MOINEAUX SANS NID N° 165
Huit jours après son entretien avec Michel Labeille, Jean Marigny reçut une lettre du père de Valérie, dans laquelle il lui demandait de renoncer momentanément à son départ pour la France pour aller chercher la fillette et lui adressait la somme de trois cent soixante mille francs, correspondant aux mensualités de toute une année.
« Auraient-ilsl’intentiondequitterBarcelone ? »SeDemandalemisérableenachevantlalecturedelalettre,aprèsavoirglissélechèquedanslapocheintérieuredesonveston.
Comme ce doute l’obsédait, à la fin de la soirée, il se rendit à la demeure des Labeille et sonna à leur porte.
Le domestique qui vint lui ouvrir lui annonça qu’effectivement le père et la fille avaient quitté la ville depuis quelques jours sans lui avoir encore fait parvenir leur nouvelle adresse et que, par conséquent, il lui était impossible de le renseigner.
Marigny se tut, tout d’abord déconcerté par cette nouvelle puis il demanda :
— Savez-vous s’ils resteront longtemps absents ?
— Je n’en sais rien, Monsieur.
— Peut-être sont-ils retournés en France ? S’informa le visiteur.
— Je ne sais vraiment rien, Monsieur.
— Mais c’est que je dois communiquer quelque chose de très important à monsieur Labeille, poursuivit Marigny, furieux. Il s’agit d’un travail qu’il m’avait confié et je ...
— Puisque je vous dis que je ne suis au courant de rien, Monsieur ! Interrompit le domestique agacé.
Marigny comprit qu’il ne pouvait continuer à insister et, lui tournant brusquement le dos, il s’éloigna sans même remercier l’homme.
« Ilsneveulentplusentendreparlerdemoi,trèscertainement »Pensa-t-iltoutsongeur,ensedirigeantversleparctoutproche.
Marigny se promena tristement le long des pelouses fleuries de somptueux massifs de canas pourpres et jaune soufre, puis se laissa tomber lourdement sur un banc, dans une allée peu fréquentée.
Brusquement, il se sentait très déprimé, seul, sans but ni perspective d’avenir, errant sans cesse, tel un vagabond ! Décidément, l’horizon s’annonçait des plus sombres !
Il ne savait plus maintenant à qui s’adresser désormais et il ne pouvait pas, non plus, rentrer en France, où il était accusé du meurtre de la belle chanteuse.
Jean Marigny comprenait aussi que son nom était honni de tous. Il ne s’en étonnait pas, lui qui n’avait jamais été capable d’un geste de bonté vis-à-vis de son prochain, et qui, pour de l’argent, avait osé vendre sa propre fille.
Comment pouvait-il se plaindre de sa solitude ? Sa lamentable existence ne lui attirait que mépris et dédain.
Il se disait tous cela avec amertume, lorsque, tout à coup une petite fille d’une huitaine d’années qui courant après sa balle, fit un faux-pas et tomba juste devant lui.
Jean quitta vivement son banc et se porta à son secours, la fillette s’était assez sérieusement blessée, car son front avait heurté une grosse pierre. Le promeneur solitaire la prit dans ses bras, vite entouré d’une bande de curieux.
— Un médecin !... Il faut la transporter chez un médecin ! Dit un vieux monsieur.
— Pourriez-vous m’y conduire ? Lui demanda Marigny. Je suis étranger et ne connais pas très bien ce quartier de Barcelone.
Un jeune homme s’offrir pour l’accompagner jusqu’à une polyclinique, située tout près d’une sortie du parc.
— Vous êtes le père ? Le questionna le médecin de service en examinant la blessure de la fillette.
— Non, Docteur, et je ne connais pas du tout cette petite, répondit Jean Marigny, mais comme ses parents ne se trouvaient pas auprès d’elle, j’ai pensé qu’il ne fallait pas attendre davantage et je l’ai amenée immédiatement ici afin qu’on lui donne les premiers soins qui s’imposent.
— Vous avez très bien fait, Monsieur, approuva le médecin.
— C’est tellement naturel ! Bredouilla Marigny, légèrement confus.
— Vous devez certainement avoir des enfants pour parler ainsi, poursuivit le praticien.
L’ancien amant de Valérie tressaillit à ces mots, tandis que son visage s’assombrissait ... Si cet homme avait pu se douter de ce qu’il avait fait à sa propre fille !
Il n’était qu’un misérable et, quoi qu’il fasse, jamais il ne serait plus digne d’estime ! Oui, la société tout entière pouvait le mépriser.
— Seriez-vous souffrant ? S’inquiéta le médecin en remarquant l’altération subite de ses traits, tandis qu’il essayait de ranimer la fillette qui avait perdu connaissance en raison de la douleur provoquée par sa chute.
— Non, non ! Répondit vivement Marigny ; j’ai eu une sorte de vertige, mais c’est fini.
— Asseyez-vous un instant. Peut-être êtes-vous fatigué ?
— Ce n’est rien, affirma l’autre. Merci, Docteur, à présent, je vais m’en aller, à moins que vous n’ayez besoin de moi ?
— Pas du tout, dit le médecin. D’ailleurs, les parents de l’enfant ne tarderont certainement pas à venir ici ; je viens de faire alerter le commissariat de police. Vous pourriez les attendre car ils tiendront sûrement à vous remercier.
— Oh ! C’est inutile, Docteur. Je ne veux aucun remerciement ... Au revoir, Docteur.
— Eh bien ! Au revoir, Monsieur, répondit aimablement le médecin en se penchant de nouveau vers l’enfant qui, finalement, rouvrait les yeux.
Marigny s’éloigna rapidement et se dirigea vers sa maison mais, chemin faisant, il rencontra Esposito qui, le voyant de loin, pressa le pas ; il agitait un journal dans sa main droite.
— Ca y est, Marigny ! S’exclama-t-il sur un ton dramatique, la guerre à éclaté !
Marigny le dévisagea bouleversé.
— Oui, reprit l’Italien. A cause de l’invasion de la Pologne par les Allemands, la France et l’Angleterre ont déclaré la guerre à l’Allemagne ... Dieu seul sait ce qui va se passer !
— Je ne crois pas que l’Espagne intervienne, remarqua Jean.
— On ne sait jamais ! Murmura Esposito. Tout dépendra des événements futurs. Pour le moment, l’Italie est neutre, mais elle sera bien forcée de suivre l’Allemagne.
— Allons, ce sera une vraie catastrophe ! S’écria Marigny.
— Je le crains, même si nul ne peut prévoir les conséquences d’une guerre moderne, répliqua Esposito. A mon avis, la vie va augmenter considérablement et les denrées seront de plus en plus rares et difficiles à trouver.
Une ombre obscurcit le regard de Jean Marigny.
— Tu crois qu’on en souffrira en Espagne ? Dit-il avec inquiétude. Pourvu que nous ne soyons pas forcés d’en partir. Et pour aller où, grands dieux ? Pour ma part, il m’est impossible de rentrer dans mon pays ; cela signifierait pour moi d’aller se jeter dans la gueule du loup comme un imbécile.
— Moi, annonça fermement l’Italien, je ne quitterai pas l’Espagne, quoi qu’il advienne !
— N’es-tu pas forcé de servir ton pays, s’il entre en guerre ?
— Si ... Mais je me moque de tout ce qui peut arriver sur tout le reste de la terre et je ne retournerai pas en Italie.
— Je suis exactement dans les mêmes conditions, déclara Marigny avec amertume.
— Alors, nous sommes d’accord ; aucun de nous deux ne partira d’Espagne, conclut l’autre. D’ailleurs, il faut convenir qu’on y est très bien !
L’ex-ami de Valérie Labeille haussa les épaules d’un air résigné et pensa tristement que personne en France ne regretterait son absence.
Esposito continua à l’entretenir avec animation, lui conseillant vivement de faire une provision d’aliments en vue de l’inévitable montée du coût de la vie.
— Crois-moi, mon vieux, c’est la première précaution à prendre, affirma-t-il. Je suis persuadé que l’Espagne restera en dehors du conflit, mais je crois aussi que les vivres ne vont pas tarder à augmenter considérablement ; aussi vaut-il mieux y penser dés à présent.
Ils continuèrent à échanger quantité de réflexions et commentaires plus ou moins pessimistes, puis se séparèrent après une solide poignée de main.
Esposito avait été si persuasif que Jean Marigny alla sans plus tarder toucher le chèque envoyé par Michel Labeille et il acheta une énorme quantités de conserves, de vins et de liqueurs qu’il entassa dans son modeste logis.
Ensuite, faisant le compte de ses dépenses il fut effrayé de constater qu’il avait déboursé soixante mille francs.
— Bah ! S’exclama-t-il, il me reste encore trois cent mille francs. Peut-être trouverai-je entre temps, le moyen de conclure quelques petites affaires intéressantes. Et puis qui sait ? La guerre peut finir plus vite qu’on ne croit ...
Mais les armées anglo-françaises et allemandes qui se faisaient face sur les lignes Siegfried et Maginot, se limitaient à une activité aérienne et à quelque rencontres de patrouilles souvent très meurtrières pour ceux qui en faisaient partie, sans, toutefois, aucun résultat appréciable.
Tout l’hiver devait s’écouler ainsi avant que l’Allemagne se déclenchât, par sa foudroyante occupation de la Pologne, son attaque massive contre la France.
Décidé à ne pas s’exposer, Jean Marigny resta donc à Barcelone où, même étroitement surveillé parce qu’étranger, il ne courait aucun danger d’être arrêté, vivant paisiblement sur le reliquat de la somme versée par Michel Labeille, et réussissant de temps à autre, avec l’aide d’Esposito, à continuer des affaires plus ou moins correctes qui lui rapportaient pas mal.
— Mais cela ne l’empêchait pas de penser à Valérie Labeille et surtout aux millions de son père.
Parfois, il essayait d’avoir de leurs nouvelles et s’adressant aux gens qui les connaissaient, mais il recevait toujours la même réponse ; nul ne savait où se trouvaient Valérie et son père.
« Ilesttoutdemêmeimpossiblequ’ilssesoientvolatiliséedansl’espace !Sedisaitlemisérable.Ilsfinirontbienunjourpardonnersignedevie,MichelLabeillen’estpasn’importequi !Ildirigeaitunetrèsgrosseaffaireetmêmesitouteactivitéestarrêtéemomentanément,onrecommencerabienàtournerdesfilmsd’iciquelquetemps !...Alors,ilmeserapossibledesavoirquelquechose. »
Bien qu’il fut forcé de s’incliner actuellement, il continuait à former des projets pour l’avenir, n’entendant pas laisser échapper l’immense fortune de Labeille, même au prix des pires infamies ...
Il voyait très souvent Esposito, et ces deux hommes, qui semblaient faits pour s’entendre, se lièrent d’une très étroite amitié. Parfois, l’Italien répétait à son ami qu’il leur faillait aussi songer à Robert Montpellier ? Jean exposait son point de vue en ces termes :
— Je ne pense pas que la guerre lui permette désormais de venir à Barcelone, bien qu’entre la France et l’Espagne, il subsiste des relations amicales. Et puis, comme il est très jeune, il a dû être sûrement mobilisé.
— Alors, tu n’as plus qu’à te laisser ivre, disait Esposito ; certainement, il se fera tuer un jour ou l’autre.
— Qui sait ? Le Ciel a été si peu généreux à mon égard !
— Si le Ciel refuse de t’aider, le diable le fera sûrement ! S’exclamant l’Italien en riant. Les hommes de notre espèce intéressent le roi des enfers !
Cependant, contrairement à toutes leurs suppositions, Robert Montpellier n’avait pas été mobilisé ; il se trouvait toujours en prison, attendant d’être jugé.
La guerre avait retardé le procès. De nombreux fonctionnaires et magistrats avaient été contraints de rejoindre leurs régiments, abandonnant leurs dossiers ; aussi, le rythme des affaires judiciaires en cours se trouvait sérieusement ralenti.
Mais Jean Marigny ignorait ces détails et il espérait de tout son cœur que la guerre le débarrasserait définitivement de son rival ...
( A SUIVRE LE 3 AOUT )