MOINEAUX SANS NID N° 161
Grégoire, qui s’était tant dépensé pour aider la sœur du marquis d’Evreux, devait, ce même soir où Robert Montpellier avait refusé de voir Alice au parloir de la prison, se rendre chez la jeune femme, brûlant du désir de recevoir la récompense de ses activités.
Peu après neuf heures, le gardien arrivait devant l’hôtel particulier des d’Evreux. Mais lorsque, après avoir sonné, il demanda Alice à la femme de chambre, celle-ci lui apprit que « Mademoiselle » était sortie.
Cette réponse contraria le gardien de prison, mais il se consola en se disant qu’il reviendrait la voir le lendemain, bien que l’idée d’attendre encore une longue journée avant de revoir cette merveilleuse fille, qui occupait désormais toutes ses pensées lui fût assez désagréable.
Ce fut dans cet état d’âme que Grégoire fit demi-tour pour repartir lorsqu’il aperçut au bout de la rue Claude Lornier qui se hâtait vers la demeure d’Alice.
Dissimulé par une camionnette de livraison des Galeries Lafayette, arrêtée le long du trottoir sur lequel il se trouvait, le secrétaire ne pouvait voir le visiteur éconduit, tandis que celui-ci le fixait, stupéfait et furieux.
Que venait donc faire par ici Claude Lornier ? Se demandait le pauvre Grégoire, tandis que le secrétaire appuyait sur le bouton de la sonnette de la porte de l’hôtel. C’était bien lui, Lornier !
Le gardien faillit aller lui demander des explications. Pourtant, il se contrôla à temps, comprenant la stupidité d’une telle démarche.
Lentement, ruminant les plus sombres pensées, nées de sa jalousie, il se remit en marche, mais ne s’éloigna guère, retenu par une force mystérieuse ; une voix intérieure lui commandait d’attendre Lornier et de lui faire avouer la raison pour laquelle il était venu dans cette maison, car cette constatation lui tordait le cœur d’une rage indicible.
Il avait beau essayer de se calmer, de se dire qu’il n’y avait là sûrement rien de mal, que la jeune femme avait peut-être convoqué le secrétaire de la prison ... En songeant à la réponse que venait de lui faire la femme de chambre, sa colère se rallumait.
Il commença à supposer que la sœur du marquis avait refusé de le recevoir parce qu’elle attendait Lornier ... Si cela était vrai ... Oh ! Alors, gare à elle !
Le pauvre homme ne pensait plus à l’énorme différence de leurs conditions sociales ; sa passion pour Alice lui faisait complètement perdre l’esprit !
Il regarda tout autour de lui, hésitant, puis remarqua de l’autre côté de la rue, la façade fortement éclairée d’un petit bar. Il s’y dirigea presque en courant, entra et commanda un double anis au comptoir.
D’où il se trouvait, à travers les vitres de l’établissement, il pouvait surveiller le porche de l’hôtel d’Evreux et voir tous ceux qui y pénétraient ou en sortaient.
Tout en absorbant son breuvage, il se disait que si, réellement Alice n’était pas chez elle, Lornier ne tarderait pas à réapparaître.
Mais les minutes passaient sans que le secrétaire de la prison se montrât, et peu à peu, Grégoire réalisa qu’il avait été joué !
Tout d’abord, il en fut très douloureusement frappé, puis une colère folle l’envahit, et il sentit que, s’il rencontrait la jeune femme en ce moment, il ne pourrait s’empêcher de la couvrir d’injures et peut-être même de coups ... tandis que sa jalousie envers le secrétaire éveillait en lui un irrésistible besoin de vengeance.
Oui, il voyait tout à fait clair à présent ! Cette crapule de Lornier lui avait magistralement soufflé cette affaire, et peut-être même le remplaçait-il déjà dans le cœur d’Alice d’Evreux.
Grégoire connaissait l’habileté de cet individu, sa force de persuasion et sa façon si brillante vis-à-vis de ceux qui l’écoutait. S’il s’était mis en tête de courtiser Alice, Grégoire, il trouverait en Claude un rival redoutable !
Le malheureux se sentit brusquement écrasé. Il eut nettement la sensation d’être un pauvre gueux sans le moindre prestige et sa rage s’en accrut. En cet instant, il était vraiment capable de tuer Lornier !
Une heure s’écoula, interminable, puis une autre ...
Ne quittant jamais des yeux le porche de la demeure d’Alice, l’infortuné gardien se demandait quand Claude Lornier se déciderait à en sortir.
Il avala ainsi trois ou quatre anis et commença à ressentir une force griserie ... Soudain, toutes ces sombres pensées s’effacèrent faisait place à une douce et fort agréable euphorie. Puis tout s’estompa ... jusqu’à lui-même !
Le serveur du bar ne tarda pas à constater que ce client tenait à peine sur ses jambes et, en riant, il lui proposa de s’asseoir à une table voisine, tandis qu’il lui servait encore un autre apéritif.
Bredouillant des paroles incohérentes, le regard vague, le souffle un peu haletant, Grégoire s’exécuta et demeura longtemps immobile sur sa chaise, contemplant le liquide qui remplissait son verre sans même songer à le boire.
Finalement la tête lourde et les jambes molles, il se leva et sortit, avançant en titubant, pour arriver aux dernières heures de la nuit devant la porte de son logis ...
Que s’était-il passé durant ce temps entre la très intrigant secrétaire de la prison et la belle Alice ?
Lorsque la femme de chambre lui avait annoncé la visite de Grégoire, la jeune femme avait été vivement contrariée, car elle avait totalement oublié qu’il devait justement venir le retrouver ce même soir, sachant que Lornier ne tarderait pas non plus à arriver, elle avait préféré faire dire qu’elle était sortie.
Mais, lorsque plus tard, la servante revint la prévenir de l’arrivée de Claude Lornier, elle lui ordonna de la faire immédiatement entrer au salon où elle ne tarda guère à la rejoindre.
Le secrétaire s’inclina avec la plus grande correction et effleura de ses lèvres la main que lui tendait la jeune femme, Alice, très impatience d’avoir des nouvelles, ne remarqua pas ces détails et, désignant un fauteuil elle murmura :
— Asseyez-vous, je vous prie, cher Monsieur. Quelles nouvelles m’apportez-vous ? Avez-vous pu parler à Robert Montpellier ? Et que vous a-t-il dit ?
Le jeune homme la fixa quelques minutes en silence, puis hocha la tête :
— Je n’ai pas très bien compris les raisons qu’avançait Montpellier, répondit-il lentement, mais il refuse obstinément de vous voir, Mademoiselle.
Elle pâlit, affreusement vexée.
— Ah ! S’écria-t-elle, il continue donc à s’entêter. Mais que lui avez-vous dit ? Vous ne lui avez donc pas fait comprendre qu’il a tort d’agir comme il le lait en repoussant une amitié qui pourrait lui être précieuse en d’aussi lamentables circonstances ?
Un imperceptible sourire se dessina sur les lèvres de Claude Lornier, puis il répliqua en esquissant un geste vague de la main.
— Je lui ai au contraire très longuement parlé, Mademoiselle, mais ne connaissant pas exactement quels étaient vos rapports, je n’ai pu, évidemment, lui dire que des paroles assez banales. Ensuite, je n’ai plus insisté devant une aussi farouche décision.
— Mais pourquoi ? Reprit la jeune femme navrée. Vous a-t-il au moins, expliqué les raisons de son refus de me rencontrer au parloir ?
— Il ne m’a pas dit grand’chose, Mademoiselle, dit le secrétaire, mais je crois avoir compris qu’il était fort indifférent à l’intérêt que vous lui portez.
Humiliée et bouleversée, la belle Alice baissa la tête.
— Mon Dieu ! Soupira-t-elle. Votre réponse brise tous mes espoirs et je crains vraiment qu’il soit inutile de continuer d’insister !
— Il se pourrait aussi que ce pauvre garçon traverse en ce moment une période de grande dépression, fit observer Lornier, à votre place, Mademoiselle, je ne désarmerais pas. J’attendrais quelques jours, puis je reprendrais l’offensive. En attendant vous pourriez lui écrire et je lui ferais parvenir votre mot bien volontiers.
Alice le fixa, songeuse.
— Non, cela ne servirait à rien ! Je connais Robert Montpellier. C’est un artiste qui se laisse guider par son instinct et ses impressions. Il serait très capable de déchirer ma lettre sans la lire ... ou de lui attribuer une toute autre signification, acheva-t-elle en hochant tristement sa jolie tête.
Elle se tut, soupira profondément, puis conclut :
— Je vous remercie infiniment, cher Monsieur, de votre offre, mais je crois que, pour le moment, il vaut mieux patienter. J’attendrai donc et je suis certaine que, plus tard, Robert Montpellier reviendra sur son jugement à mon égard. Toutefois, si vous voulez bien vous occuper de mes problèmes, vous pourrez le surveiller, chercher à analyser son caractère et lui parler de moi chaque fois que vous jugerez opportun de le faire et qu’il voudra bien vous entendre. Comprenez-vous ?
— Certainement, Mademoiselle ; vous pouvez compter sur moi. Je ferai l’impossible pour vous aider, assura Lornier en lui adressant son plus aimable sourire.
— Je crois que c’est l’unique manière d’arriver à lui faire comprendre son erreur, continua Alice. J’espère aussi que son procès ne tardera pas et je tâcherai d’aller y témoigner en sa faveur. Lorsqu’il m’entendra déposer pour lui avec la chaleur dont je suis capable pour ceux que j’aime, il ne pourra plus me montrer une aussi cruelle indifférence.
— C’est également mon avis, renchérit Claude Lornier.
Le jeune homme se leva pour s’en aller, mais il semblait étrangement hésitant, comme s’il cherchait à retarder son départ, et Alice qui était débout, elle aussi, le dévisageait avec étonnement.
— Auriez-vous quelque chose d’autre me dire ? Demanda-t-elle.
— Non, non, murmura-t-il en haussant les épaules. Je songeais à un petit détail qu’il est tout à fait inutile de considérer.
— De quoi s’agit-il ? Insista Alice, intriguée.
— Je songeais à la bizarrerie de votre rencontre, et je suis tellement navré de n’avoir pas réussi à vous aider !
— Ce n’est guère de votre faute, protesta Alice d’Evreux. Et je vous suis très, très reconnaissante de votre gentille intervention.
— J’espérais obtenir un peu plus de votre connaissance, insinua-t-il audacieusement. Vous ne pouvez savoir, Mademoiselle, l’immense sympathie que je vous porte. Et la seule pensée de s’avoir pu vous être utile me navre !
— Oh ! Je ne veux surtout pas que vous pensiez que je n’ai pas vu apprécier votre geste, protesta la jeune femme en souriant. Même si le résultat a été négatif, je tiens à vous récompenser, d’autant plus que je compte sur vous dans un avenir qui peut être plus immédiat que nous le croyons. Voulez-vous avoir l’obligeance de m’attendre un petit instant, acheva-t-elle.
Elle quitta la pièce et revint quelques instants plus tard, tenant à la main une enveloppe blanche qu’elle tendit au secrétaire.
— Voici encore vingt mille francs, Monsieur, acceptez-les sans hésiter, car vous les avez largement gagnés. Et si, plus tard, vous arrivez à convaincre monsieur Montpellier de la sincérité de mes sentiments à mon égard, je vous promets de vous témoigner encore plus généreusement ma reconnaissance.
Le jeune homme ne paraissait nullement satisfait par cette conclusion. Il fronça les sourcils et regarda mademoiselle d’Evreux en hochant la tête.
— Non, Mademoiselle, protesta-t-il refusant l’argent d’un geste de la main, vous vous êtes trompés ; ce n’est pas de l’argent que j’attendais de vous ...
Le visage d’Alice exprima la plus vive surprise.
— Mais ... mais alors !... Questionna-t-elle. Si je ne me trompe, lorsqu’il s’est agi de m’obtenir l’autorisation de la visite, vous ...
— C’est juste ! Interrompit Lornier avec ennui. Seulement je ne vous connaissais pas encore, Mademoiselle, et je reconnais avoir agi par intérêt à ce moment. Je ne cherche pas à justifier ma conduite et j’ai bien prie l’argent qui m’a été offert ... Mais ensuite, je vous ai rencontré et j’ai été alors envoûté par votre beauté et votre irrésistible séduction ...
— Me faut-il en conclure que vous vous êtes épris de moi ? Insinua-t-elle avec une légère ironie.
— Je ne puis le nier ! Affirma Claude Lornier, car vous me plaisez infiniment ! Et si je suis prêt à intervenir et à vous aider de toutes mes forces, c’est dans l’espoir de gagner votre ... votre amitié !
— Mais, poursuivit Alice d’Evreux, vous me faites en ce moment une véritable déclaration, cher Monsieur ! Ce qui me surprend beaucoup, car vous n’hésitez pas à m’aider, tout en sachant que j’agis ainsi pour reconquérir le cœur de l’homme que j’aime !
— C’est exact, et j’aurais, certes, préféré l’éviter, répliqua le jeune homme, mais comme je n’ai que cette possibilité pour m’attirer un peu de sympathie de votre part.
Alice ne répondit pas et baissa les yeux.
Claude Lornier s’approcha vivement d’elle et ayant qu’elle n’ait pu prévoir son geste, il la prit par la taille, et la serra contre lui.
— Vous me plaisez follement ! Murmura-t-il d’une voix tremblante. Je sais que vous ne pouvez partager ma passion, mais je vous supplie, oui, je vous supplie de ne pas me refuser un baiser !
La jeune femme frémit de colère et d’indignation, cet homme dépassait toute mesure ! Cependant, elle n’avait pas intérêt à le dresser contre elle, son aide était indispensable, et elle parvint à se contrôler. Se libérant de cette étreinte en riant, elle murmura :
— Je vous en prie, ne soyez pas si impatient, et essayez un peu de comprendre mon état d’âme actuel.
Le visage de son interlocuteur s’assombrit et un éclair de rage brilla dans ses yeux.
— Vous me repoussez ! Constata-t-il, furieux. Hélas ! Je ne suis qu’un pauvre homme, un lamentable imbécile à vos yeux ! Ajouta-t-il en s’éloignant d’elle, humilié et vexé.
Alice lui adressa un irrésistible sourire, et murmura en riant :
— Ne dites pas de telles sottises, et cherchez plutôt à m’aider. Laissez mûrir et grandir en moi l’instinctive sympathie que tout de suite j’ai ressentie pour vous.
A ces paroles, le visage de Claude Lornier s’éclaira :
— Vous voulez dire que vous ne me repoussez pas ? Questionna-t-il avec anxiété. Mon geste impulsif ne vous a pas trop ...trop choquée ?
— Mais non, répondit-elle, toujours souriante. Votre déclaration m’a même beaucoup flattée, mais je vous répète qu’en ce moment, j’ai l’esprit ailleurs vous ne l’ignorez pas.
— Me laisseriez-vous espérer que peut-être ... plus tard ?
La jolie femme haussa les épaules en souriant.
— Qui sait ? Dit-elle tout bas ... Soyez raisonnable et discret, et peut-être obtiendrez-vous de moi plus qu’une simple sympathie ... N’oubliez pas que le cœur d’une femme est sensible et avide d’infinies délicatesses.
— C’est juste et je suis stupide ! S’exclama le jeune homme en soupirant. Je vous promets que je n’agirai plus avec une telle légèreté. Je saurai attendre et vous convaincre de la sincérité de mes sentiments !
— Parfait ! Conclut Alice en baissant ses paupières pour ne pas lui montrer toute la répulsion qu’il lui inspirait. Maintenant, laissez-moi, et n’oubliez pas votre promesse.
Claude Lornier saisit la main qu’elle lui tendait et y pressa ardemment ses lèvres.
— Vos paroles me comblent d’espoir ! S’écria-t-il. Vous pouvez compter entièrement sur moi, et je reviendrai vous revoir sous peu.
Il s’inclina très bas devant elle, l’enveloppant d’un regard passionné, puis se dirigea vers la porte, suivi silencieusement par la jeune femme.
Quelques secondes après, il quittait la demeure des d’Evreux tandis que, songeuse, Alice regagnait le salon, se demandant si elle n’était pas un peu responsable de la conduite de Lornier.
Jamais elle ne l’aurait cru capable de s’enflammer de la sorte ! Ceci était sans doute dû à ses sourires, involontairement provoquant, dont elle usait généreusement avec tous les hommes qui l’approchaient ... Ou encore, et tout simplement, s’était-il épris d’elle à cause de sa beauté ?
Toutefois il lui fallait maintenant tenir compte de cet état de choses si elle voulait qu’il continue à s’occuper de ses relations avec Robert.
Après tout, elle ne s’effrayait pas outre mesure de cette situation ; elle saurait l’affronter avec désinvolture, ayant une grande expérience de ce genre d’aventure.
Elle était très belle et, par sa séduction, capable de manœuvrer les hommes qui s’y laissaient prendre comme des pantins. Aussi en profiterait-elle, et Lornier sous peu, serait son esclave le plus soumis ...
Elle ne songea nullement que ce garçon pouvait être capable de la dominer par la violence, car elle le considérait aussi peu gênant que tous ceux qu’elle avait réduits à sa merci.
Brusquement, elle éclata de rire en songeant au pauvre sot de Grégoire, et conclut qu’elle arriverait à dominer n’importe quelle situation.
Elle ignorait encore quel genre d’homme était Claude Lornier. Si elle avait su de quel cynisme et de quelle cruauté il était capable, elle l’aurait, certainement, évité comme la peste !
( A SUIVRE LE 21 JUILLET )