MOINEAUX SANS NID N° 16
16 - LOIN DU MONDE
La situation de Pierrot n’était plus aussi énigmatique qu’elle l’avait été précédemment. Désormais, le pauvre enfant était au moins fixé sur un point ; il savait que son ravisseur était un dangereux ennemi qui avait intérêt à le faire disparaître, afin de toucher un héritage. Il savait aussi que cet héritage devait venir de son oncle ou plutôt d’un oncle des deux hommes. Quand à celui qui avait conduit la voiture, c’était tout simplement le frère de son « protecteur ».
L’enfant se mit à réfléchir intensément. Il eut vite fait de prendre une décision. Et comme il avait du bon sens, cette décision était bien celle qu’exigeaient les circonstances. « Pour l’instant, se disait-il, il s’agit de faire la bête, afin qu’ils me croient résigné à mon sort, mais à la prochaine occasion, je file ! »
Pourtant, il avait compté sans son hôte. Il avait oublié que ses deux ennemis savaient fort bien ce dont il était capable et ils étaient bien décidés à prendre toutes les précautions nécessaires pour que leur prisonnier ne pût s’évader de nouveau. La propriété au milieu de laquelle s’élevait la maison était entourée d’une muraille qui faisait deux bons mètres de haut.
Quand la voiture y fut entrée, deux hommes et une femme vêtue en paysans, vinrent accueillir les arrivants.
— Bonjour, Monsieur le marquis, dit un des serviteurs avec obséquiosité. Il y avait bien longtemps que nous n’avions eu le plaisir de vous voir par ici.
— Bonjours, Marius ! Je vous amène un petit bonhomme qui a grand besoin de respirer l’air pur de la campagne, répondit le marquis, en désignant Pierrot qui se tenait immobile sur le siège de la voiture. A ces mots, la femme esquissa un sourire et, instinctivement fit un pas en avant. Elle regarda longuement l’enfant avec une grande bienveillance et déclara :
— Qu’il soit le bienvenu ! Nous aurons pour lui autant d’égards que pour vous-même, Monsieur le marquis.
— Tout ce que je demande, c’est qu’il ne s’échappe pas, précisa le ravisseur en haussant les épaules, comme si tous ces compliments le fatiguaient. Il s’agit d’un petit vaurien dont je me propose de faire un homme. Demain, nous lui procurerons des vêtements décents, afin qu’il n’ait plus l’air d’un loqueteux, comme maintenant.
Puis, il regarda autour de lui d’un air satisfait, sourit et ajouta :
— Comment va la chasse en ce moment ?
Le second paysan qui, jusqu’alors, n’avait pas ouvert la bouche, eut un geste désolé.
— Avec toute cette neige, Monsieur le marquis, répondit-il, nous n’avons guère à nous réjouir. On ne voit pas le moindre lapin ! De plus, le froid persistant a chassé des loups de l’Est et il y en a deux qui rodent dans les bois, si bien qu’il est assez dangereux de sortir.
— Tu as entendu, Pierrot ? fit le marquis, en se tournant vers le garçon et en lui faisant signe de descendre de voiture. Si tu t’échappes, les loups te mangeront !
L’enfant eut un geste de dénégation énergique :
— Mais je m’échapperai pas, Monsieur.
— Tu feras bien !
Sur ces mots, le marquis, son frère et les trois paysans s’éloignèrent de Pierrot et se mirent à parler à voix basse. Celui-ci en profita pour réfléchir de nouveau à sa situation ; il se persuadait de plus en plus qu’il avait intérêt à se résigner à son sort, momentanément du moins. Il était toujours décida à s’échapper dès qu’il en aurait l’occasion mais il fallait d’abord faire croire à ses ravisseurs, qu’il n’en avait pas la moindre intention.
Sur un signe que lui fit le marquis, Pierrot vint se joindre au petit groupe et tout le monde entra dans la maison. Peu après, l’enfant fut conduit dans une chambre qui lui sembla fort luxueuse. En fait, elle était simplement meublée ; un petit lit de fer, une armoise de sapin, deux chaises une table et un lavabo. La fenêtre d’où l’on avait une superbe vue sur la vallée, était protégée par une forte grille de fer.
— Voici ta chambre, annonça le marquis. Je parie que tu n’en as jamais eu si belle de ta vie ?
— Oh ! Non, Monsieur, murmura le garçon. Comment aurais-je pu en avoir une ?
— Tu vas rester ici quelque temps, continua l’autre ; tu seras bien soigné bien servi. Tu mangeras de la bonne cuisine et tu boiras de la bonne eau fraîche.
— Et ensuite, Monsieur ?
— Ensuite, on s’occupera de ton éducation. Mais il faut d’abord que tu te rendes bien compte que tout ce que nous faisons c’est pour ton bien, rien que pour ton bien.
Le ravisseur eut un léger sourire et conclut :
— Je crois à présent que tu as compris. Tâche d’être sage et de faire en sorte que personne n’ait à se plaindre de toi. Et, maintenant au revoir, car je dois rentrer à Paris au plus vite.
Le marquis et son frère regagnèrent leur voiture et, peu après ils roulaient vers Paris, aussi vite que le leur permettait la neige qui recouvrait la route.
Pierrot fit rapidement son plan. Avant tout, il devait gagner la confiance de ceux qui avaient pour mission de veiller sur son importante personne. Ensuite, il fallait en tirer quelques renseignements. Savoir par exemple, qui était le monsieur qu’ils appelaient « marquis » Enfin il fallait étudier lle moyen de sortir de cette maison solitaire et de regagner Paris.
Peu après, le départ des maîtres de la maison, les paysans vinrent donner à manger au prisonnier. Le repas consistait en mets simples, mais savoureux et consistants. Pierrot comprit que ces braves gens étaient décidés à bien le traiter. Et il en ressentit un certain contentement. Le repas terminé, un des hommes le ramena à sa chambre où il l’enferma à clé.
La nuit tombait. L’enfant pensa que c’était la meilleure heure pour vendre ses journaux du soir là-bas à Paris. Puis, toute sa pensée se concentra sur le souvenir de Mireille, sa chère petite Mireille. Qu’avait-elle pensé en ne le voyant pas revenir ? Qu’avait-elle pu imaginer ?
Mais elle était avec Valérie et celle-ci lui avait certainement donné à manger… Valérie… Comment allait se terminer le drame dans lequel la pauvre dame était engagée ? Ah ! Comme Pierrot aurait voulu avoir de leurs nouvelles ! Puis, il se dit que, s’il réussissait à s’échapper, il aurait peut-être la chance de rencontrer ses parents. Les misérables qui l’avaient enlevé avaient beaucoup parlé, sans se douter que leur victime les écoutait. Maintenant, notre petit ami savait beaucoup de chose et bien des espérances lui étaient permises pour l’avenir…
La maison était plongée dans un profond silence, un silence pesant absolu, ce majestueux silence de la campagne qui fait une si vive impression sur les citadins habituels aux mille bruits de la rue.
Tout à coup, un cri lointain fit tressaillir Pierrot. « Les loups ! » se dit-il avec un frisson, les yeux grands ouverts sur les ténèbres qu’atténuait un peu le reflet de la neige entrant par la fenêtre de la chambre. Il sauta à bas de son lit et s’approcha de celle-ci. Il essaya de regarder dehors, scrutant l’immensité blanche que des bouquets d’arbres et d’arbustes parsemaient de taches sombres.
Tout à coup, il sursauta de nouveau ; sur la neige il avait vu bouger quelque chose, deux bêtes sans aucun doute… deux chiens ou bien deux loups ? Ols marchaient l’un derrière l’autre, à quelque distance du mur qui clôturait la propriété. Parfois ils s’arrêtaient pour humer l’air. « Diable ! pensa le garçonnet, alors c’est bien vrai ; il y a des loups dans la région et si je m’échappais ils me mangeraient ! »
A cette pensée l’épouvante s’empara de son âme ; il se remit au lit et tira les couvertures par-dessus sa tête pour ne plus rien entendre, ne plus rien voir… La présence de ces loups mettait fin à tous ses rêves, à tous ses espoirs de liberté !
Malgré ses craintes et ses déceptions, le moineau de Paris ne tarda pas à s’endormir. C’est qu’il était bien fatigué après une journée si mouvementée et si dramatique ! Et puis, comment ne pas dormir dans un lit aussi confortable ?
Jamais il n’avait couché dans un lit pareil ! Le matelas était moelleux, les draps étaient propres et sentaient bon, il avait trois couvertures de laine et, surtout, il avait pu se déshabiller. Ah ! comme c’est beau d’être riche !... « Si je pouvais toucher cet héritage, quelle belle maison, quelles belles robes, quelles belles chaussures, quelles belles boucles d’oreilles j’achèterais à Mireille ! » soupira-t-il.
C’est en pensant à ces choses que s’endormit notre petit ami. Dans son sommeil, il entendait les cris des bêtes qui rôdaient au dehors ; alors, il rêvait que Mireille était attaquée par une bande de loups affamés. Il voulait la défendre, mais deux hommes l’avaient attaché à un arbre et riaient en voyant les bêtes attaquer la petite…
Puis, il rêva que son matelas, si moelleux était devenu un nuage sur lequel il voguait très haut dans le ciel…
Plusieurs fois, Pierrot se réveilla en sursaut ; il croyait tomber. Et la nuit passa… Il dormit jusqu’à ce que la douce lumière diurne lui fit ouvrir les paupières. Aussitôt, anxieusement, il tourna son regard vers la fenêtre et vit, à travers les vitres, le minuscule morceau de ciel qui lui était alloué.
Heureusement celui-ci était bleu, d’un bleu irréel. Au loin comme une pierre précieuse, tremblante et timide, il vit la dernière étoile. A cet instant une tristesse infinie envahit l’âme du pauvre gosse. Il se sentait si seul qu’il se mit à pleurer.
Comme il était loin du monde ! Loin de sa petite Mireille !... Et la misère de sa pauvre vie de vagabond lui apparut dans toute sa désolation !
Le jeune prisonnier n’avait rien d’autre à faire qu’à méditer sur la conversation qu’il avait entendue entre les deux frères qui l’avaient amené dans cette maison de campagne. Il en vint à penser que ceux-ci avaient tenté de le faire disparaître afin de toucher un héritage.
Comment lui, gamin des rues, aurait-il eu à toucher un héritage ? Qu’avait-il à voir avec cet oncle dont ils avaient parlé ! Un oncle… lleur oncle, peut-être ? Mais pour lui qui cela, pouvait-il être ? Son père peut-être ?
Pierrot sourit. Si, seulement, il pouvait être le fils d’un homme riche ! Ce beau rêve une fois estompé, il lui vint une autre idée ; ces deux hommes si attentifs à le protéger et qui en fait n’avaient qu’une idée ; le faire disparaître, allaient peut-être le tuer ?
— Diable ! Ces individus sont capables de tout pour de l’argent ! soupira le petit bonhomme. Que ce monde est dangereux !... Qu’un gosse disparaisse, personne ne s’en préoccupe. Il est arrivé la même chose à « Grenouille » ; on ne l’a pas revu depuis plus d’un an et personne n’a jamais plus entendu parler de lui. Evidemment des gamins comme nous, personne n’a l’idée de les réclamer !...
< S’ils veulent me faire disparaître, qui en saura quelque chose ? Mireille me cherchera le long de toutes les rues de Pantin, elle pleurera beaucoup mais ce sera tout. Qu’est-ce qu’une fillette de cet âge pourrait bien faire d’autre ? Si même elle le disait à un agent, il se prendrait pas en considération les dires de cette petite… Donc le mieux que j’ai à faire, c’est de me sauver d’ ici, le plus vite possible !
(A SUIVRE LE 13 MAI)