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MOINEAUX SANS NID N° 164

27 Juillet 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

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Immobile sur son lit, Claude continuait à fixer la porte, la gorge si sèche qu’il n’arrivait pas, malgré ses efforts, à articuler une seule syllabe.

— C’est moi, Christine ! Ouvrez, monsieur Lornier, insista la voix claire et affectueuse.

Le secrétaire se ressaisit avec effort, se leva, tenant à peine sur ses jambes, et alla ouvrir.

Une silhouette de femme jeune et mince se dessinait dans l’encadrement de la porte, faiblement éclairée par la veilleuse du couloir. On ne pouvait pas bien distinguer ses traits qui sans être beaux, possédaient le charme si effrayant des êtres très jeunes et une grande bonté brillait dans les grands yeux gris de la jeune fille.

— Que vous est-il donc arrivé, monsieur Lornier ? S’enquit Christine. Je vous ai entendu rentrer et je me suis inquiétée, car, tout à l’heure, m’étant mise à la fenêtre — il faisait si chaud que je ne pouvais dormir — il m’a semblé voir deux hommes qui se battaient !

Claude Lornier étouffa à temps un horrible juron, serra le bras de la jeune fille, et la força à entrer dans la chambre, dont il referma soigneusement la porte.

— Que dites-vous là Christine ? Et qu’avez-vous donc vu ? Questionna-t-il tout bas, sans donner la lumière.

— Je viens de vous le dire, expliqua tranquillement la jeune fille ; j’ai entendu des gens se battre dans la rue ; je me suis penchée à la fenêtre et j’ai vu un homme étendu par terre ; un autre l’a alors saisi sous les aisselles, et l’a traîné plus loin ...

Elle s’interrompit et le fixa, mais l’obscurité l’empêchait de remarquer le bouleversement des traits de son interlocuteur, et elle ajouta :

— Comme je vous ai entendu rentrer ensuite, je me suis demandé s’il ne vous était rien arrivé. C’est la première fois que vous ne faites aucun bruit en montant l’escalier. J’ai entendu vos pas devant la porte de ma chambre, parce que je me préparais à en sortir, mais, ne voyant pas de lumière, j’ai cru s’être trompée et j’ai pensé qu’il s’agissait peut-être d’un cambrioleur. J’ai eu un peu peur, je vous l’avoue !

Claude Lornier eut un petit rire bizarre.

— Et vous avez encore peur à présent, Christine ? Demanda-t-il d’une voix altérée.

— Non, non, s’empressa-t-elle de répondre. Mais pourquoi restez-vous dans l’obscurité ? Ne voulez-vous pas que j’allume ?

Elle se dirigea vers le commutateur, mais il la saisit par un bras en lui disant brusquement :

— Non, je vous en prie, n’éclairez pas !

Christine obéit, essaya de voir son visage, tandis que l’inquiétude commençait à la gagner.

— Qu’avez-vous donc, Monsieur Lornier ? Seriez-vous souffrant par hasard ?

Il lâcha son bras, passa lentement sa main sur ses cheveux mouillés de sueur et balbutia :

— En effet, je ne me sens pas à mon aise. J’ai une migraine affreuse et la lumière me fait mal.

— Voulez-vous que je vous prépare une tasse de café ? Proposa-t-elle avec sollicitude.

Il fit un signe de refus de la main, et elle allait s’en aller, mais il la retint.

— Non ne partez pas encore. Votre maman dort sans doute ? Je me demande ce qu’elle dirait si elle se réveillait et apprenait que vous êtes chez moi ?

Christine sourit dans l’ombre.

— Il n’y a pas de danger ; d’abord elle n’est pas à la maison et puis, elle ne me ferait aucun reproche d’être venue vous soigner, vous sachant souffrant.

— Comment ? Votre maman n’est pas encore rentrée ? S’exclama-t-il ; palissant à l’idée qu’elle aurait pu le rencontrer et le reconnaître au moment où il traînait Grégoire, assommé vers l’autre bout de la rue ...

— Non, répondit la jeune fille avec calme. Ma tante est malade et maman est allée la soigner et l’aider. Elle est restée couchée chez elle et je ne sais même pas si elle reviendra demain.

Cette réponse soulagea le secrétaire.

— Vous voulez dire que nous sommes seuls ici, vous et moi Christine ?

— Oui ! Affirma-t-elle en souriant.

Claude Lornier poussa un profond soupir, s’assit sur le bord du lit et reprit :

— Christine, puisque vous me l’avez si gentiment proposé tout à l’heure, voudriez-vous me faire une tasse de café ? Je crois que cela me ferait effectivement beaucoup de bien. Vous trouverez tout ce qu’il faut dans la kitchenette.

Elle acquiesça silencieusement et passa dans la petite cuisine, où il l’entendit s’affairer pour le satisfaire, tandis qu’il songeait avec horreur à ce qui venait de ce passer.

Il lui semblait entendre encore le « plouf » sourd et lugubre du corps de Grégoire dans les eaux noires du canal. Il frissonna et s’approcha vivement de la porte de la cuisinette ... Brusquement, la solitude l’effrayait ; il avait besoin d’une présence.

Le visage doux et paisible de la jeune fille agit sur ses nerfs tel un baume, tandis qu’elle maniait la cafetière, il la regardait, surpris de constater qu’après le geste affreux qu’il venait d’accomplir, il existait encore des choses reposantes, sereines comme ce visage si clair, attentif et encore enfantin, d’où émanait une douceur si réconfortante !

Soudain, tandis que la jeune fille versait le breuvage chaud et parfumé dans une tasse, il pensa que, peut-être, Grégoire, au contact de l’eau glacée, avait pu reprendre connaissance et réussi à regagner la rive ...

Une euphorie inattendue l’envahit ... Oui, certainement ça avait dû se passer ainsi. Le gardien ne pouvait avoir été tué par un simple coup de pied !... Cette éventualité était à écarter. Le seul danger pour Grégoire c’était de s’être noyé en tombant évanoui dans le canal ... mais sûrement il avait dû se ranimer !

Pour finir d’apaiser sa conscience, le secrétaire pensa, même au cas où le gardien se serait noyé, lui, Claude n’était pas entièrement fautif ; après tout il n’avait fait que se défendre contre celui qui l’avait aussi sauvagement assailli !

Toute souriante, Christine le fixait, heureuse du changement qui s’opérait sur les traits du jeune homme.

— Vous deviez vous sentir bien mal tout à l’heure, monsieur Lornier ! Murmura-t-elle. Vous étiez littéralement livide. Je crois que cette tasse de café a accompli un véritable miracle !

— C’est vrai, Christine, je me sens beaucoup mieux à présent, répondit-il en lui souriant affectueusement.

Ils regagnèrent la pièce voisine et Claude s’assit de nouveau sur le bord de son lit, tandis que la jeune fille s’installait sur une chaise, en face de lui.

Ils demeurèrent quelques instants silencieux, se regardant en souriant. De temps à autre, Christine baissait les yeux, intimidée, tandis qu’il observait, étonné de découvrir dans ce visage des détails et des expressions que, jusqu’ici il n’avait jamais remarqués.

Il n’ignorait pas que la jeune fille lui témoignait une très grande sympathie, peut-être même de l’amour, mais il n’avait jamais attaché grande importance à ce qu’il pensait n’être qu’un engouement passager, né de leur voisinage continuel.

La mère de Christine, femme laborieuse et très active, s’occupait de son ménage et de son linge, et comme ils vivaient sous le même toit, Claude Lornier échangeait souvent quelques paroles avec la jeune fille, qui, toujours lui avait témoigné une grande gentillesse et beaucoup de prévenance.

Un jour ayant été forcé de garder le lit à cause d’une forte grippe, Christine était même entrée pour lui porter des tisanes et un léger bouillon.

A présent il la regardait et lui souriait, convaincu que Christine l’aimait de toute la dévotion de son âme pure et naïve.

Pauvre chère petite ! Sans prétention, sens véritable beauté mais si agréable quand même à regarder avec ses grands yeux gris lumineux et chauds de tendresse !

De son côté, Christine devait penser aux mêmes choses car, de temps à autre, une légère rougeur colorait ses joues pâles et elle soupirait sans s’en apercevoir.

— Ainsi, reprit soudain Claude Lornier sur un ton désinvolte, vous avez été effrayée par la dispute de ces deux vauriens ?

— Oui, affirma Christine en tressaillant. Vous ne les avez pas remarqués en rentrant à la maison ?

— Non ? Lorsque je suis arrivé dans notre rue, elle était totalement déserte.

— Ah ! Murmura-t-elle songeuse, ils devaient s’être éloignés très peu de temps avant votre retour. L’un d’eux devait être malade ou avait été blessé, car, comme je vous l’ai déjà dit, l’autre l’a traîné en le soulevant sous ses aisselles.

Elle se tut et fixa, brusquement interdite, les jambes du jeune homme.

— Mais que vous est-il donc arrivé ? S’exclama-t-elle. Le bas de votre pantalon et vos souliers sont couverts de boue !

L’homme pâlit et baissa les yeux. Il faillit laisser échapper une terrible imprécation ; c’était vrai !Ses chaussures, ainsi que le bas de son pantalon étaient recouverts d’une boue presque sèche, à présent mais épaisse et le parquet était aussi dans un bien triste état.

Une sueur glacée lui mouilla le dos ; en quittant le canal pour regagner sa demeure, il avait dû laisser sur son passage des empreintes irréfutables !

Il se leva brusquement et se mit à arpenter la pièce nerveusement suivie des yeux par la jeune fille stupéfaite.

— Que vous prend-t-il, monsieur Lornier ? Questionna-t-elle innocemment.

Le secrétaire l’enveloppa d’un regard furieux ...Qu’était donc venue faire ici cette petite idiote ? Ne comprenait-elle pas combien elle l’agaçait avec ses questions et ses remarques.

Il s’approcha d’elle et saisit son bras qu’il serra fortement.

— Voudriez-vous me rendre un grand service, Christine ? Lui demanda-t-il vivement.

L’accent du jeune homme l’inquiéta. Pourtant, elle répondit avec empressement, désireuse de le rassurer.

— Mais certainement, monsieur Lornier. De quoi s’agit-il ?

— Voici, reprit-il, quelque peu hésitant ; il se pourrait que demain ou les jours suivants, on vienne me demander ...Cette dispute qui a eu lieu juste devant notre maison me tourmente, et il ne faudrait guère s’étonner qu’il fut arrivé quelque chose de grave à l’un de ces deux hommes dans ce cas, l’autre se cacherait ...

— Je ne comprends pas ! Balbutia la jeune fille déconcertée.

Lornier eut un petit rire agacé.

— Je veux dire par là que la police pourrait enquêter. Comme cette rixe s’est déroulée sous nos fenêtres, des inspecteurs pourraient se présenter et questionner tous les habitants du coin, et tout particulièrement ceux de notre maison. Comprenez-vous à présent ?

— Qu’est-ce que ça fait, répliqua Christine, puisque nous n’avons rien à nous reprocher ?

— Evidemment ! Cependant les policiers sont toujours très méfiants et soupçonneux et je m’y connais de par mes fonctions. Lorsqu’ils se fourrent une idée dans la tête, il est difficile de la leur retirer ...

La jeune fille l’écoutait, de plus en plus étonnée.

— Alors, enchaîna Lornier avec un calme qu’il était bien loin de ressentir, il faut prendre vis-à-vis d’eux toutes nos précautions.

— Pourquoi donc ? Interrogea Christine qui ne voyait réellement pas où il désirait en venir.

— Parce que ces policiers pourraient me questionner s’ils apprenaient que je suis rentré chez moi immédiatement après cette dispute ...

— Mais puisque ...

Il l’interrompit du geste et poursuivit.

— Je les connais, moi ! Ils ne manqueraient certainement pas d’établir une relation entre les faits ... Ils pourraient peut-être, non seulement me soupçonner, mais m’arrêter en me croyant le coupable !

Un cri de terreur échappa à l’innocente enfant.

— Mon Dieu ! Murmura-t-elle bouleversée. Et que faudrait-il faire pour éviter une telle éventualité ?

— C’est très facile, Christine, expliqua alors très tranquillement le misérable. Seulement, j’ai besoin que vous m’aidiez ...

— Disposez de moi comme vous l’entendrez, monsieur Lornier §’écria-t-elle spontanément. Que dois-je faire ?

— Si on venait vous questionner, Christine, dit-il en lui prenant le menton entre ses doigts comme s’il s’agissait d’un petit enfant et en plongeant son regard dans celui de la jeune fille très émue, vous répondrez que, ce jour-là précisément, j’étais rentré chez moi de très bonne heure et que je n’en suis pas ressorti.

— Vous pouvez compter sur moi ; je leur répondrai comme vous le désirez, affirma Christine avec élan.

— Je n’en ai jamais douté, Christine, murmura-t-il en la fixant de nouveau avec insistance sans se soucier de la confusion extrême de la pauvrette ... Vous êtes non seulement très bonne, mais si jolie !

— Oh ! Protesta-t-elle en baissant les yeux, plus rouge qu’une pivoine, je ...

— Je sais aussi que vous êtes une fille très sérieuse, coupa-t-il et que vous ne prêtez pas l’oreille aux compliments que l’on peut vous adresser si justement. Mais parfois une légère coquetterie à votre âge est tellement naturelle ... Sinon, comment ferez-vous pour trouver un mari ?

Cette fois Christine devint écarlate.

— Un mari ? Répéta-t-elle l’air surprise.

Claude Lornier éclata de rire.

— Mais oui, Christine ! N’y avez-vous donc jamais songé ? Pourtant à votre âge ... Mais, à propos, quel âge avez-vous au juste ?

— Dix-neuf ans, répondit-elle.

— Que vous êtes jeune ! Et pourtant déjà bonne à marier !

— Je ... Je n’y avais jamais songé ! Soupira-t-elle et puis ...

Il la dévisagea avec intérêt, sourit de nouveau, croyant deviner la pensée de la jeune fille.

— Et puis, Christine ? Pourquoi vous êtes-vous interrompue ?

Etpuis,jecroisquejenememarieraijamais !Déclara-t-elleenhaussanttristementlesépaules.

— Oh !... Oh ! Plaisanta-t-il, et pourquoi ? Puis-je le savoir ?

Christine garda le silence.

— Vous n’avez pas confiance en moi ? Pourtant, moi, j’en ai tant en vous ! Je vous en ai donné la preuve tout à l’heure, en vous demandant de m’aider ! Alors, Christine, qu’est-ce qui ne va pas ? Pourquoi pensez-vous que vous ne vous marierez pas ?

Elle répondit, les yeux rivés au sol, si bas qu’il pouvait à peine l’entendre.

— Parce que je crois que l’homme que j’aime ne m’épousera jamais ?

— Ah ! Alors, ça veut dire que vous avez déjà un amoureux ? Insista-t-il. Et pourquoi pensez-vous cela de lui ?

Elle pâlit et murmura :

— Parce qu’il ne sait pas que je l’aime ...

— Il ne le sait pas ? Mais il faut le lui dire, ma petite Christine !

— Oh ! Non ! Que penserait-il de moi ? S’effraya-t-elle.

— Pourquoi ! Tout dépendra de la façon dont vous le lui dévoilerez. Vous n’avez donc jamais essayé de le lui faire comprendre ?

— Oh ! Si, mais, hélas ! Il ne l’a jamais remarqué, révéla-t-elle les lèvres frémissantes, toute prête à pleurer.

Cette fois, Claude Lornier ne put douter à qui la pauvrette faisait allusion, il faillit éclater de rire, tant il la trouvait drôle et ridicule à la fois, mais il se retint et reprit avec le plus grand sérieux :

— Peut-être, Christine, vous y êtes-vous très mal prise pour le lui faire deviner.

— Mais comment faire ? Comment ? S’écria-t-elle en se tordant les mains.

Puis, cédant à l’émotion qui l’étouffait, elle éclata en sanglots ...

 

( A SUIVRE LE 31 JUILLET )

 

 

 

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