ton lait, papa ! Conseilla-t-elle tendrement.
Labeille ouvrit les yeux et répondit par un autre sourire à celui de sa fille ; puis il saisit le bol et commença à déguster à petites gorgées le breuvage encore tiède.
— Comme il fait bon ce soir ! Murmura Antoine qui attendait, près du seuil que son maître eut achevé de boire.
— En effet, Antoine, il fait une nuit magnifique, approuva Michel Labeille.
— Vous non plus, Mademoiselle, remarqua le brave garçon, vous ne me semblez pas avoir bien sommeil ce soir.
— C’est juste, Antoine, reconnut Valérie. Toutefois, et je ne sais vraiment pas pourquoi, j’ai un peu peur !
— Peur ? Répéta le paysan en la regardant étonné, et pourquoi, Mademoiselle !
— Je n’en sais rien moi-même, déclara la jeune femme en s’efforçant de sourire. Tout à l’heure, pendant que mon père se reposait, il m’a semblé soudain que je me trouvais tellement seule.
— Mais nous sommes là, Berthe et moi, Mademoiselle, protesta vivement antoine. Si vous avez peur, il faut nous appeler, même à n’importe quel moment de la nuit.
— Merci, Antoine, répondit Valérie émue ; vous êtes très bons pour tous deux.
Le brave garçon répondit par un sourire, puis levant les yeux vers le Ciel, il constata de nouveau :
— Quelle nuit merveilleuse ! Si tiède et si douce ... Moi aussi, je suis comme vous ; je n’ai aucune envie d’aller me coucher !
Il rentra dans la maison pour remporter le bol à la cuisine, puis revint, s’approcha de la jeune femme et lui dit tout bas :
— Surtout, Mademoiselle, n’ayez pas peur. Je ne suis pas loin ; je vais m’asseoir en bas du perron.
Tous trois ensuite gardèrent le silence, fixant le ciel profond et pur, tout clouté d’étoiles scintillantes, tandis que la brise du large leur apportait par moment les effluves iodés de la mer …
( A SUIVRE LE 6 AOUT )