MOINEAUX SANS NID N° 148
LorsqueValérierentrachezelle,ellesehâtaderapporteràsonpèresarencontreavecMarignyetcequeluiavaitrévélélemisérableconcernantsafille,cetadorablebébédontonluiavaitannoncélamort !
— Tu ne dois pas croire un seul mot de ce que t’a raconté cette immonde canaille, ma petite chérie ! S’exclama vivement son père.
— Oh ! Pourquoi papa ? Murmura Valérie dont le cœur se serrait à la pensée de voir s’évanouir ce merveilleux espoir.
— Parce que ma fille, cet homme est un véritable bandit, et je suis persuadé qu’il cherche seulement à tirer un profit quelconque de ta crédulité.
Valérie soupira douloureusement.
— Je sais très bien que c’est un être infâme, papa, reprit-elle, mais je crois pourtant ce qu’il m’a dit tout à l’heure.
— Veux-tu me permettre de lui en parler ? Interrompit le vieil homme. Je tiens à l’interroger moi-même.
— Mais certainement, papa ! S’écria Valérie avec élan. Je ne demande qu’à connaître la vérité le plus vite possible, tu dois le comprendre.
— Alors, je vais le faire appeler, décida Michel Labeille.
— Quand ? Demain ?
— Oui, dès demain, au début de l’après-midi.
— Et tu me permettras d’assister à votre entretien ? Demanda Valérie avec anxiété.
— Si tu y tiens ... Acquiesça son père. Mais crois-tu que tu pourras garder ton calme.
— Ne te tourmente pas à ce sujet, la rassura la jeune femme dont les grands yeux bleus se firent soudainement très durs. Il sera traité comme il le mérite !
Le lendemain matin, le valet de chambre de Michel Labeille se rendit chez Jean Marigny le prévenir que son maître l’attendait chez lui à quatorze heures.
Jean Marigny s’empressa d’aller au rendez-vous que lui avait fixé le père de son ancienne maîtresse, et à deux heures de l’après-midi très exactement, il sonnait à la villa. Il fut tout de suite conduit au salon.
Dès qu’il l’aperçut, Michel Labeille l’invita à s’asseoir et le dévisagea sévèrement en disant :
— Je vous ai toujours considéré comme une vraie canaille Jean Marigny, mais je ne vous pensais pas capable d’en arriver à un tel point !
— Monsieur ! Protesta le sinistre personne, stimulant la plus vive indignation. Je ne ...
— Ne soyez pas étonné de la dureté de mes paroles, interrompit le père de Valérie, car je sais toute l’étendue de vos crimes !
Cette fois le voyou garda le silence.
— que signifie l’histoire que vous avez racontée hier soir à ma fille ? Reprit Labeille après un bref silence.
Marigny le fixa et haussa les épaules d’un air las.
— Hier soir, Monsieur, je lui ai répété ce que je vous avais déjà avoué ; que je l’aime toujours éperdument ! Répondit-il avec un toupet invraisemblable.
— Pas possible ! Ironisa Labeille.
— C’est la pure vérité ! Affirma le bandit. Je ne puis continuer à vivre sans elle !
— Taisez-vous ! Vous êtes un ignoble menteur ! S’écria Labeille.
— L’homme le plus objecte peut se racheter lorsqu’il est aidé par l’amour d’une femme ! Rétorqua Marigny d’un air théâtral.
— Surtout si cette femme est riche, n’est-ce pas ? Ajouta Labeille avec mépris.
Valérie assistait à la scène comme son père l’y avait autorisée. Elle fixait Marigny avec le plus profond mépris, tandis que ce dernier lui adressait de temps à autre des sourires pleins de fausse tendresse.
Certes, un homme d’honneur n’aurait jamais pu tolérer une telle humiliation, mais Jean Marigny jouissait d’un certain entraînement pour ce genre de choses, et son autorité envers les faibles se changeait en une sorte de platitude devant ceux qui jouissaient d’une forte personnalité, ce qui était le cas de Michel Labeille.
— Finissons-en une bonne fois ! S’exclama ce dernier avec colère. Je vous ai demandé de venir ici non pour savoir si vous aimez encore ma fille, mais pour découvrir s’il est exact que ma petite-fille est toujours en vie, comme vous l’avez déclaré.
— C’est absolument vrai, répondit l’autre avec beaucoup de calme ; l’enfant est bien vivante !
Michel Labeille quitta son fauteuil et s’approcha du misérable, le fixant droit dans les yeux en fronçant les sourcils.
— Cette petite n’était donc pas morte comme vous l’avez fait croire à ma fille ?
— Non, Monsieur, répliqua-t-il. La fillette se porte à merveille à l’heure actuelle, mais j’ai été autrefois odieusement trompé ... J’ai cru aux paroles d’un misérable qui ...
— Ca ne m’étonne pas ! Coupa avec rage le père de Valérie car vous ne pouvez frayer qu’avec des gens de votre espèce !
Marigny se tut une fois encore.
— Eh bien ! Reprit monsieur Labeille, un peu plus calme, où se trouve à présent cette enfant ?
— En France.
Valérie sursauta et faillit laisser échapper le cri qui montait à ses lèvres, mais elle parvint à se dominer sans qu’aucun des deux hommes qui se mesuraient des yeux, le remarquât.
— Hier soir, vous avez affirmé à Valérie que cette petite se trouvait en votre pouvoir ; est-ce vrai ? Poursuivit Michel Labeille après quelques secondes de réflexion.
Marigny sourit.
— En effet, j’ai dit cela à votre fille, reconnut le triste personnage, mais j’aurais dû spécifier que j’avais confié son enfant à l’une de mes amies.
— Vous allez immédiatement me dire son nom ! Ordonna impérieusement le malade.
Jean Marigny secoua négativement la tête en souriant.
— Je ne veux le révéler qu’à votre fille, murmura-t-il sans se départir de son sang-froid.
— Comment ? Pourquoi refusez-vous de me le confier à moi ? S’étonna Labeille.
— Je ne veux le dire qu’à votre fille, répéta Marigny avec obstination.
— Très bien, mais alors faites-le tout de suite ! S’exclama Labeille en se dirigeant vers la porte. Je vais vous laisser seuls quelques instants pour vous permettre de parler librement.
Mais le bandit l’arrêta d’un geste.
— Non, Monsieur, ne vous éloignez pas ; c’est inutile, car je ne confierai rien aujourd’hui à votre fille !
Labeille eut un haut-le-corps, tandis qu’un éclair de colère brillait dans ses yeux.
— Comment osez-vous ... ? Vous ne voulez pas dire à ma fille où se trouve son enfant ? S’écria-t-il indigné.
— Pas aujourd’hui, répéta le misérable, toujours imperturbable. Je lui apprendrai tout lorsqu’elle consentira à devenir ma femme.
A ces mots, Labeille pâlit et hurla, fou de colère :
— Sortez ! Ignoble voyou ! Sortez immédiatement si vous ne voulez pas que je vous fasse jeter dehors comme un chien !
Marigny se leva, plus blanc qu’un linge. Valérie comprenait que son père, dans sa colère, était tout à fait capable d’exécuter sa menace ; aussi elle se dépêcha d’intervenir et se précipita vers Michel dont elle prit doucement la main.
— Je te supplie de te calmer, papa ! Pria-t-elle tendrement. Et toi, ne quitte pas ta chaise, nous avons encore à discuter de beaucoup de choses, acheva-t-elle en se tournant vers Marigny.
— Je suis prêt à toutes les discussions que tu voudras, répondit le bandit en se rasseyant sur sa chaise.
Valérie lui jeta un regard plein de répugnance.
Un soupçon subit venait de se glisser dans son esprit, et elle désirait interroger habilement le misérable avec l’espoir de saisir un indice qui pourrait lui permettre de retrouver son enfant.
Mais l’homme était fort rusé et n’avait guère l’habitude de se montrer imprudent ; de plus son cœur était réfractaire à toute pitié.
— Ecoute-moi, lui dit posément la jeune femme ; comme tu m’as toujours odieusement trompée, je te demande pour une fois de dire la vérité ... car je n’ai pas cru un seul instant ce que tu m’as raconté hier soir.
Marigny hocha la tête plusieurs fois la fixant avec ironie puis il murmura tout bas :
— Tu as tort, Valérie !
— Tu aurais dû alors me ramener ma fille, continua la jeune femme. Pourtant, même malgré cela, j’aurais sans doute pensé que c’était une pauvre innocente que tu aurais acquise. Dieu seul sait par quelle odieuse manoeuvre !
Le misérable tressaillit ; si Valérie poursuivait ses déductions, elle ne tarderait pas à découvrir le pot aux roses !
— Si tu continues à parler ainsi, Valérie, tant pis pour toi, menaça-t-il cyniquement. Tu ne reverras jamais notre fille !
— Je saurai bien y arriver sans toi ! Affirma-t-elle courageusement.
— Je t’ai dit que je sais où elle est, et je suis seul à le savoir.
— Vraiment ?
— Je te le jure, Valérie ! Crois-moi, je suis sincère.
— Tu ignores jusqu’à la signification de ce mot ! Rétorqua-t-elle avec mépris.
— Valérie ! Essaya-t-il de protester, je
Elle l’interrompit d’un geste se en déclarant :
— Tu n’as qu’un unique amour sur terre : l’argent ! Et c’est ce que tu es venu chercher ici. Mais jamais, jamais, entends-tu ? Je ne te verserai un seul sou !
— Non, Valérie, répondit-il en hochant tristement la tête, je suis venu te demander ton amour et, en échange, je te rendrai ta fille.
— Peux-tu prouver qu’il s’agit réellement de mon enfant ? Répondit-elle avec un tremblement soudain dans la voix.
— Je te jure que c’est bien elle ! Affirma le misérable avec force.
— Il me faudra des preuves irréfutables et des témoignages sérieux pour croire ce que tu avances, déclara la jeune femme d’une voix glaciale.
— Je te les fournirai, assura Marigny, cherchant à la convaincre en usant de son talent incontesté de très habile comédien.
— Eh bien ! Apporte-les moi en me ramenant mon enfant, de manière à ce qu’il me soit impossible de douter. Alors, ensuite ...
Valérie s’interrompit brusquement. Marigny la fixa intensément puis demanda hésitant :
— Ensuite, Valérie ... ?
La jeune femme baissa la tête, poussa un long et triste soupir en murmurant d’une voix à peine audible :
— Ensuite, Jean, je t’accorderai ma main !
Mais si bas qu’elle eut prononcé ces paroles, son père les entendit et poussa alors un véritable rugissement de colère.
— Valérie ! Hurla-t-il en se levant, te rends-tu compte de ce que tu viens de promettre à cet individu ?
— Oui papa, répondit-elle avec résignation, fixant la pointe de ses souliers, le visage enflammé. Je sais très bien ce à quoi je m’engage.
— Et tu accepterais donc de t’unir pour la vie à un misérable, que non seulement tu détestes, mais que tu méprises ? Reprocha Michel Labeille, frémissant d’indignation.
La jeune femme répliqua avec fermeté :
— Oui, je l’épouserai, papa, pour donner un nom à ma chère petite fille.
— Un nom ! S’exclama-t-il méprisant. Mais il est cent fois préférable pour elle qu’elle ait seulement le nôtre, plutôt que de porter celui d’un misérable sans foi ni honneur !
Valérie se tut et baissa de nouveau la tête. Elle incarnait à cet instant la statue de la douleur. Soudain, elle se redressa et, d’une voix impérieuse :
— Pars, Jean ! Et ramène-moi ma fille, s’il est bien vrai qu’elle n’est pas morte !
— Je te jure, Valérie qu’elle est bien en vie, et en parfaite santé ? Affirma le voyou.
— Alors ne pers pas une minute et va me la chercher !
— Je t’ai déjà dit qu’elle était en France, objecta Marigny.
— La France n’est pas tellement loin de l’Espagne, rétorqua Valérie.
Marigny se leva, décidé cette fois à s’en aller. Et regarda la jeune femme, puis son père, ébaucha un léger sourire et dit simplement en s’inclinant :
— Adieu !
— Avez-vous besoin d’argent ? Demanda brusque Michel Labeille qui avait réussi à se ressaisir.
Jean refusa d’un signe de tête et sortit de la pièce.
— Je ne crois pas un mot de ses paroles ! Déclara l’infortunée Valérie en soupirant tristement.
— Moi non plus ! Grommela Labeille.
— Il est fort capable de voler une enfant à Paris ou ailleurs, pour la faire passer comme étant la sienne, dans l’unique but d’obtenir ma main ! Poursuivit Valérie pensive.
— Pourtant, tu as ...
— Je ne serai jamais sa femme, interrompit-elle avec force. J’ai seulement voulu user de ses propres armes en l’occurrence, c’est-à-dire la ruse et la fourberie !
— Tu crois donc qu’il ment ? C’est également mon avis, murmura Michel Labeille, perplexe. Toutefois, il s’est engagé à te fournir les preuves susceptibles d’assurer formellement que l’enfant qu’il ramènera est bien la tienne !
— Eh bien ! S’il dit vrai, nous lui verserons une très grosse somme d’argent pour nous débarrasser de lui, car je suis certaine que c’est la seule chose qui l’intéresse, conclue Valérie avec un grand bon sens.
— Tu as parfaitement raison ! S’exclama Michel Labeille en poussant un soupir de soulagement. J’ai craint un instant que tu ne retombes sous sa coupe.
— Pourtant, aujourd’hui, il a eu un geste dont je ne l’aurais pas cru capable, murmura Valérie après un léger silence.
— Tu fais sûrement allusion à son refus d’accepter l’argent que je lui offrais ? Supposa Michel.
— Oui, et je me demande ce qui a bien pu se passer dans sa tête pour te répondre comme il l’a fait, continua Valérie.
— Peut-être le Bon dieu sera-t-il parvenu à lui ouvrir les yeux et lui faire comprendre toute l’horreur de sa conduite, murmura pensivement le bon Michel Labeille.
Mais Valérie secoua négativement la tête.
— Non, papa ! Un être tel que lui ne peut être accessible au repentir, dit-elle amèrement.
Soudain, un gémissement plaintif la fit sursauter et elle se précipita vers son père qui s’était renversé dans son fauteuil soudain tout pâle.
— Qu’as-tu papa ? Questionna-t-elle, très effrayée. Tu n’es pas bien ? Je crains que toutes ses émotions ne t’aient fait du mal !
— Non, il ne s’agit pas du tout de ça, dit-il pour la rassurer.
Mais, instinctivement, il avait porté la main au creux de son estomac, tandis que son visage livide se crispait. Valérie, penchée sur lui, l’examinait en tremblant. Il lui sourit faiblement et murmura :
— Ne t’effraye pas ainsi ma fille. J’ai eu subitement mal à l’estomac.
— Et c’est passé ? Demanda-t-elle anxieuse.
— Oui, je me sens un peu mieux ! Répondit-il ébauchant un léger sourire.
Mais Valérie nullement rassurée, pressa le bouton de la sonnette et dès que le valet de chambre apparut sur le seuil de la porte, elle ordonna :
— Jean, courez vite prévenir le médecin, que Monsieur est souffrant et demandez-lui de venir le plus vite possible.
Michel Labeille voulut protester, chercher à convaincre sa fille qu’il ne s’agissait que d’un malaise passager.
— Ce n’est rien, ma chérie, je te l’assure, répétait-il à la jeune femme qui l’avait conduit jusqu’au divan, le forçant à s’y allonger. C’est vraiment fini !
— Ca ne fait rien, répondit-elle. Je préfère que le médecin vienne et qu’il t’examine de nouveau attentivement.
— Mais ce n’est pas nécessaire, voyons. Je t’assure que je me sens tout à fait bien maintenant, insista Michel Labeille.
— Tant mieux, papa chéri ! Mais je tiens malgré tout à ce que le médecin te vois aujourd’hui, ne serait-ce que pour me rassurer !
( A SUIVRE 12 JUIN )
