MOINEAUX SANS NID N° 163
Grégoire ne suivit pas longtemps Claude Lornier. Voyant que ce dernier se dirigeait dans une direction différente de celle où il habitait, il décida, après l’avoir vu entrer à l’intérieur d’un luxueux café des environs de l’Etoile, tout grouillant de monde, d’aller le guetter près de chez lui.
Durant les quelques minutes pendant lesquelles il l’avait suivi, il avait décidé d’en finir une bonne fois pour toutes, convaincu que cet homme était un adversaire trop dangereux pour lui. Car si Claude Lornier continuait à courtiser Alice, il la lui enlèverait, et cette ^pensée obsédait le pauvre homme, fou d’amour pour la merveilleuse sœur d’Anselme.
« Ilnel’aurajamais !Serépétait-illesyeuxinjectésdesang.Jeletuerai !Jevaism’endébarrasserdéfinitivement.Illemérited’ailleurs.Ilestmalhonnête,méchantetprétentieux.Tantpispourlui !C’estmoiquivaismechargerdefairejustice ! »
S’exaltant de plus en plus, Grégoire s’engouffra dans la bouche du métro et se dirigea vers le quartier de très proche banlieue où demeurait le secrétaire de la prison, dont il connaissait l’adresse.
A cette heure de la nuit, la rue où habitait Lornier était déserte et fort mal éclairée par des réverbères très éloignés les uns des autres ; elle était bordée de chaque côté, par des pavillons de deux étages, pour la plupart, devant lesquels s’étendaient de minuscules jardinets remplis de fleurs et d’arbustes. Précisons que cette rue aboutissait au canal ...
La nuit était assez chaude et le parfum de toute cette végétation montait aux narines de Grégoire.
Il avançait silencieusement dans la rue étroite, rasant les petits murs des jardins ...
Soudain il est pour de ce qu’il allait faire, mais l’image de la merveilleuse Alice lui rendit tout son courage ... Non il ne pouvait hésiter ! Il était arrivé jusque-là avec l’intention de se débarrasser d’un rival exigeant et dangereux et il devait le faire !
Grégoire choisit avec soin un coin pour s’y cacher.
Il avait décidé d’attendre le secrétaire presque devant sa porte afin de lui sauter dessus dès qu’il s’en approcherait. Aussi se dirigea-t-il sans faire le moindre bruit, vers le mur de la maison qui faisait face à celle de Claude Lornier. A cet endroit un grand arbre renforçait de son ombre l’obscurité de cette nuit sans étoiles. Il s’y posta, invisible à tous ceux qui pouvaient passer en ce lieu.
Les épaules bien calées contre le mur, Grégoire commença son attente, en trompant la longueur par l’évocation de la ravissante femme et de la récompense qu’il espérait ...
Cet être simple, à l’intelligence bornée, croyait réellement arriver à conquérir la sœur du marquis d’Evreux, sans songer, un seul instant, à l’énorme différence de classe qui les séparait, ni à la finesse et l’intelligence de l’éblouissante jeune femme, se répétant que, peut-être ... Ne lui avait-elle pas laissé espérer, entrevoir ?...
De temps à autre, il frissonnait en grinçant des dents en souvenir de Lornier, à sa prétention et à son assurance !
Le misérable ! Dans quelques instants il se débarrasserait de lui sans aucune pitié !
Soudain il distingua, au fond de la rue, une ombre qui avançait à pas lents. C’était lui ! Il ne pouvait en être tout à fait sûr encore, mais, bientôt, la lueur d’un réverbère dissipa ses doutes ; il s’agissait effectivement de Claude Lornier.
« Levoilà,murmura-t-iltoutbas ...dansquelquessecondes,ilpasseratoutprèsdemoi ! »
Le secrétaire ne pouvait le voir ; l’ombre épaisse du mur l’en empêchait. Il avança, puis s’arrêta un e seconde, glissait sa main dans la poche de son pantalon pour y prendre ses clés, lorsque tel un fauve furieux, Grégoire, traversant la rue, bondit sur lui en serrant dans sa main levée le canon de son revolver pour l’assommer et s’enfuir tout aussitôt.
Pourtant, malgré sa maigreur, Lornier jouissait d’une vigueur exceptionnelle ainsi que d’une très grande agilité, car il avait beaucoup pratiqué le judo.
Voyant arriver sur lui, comme un bolide, le corps massif d’un homme qu’il ne reconnut pas tout de suite, il évita de justesse le coup de crosse sur la tête, saisit le bras de son adversaire qu’il tordit, le précipita dans la poussière de la chaussée, et, d’un coup de pied, rejeta au loin l’arme que l’agresseur avait dû lâcher, puis se pencha sur lui.
— Grégoire ! S’exclama-t-il en le reconnaissant, tandis que l’autre, tout hébété du tour que venaient de prendre les choses restaient immobiles sur le sol.
Pourtant, reprenant ses esprits, le gardien essaya presque aussitôt de ramper et de saisir les jambes de Claude pour le faire tomber, mais ce dernier recula juste à temps, et lui asséna un coup de pied violet dans les côtes. La douleur fut tellement vive que Grégoire perdit connaissance.
— Maudit assassin ! S’exclama Claude Lornier en le fixant avec une rage folle. Il était donc venu ici pour ...
Il réfléchit se demanda ce qu’il devait faire. Tout d’abord, il pensa courir s’enfermer chez lui. Puis il se dit que pour en arriver à un tel geste, l’homme était bien plus dangereux qu’il ne l’avait supposé et serait capable de recommencer son coup, avec plus de succès, la prochaine fois.
Il se pencha sur lui, le souleva sous les aisselles sans qu’il donnât encore le moindre signe de vie, le traîna péniblement jusqu’au bout de la rue, vers le canal ...
— Je vais l’y basculer, et s’il n’est pas capable de s’en tirer, alors tant pis pour lui ; décida-t-il farouchement.
Toujours tirant son fardeau inanimé, il atteignit la berge, regarda autour de lui avec inquiétude pour s’assurer qu’il n’avait été vu par personne, puis faisant tourner le corps inerte du gardien sur lui-même, le précipita dans les eaux sombres du canal ...
Un bruit sourd suivi d’un horrible gargouillement se fit entendre, et le corps de Grégoire disparut aussitôt.
Lornier demeura immobile, un sourire cruel errant sur ses lèvres. Il regarda de nouveau autour de lui, puis sourit, rassuré, certain que son acte criminel n’avait pas eu de témoins.
Il fit demi-tour et, à pas rapides et silencieux, parcouru la rue en sens inverse jusqu’à sa porte.
Il poussa avec précaution, afin de ne pas la faire grincer, la grille du petit jardin, puis après l’avoir traversé en trois enjambées, introduisit sa clé dans la serrure, entre furtivement à l’intérieur sans allumer le plafonnier du hall et referma avec précaution le battant derrière lui.
Toujours évitant de faire du bruit, il se dirigea à tâtons vers l’escalier et parvint au premier étage sans réveiller les habitants. Il atteignit sa porte le cœur battant à se rompre, saisie d’une nausée subite.
Dès qu’il eut pénétré dans sa chambre, il se laissa tomber dans un fauteuil, tremblant de tous ses membres, le corps couvert d’une sueur glacée.
Il avait tué un homme !
Toujours frissonnant comme les feuilles qu’agite le vent aigre de l’automne, il se leva pour aller boire un verre d’au au robinet de son lavabo, puis revint se jeter tout habillé sur son lit, les yeux grands ouverts dans l’obscurité que trouvait seule une faible clarté qui filtrait à travers la fenêtre ouverte par cette chaude nuit d’été !
Au bout d’un instant, Claude Lornier se releva pour se déshabiller ; la sueur qui trempait son corps lui était insupportable et il sentait brusquement une fièvre ardente lui sécher les lèvres.
Il retomba épuisé sur son lit, en proie à un tremblement nerveux, n’ayant pas eu la force de retirer ne fût-ce que sa veste.
— Mon Dieu, Mon Dieu ! Gémissait-il de temps à autre.
Soudain, quelques coups légers furent frappés à sa porte. Claude s’assit sur son lit, fixant l’endroit d’où venait le bruit, les yeux exorbités.
Quelques coups résonnèrent de nouveau, puis une voix inquiète douce et tendre murmura :
— Seriez-vous souffrant, monsieur Lornier ?
( A SUIVRE LE 27 JUILLET )