MOINEAUX SANS NID N° 141
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Nous commencerons à partir
du 22 mai la publication d'un
GRAND ROMAN INÉDIT
L' APACHE-ROI
Par Paul SEGONZAC
Le romancier si aimé du public n'a jamais écrit de pages plus passionnées. Tous nos lecteurs suivront avec émotion les péripéties d'un drame qui se déroule dans des milieux extraordinairement pittoresques et qui met en scène des personnages de grandes envergures
A PARTIR DE 11 HEURES
Detrès bonneheure lelendemain matin,le marquisd’Evreuxquittait sademeure pourse rendreà labanque afinde toucherle chèqueremis laveille parsa sœur.L’opérationfit vivementréglée, carles d’Evreuxétaient depuislongtemps lesclients del’établissement.
Lorsque Anselme posa le pied sur l’asphalte du boulevard grouillant de monde à cette heure de la journée, il se sentit revivre ; le cauchemar de ces derniers jours avait cessé d’exister. Il ne s’attarda guère à se dire que même ayant résolu ce problème urgent et délicat, il demeurait toujours débiteur de cinq millions, l’unique différence consistait en ceci qu’au lieu de les devoir à son créancier exigeant et pressé, il les devait à sa sœur !
Mais Anselme n’éprouvait aucune inquiétude, convaincu que sa sœur dans le cas où il ne tiendrait pas sa promesse, ne serait pas implacable envers lui. L’infortuné ne mesurait pas toute l’étendue de son erreur, car Alice exigerait l’accomplissement de sa mission, même si elle était très difficile à réaliser.
Pour l’instant, le marquis ne se tourmentait pas. Le plus important pour lui était de régler ce qu’il devait à son terrible créancier. Il portait les cinq millions dans la serviette de cuir serrés sous son bras, et il n’avait plus, à présent, qu’à se rendre chez l’homme possédant les traites qu’il avait signées.
Ce fut tout d’abord sa première intention. Il décida de prendre un taxi et se dirigea vivement vers la station voisine. Mais la seule voiture qui y stationnait fut prise par quelqu’un de plus rapide que lui.
Déçu, le marquis fut forcé d’attendre qu’un autre taxi arrivât. Tandis qu’il le guettait, une idée soudaine lui traversa l’esprit. Pour mieux dire, un véritable malaise physique l’envahit à la perspective de se séparer de la grosse somme qu’il portait dans sa serviette. De quelle immense utilité lui serait-elle dans les circonstances présentes !
Ce qu’il avait révéla à Alice concernant ses placements et spéculations en cours était la pure vérité. Ces derniers temps, stimulé par le désir de gagner de l’argent, Anselme avait acheté et vendu des titres et des actions avec le concours d’un agent de change.
Cette opération lui avait coûté fort cher, tout d’abord à cause de l’immobilisation presque totale de l’argent liquide dont il disposait, ensuite parce qu’une spéculation malheureuse lui avait fait perdre une somme assez importante.
A cause de son tempérament impulsif et impatient et d’un optimisme excessif, il s’était vite trouvé dans une situation critique, dangereuse même, et, pour s’en sortir, il avait contraint de recourir à l’intervention d’un usurier cupide, exigeant un intérêt énorme qui doublait presque le montant de la dette.
AudébutAnselmeavaitfaithonneurrégulièrementauxéchéances,maisbientôt,ils’étaittrouvéacculé,sedemandantavecangoissecomments’ensortir.Puisilavaitfinipars’adresseràl’uniquepersonnecapabledeletirerd’unaussimauvaispas.Etcedernier— leplusterribledetouslesusuriers— avaitexigéunintérêtahurissant,àsontour.
C’est ainsi afin de résoudre ces difficultés presque insurmontables, qu’Anselme était contraint de verser cette somme de cinq millions !
Une rage folle l’envahissait en ce moment à l’idée de se séparer de cet argent. Non, certes il devait exister une autre solution !
Il monte quand même dans le taxi qu’il venait machinalement s’arrêter, mais, au lieu de lui donner l’adresse de l’usurier il lui cria celle de l’homme qui l’avait mis en rapport avec ce méprisable personnage, un homme que nos lecteurs connaissent depuis longtemps : Paul Macaire.
Le vénal et très avisé homme d’affaires se délectait à cet instant en totalisant ses derniers gains réalisés au détriment de malheureuses victimes d’un sort adverse et cruel.
Lorsque la visite du marquis lui fut annoncée, le bandit se troubla ; que venait faire chez lui Anselme d’Evreux ? Il se rassura en se disant que, sûrement, ce dernier devait être accablé par de nouveaux ennuis et qu’il venait lui demander une fois de plus son appui ...Il s’empressa donc d’aller à sa rencontre.
— Entrez, entrez, Monsieur le marquis, pria-t-il en s’effaçant pour le laisser pénétrer dans son bureau, le conduisant auprès de sa table encombrée de dossiers, lui désignant un vieux fauteuil de cuir tout défoncé, il s’informa aimablement :
— Que me vaut l’honneur de votre visite, Monsieur ?
Anselme s’assit et ne répondit pas tout de suite.
— Vous m’avez très mal conseillé, Macaire ! S’écria-t-il enfin en le fixant avec un regard flambant de colère. Et je viens vous trouvez afin de trouver une autre solution à cette situation impossible !
Macaire devina la rage sourde de l’homme et il en fut effrayé, car il n’ignorait pas où il pouvait en arriver en de tels moments. Aussi lui adressa-t-il son plus aimable sourire en disant :
— Oh ! Vous seriez donc déçu de moi, Monsieur le marquis ?
— Diable ! Rugit l’autre. Cet ignoble individu auquel vous m’avez adressé mériterait d’être pendu, car il m’a pratiquement ruiné !
Macaire tressaillit et baissa les yeux.
— Vous devez exagérer, cher Monsieur, protesta-t-il humblement. Je comprends très bien qu’il vous soit pénible de payer de si gros intérêts, mais vous savez aussi bien que moi combien il est difficile d’obtenir un prêt important. D’autre part, ce cas, était tellement urgent que je n’ai pu trouver que cette personne capable de fournir une somme pareille.
— Evidemment, reconnut Anselme dont la colère ne s’apaisait pas, mais je suis curieux de savoir quelle a été votre commission dans cette belle affaire ?
— Oh ! Monsieur le marquis !... Protesta douloureusement l’usurier.
— Oui, vous m’avez odieusement saigné ! Rugit Anselme exaspéré ; et au moment où je me rendais chez cette sangsue avec l’intention de lui payer la somme exigée, une véritable révolte s’est emparée de moi ! Il est injuste de subir d’aussi humiliantes exigences, entendez-vous Macaire !
L’usurier répondit par un geste vague de la main et un lourd silence tomba dans la pièce. Mais comme le nouveau venu continuait à se taire, « oncle Judas » murmura timidement :
— Que désirez-vous donc me demander, Monsieur le marquis ? Pour ma part, je vous conseille de vous acquitter de cette dette et de ne plus y penser ensuite, car il ne vous sera pas difficile de vous remettre vite de cet ... ennui, puisque vous pensez toucher sous peu les très gros bénéfices des placements faits récemment.
— Je reconnais, répliqua Anselme, toujours fort irrité, que ce prêt m’a tiré d’ennui, mais j’étais tellement pris à la gorge que je n’avais pas réalisé alors l’énormité des intérêts pour cette sordide opération !
— Et alors ? Risque Macaire.
— Alors et puisque le moment est venu pour moi de m’exécuter, je crois qu’un nouvel arrangement pourrait être envisagé, malgré tout !
— Et quel serait-il ? Questionna Macaire, l’air étonné. Renierez-vous votre signature ? Je me permets de vous le déconseiller fortement, car votre reconnaissance serait protestée et de très graves ennuis s’ensuivraient pour vous !
— Je le sais, répondit Anselme, redevenu soudain tout à fait maître de lui, et c’est pourquoi je suis venu ... j’exige, entendez-vous ? J’exige que vous me sortiez d’embarras, vous ! Sinon ...
Macaire se garda de souffler mot tout d’abord, puis murmura timidement :
— Je tiens à vous faire remarquer, Monsieur le marquis, que lorsque vous êtes venu ici, désespéré et accablé, je me suis limité à vous adresser à cette personne en vous disant que je déclinais toute responsabilité et ...
— Oui, oui, interrompit Anselme, mais à présent je viens vous demander de m’aider à nouveau !
— Vous avez donc encore besoin d’argent ? S’informa le triste sire, stupéfait. Dans ce cas, il m’est tout à fait impossible de vous satisfaire !
— Ce n’est pas cela, le rassura le marquis d’Evreux, mais il faudrait trouver une solution plus raisonnable pour faire face à cette échéance avec beaucoup moins que cinq millions. J’en propose la moitié à ce maudit usurier, et j’estime que ce serait encore une magnifique affaire pour lui ! Il m’a avancé deux millions contre une reconnaissante de cinq millions ! Je refuse de me soumettre à une telle exigence !
Macaire plissa les yeux, joignit les mains avec émotion puis répondit :
— Je comprends, et j’approuve votre désir, Monsieur le marquis, et la somme que vous proposez me parait tout à fait suffisante. Mais je doute fort que cette personne partage mon avis. Il faut admettre aussi qu’il courait de très gros risques en vous donnant satisfaction.
— Et quels étaient donc ces risques ? Questionna Anselme en s’agitant dans son fauteuil.
— Très gros, je le répète ! Affirma Macaire. A cause de vos spéculations, vous vous êtes placé dans l’impossibilité de disposer d’un seul sou. Et c’est pour cette raison qu’en vous avançant cet argent, mon ... ami courait le danger de ne plus le revoir. Et que feriez-vous si vos spéculations échouaient ?
— Je vous prie de ne pas envisager pareille éventualité ! S’écria le marquis furieux de nouveau. Il faut que vous m’aidiez, Macaire, pour conclure cette transaction. Je payerai deux millions et demi en échange de la reconnaissance et vous aurez une très grosse récompense si vous arrivez à obtenir cet arrangement.
Un sourire plein de cupidité éclaira le visage de l’usurier. Evidemment, cette perspective le ravissait. Pourtant, il demanda, l’air hésitant :
— Combien m’offririez-vous si j’acceptais d’intervenir ? N’oubliez pas qu’il s’agit d’une mission extrêmement délicate et que votre créancier est très entêté. Je ne sais comment je m’y prendrai pour arriver à le convaincre qu’il lui faudra se contenter de ces deux millions et demi plutôt que de courir le risque d’entamer une coûteuse procédure afin de ne pas tout perdre.
Anselme réfléchit quelques instant, puis offrit :
— Vous aurez cent mille francs, Macaire !
L’usurier fit la grimace, secoua négativement la tête et répondit :
— Non, c’est réellement trop peu et cela ne me suffit pas pour une entreprise de ce genre.
— Alors, quel serait votre chiffre ? S’informa le marquis en le fixant avec un éclair menaçant dans les yeux.
Macaire pencha la tête, se lissa le menton de la main droite, réfléchit quelques secondes, tandis qu’un imperceptible sourire errait sur ses lèvres minces et qu’Anselme le dévisageait avec mépris, attendant qu’il se décidât à répondre. Enfin l’usurier murmura :
— Monsieur le marquis, comme il s’agit d’une démarche dans laquelle il me faudra procéder avec énormément de doigté et de ruse ... et qu’en cas de réussite, vous obtiendrez un gain assez considérable, je pense pouvoir vous demandez une récompense beaucoup plus importante.
Il se tut, mais son sourire ambigu déchaîna, cette fois, la colère d’Anselme.
— Allez-vous vous décider à parler plus clairement ! Grommela le frère d’Alice avec impatience. Combien désirez-vous ?
— Cinq cent mille francs, Monsieur le marquis, répliqua l’autre très calmement et je peux vous affirmer que vous faites encore une excellente affaire !
— Cinq cent mille francs ? Répéta Anselme dont le visage s’empourpra de colère.
L’usurier ne se troubla pas pour autant.
— Je vous conseille de réfléchir quelques secondes, Monsieur le marquis, fait-il d’une voix douce et mielleuse. La somme que je vous demande peut vous sembler très élever, mais en réalité, c’est fort raisonnable, car mon intervention vous fera réaliser un bénéfice de deux millions.
Mais il s’empressa d’ajouter en remarquant l’expression menaçante du visage d’Anselme :
— Toutefois, si vous jugez que c’est trop, vous pouvez demander à quelqu’un d’autre ou essayer vous-même de vous entendre directement avec l’intéressé.
Le visage crispé, d’Evreux réfléchissait fébrilement.
L’usurier était une franche canaille et ses prétentions réellement excessives ; cependant, il était le seul à pouvoir l’aider à conclure cette transaction ...
Mais il était fort désagréable à Anselme de débourser une telle somme.
— Naturellement, Monsieur le marquis, poursuivit très aimablement Macaire, je ne vous ai pas encore fait observer que ma démarche pourrait aussi échouer. Dans ce cas, j’en serais très contrarié, car la personne en question me retirerait sa confiance pour l’avenir. Voilà ce qui me pousse à vous demander une somme aussi forte. Je ne puis courir un tel risque sans avoir une juste compensation.
Anselme comprit que toute discussion serait inutile. Il soupira et répondit, résigné :
— C’est entendu ! Vous aurez ce que vous me réclamez, à la condition naturellement, d’obtenir le résultat escompté.
— Je vais de ce pas aller voir cette personne, annonça Macaire et dès que j’aurai quelque chose de positif, je vous préviendrai. Désirez-vous que je me rende chez vous, Monsieur le marquis ?
— Non, je n’y tiens pas, répondit aussitôt Anselme. Dites-moi plutôt quand je pourrai, moi, revenir ici.
— Voyons ... Il est à présent onze heures du matin. J’ai besoin de quelques heures, répondit Macaire en fixant son bracelet montre ... Cinq heures de l’après-midi vous conviendrait-il ?
— Entendu, je serai ici à cinq heures précises, confirma le frère d’Alice.
— N’oubliez pas que je peux très bien ne pas réussir ! Le prévient le misérable.
— Je le sais, grogna le marquis, mais si vous tenez à gagner cet argent, employez le maximum de persuasion et faites de votre mieux.
— Je ferai l’impossible ... Soyez-en sûr ... Dans l’éventualité d’une réussite, il sera prudent que vous ayez cette somme sous la main
Le marquis haussa les épaules et, posant une main sur la serviette qu’il avait gardée sur les genoux, il déclara :
— L’argent est là, soyez tout à fait tranquille, Macaire. Je vous verserai votre commission aussitôt que j’aurai réglé les deux millions et demi et récupéré ma reconnaissante de dette.
— Je vais essayer de vous satisfaire, plus encore, promit l’usurier en souriant ; si l’intéressé accepte cette transaction, je le réglerai moi-même, contre remise de votre papier et je vous le restituerai contre un versement de trois millions.
Les deux hommes se séparèrent sur ces dernières paroles, sans échanger de poignée de main.
Macaire ne manifesta aucun étonnement de ce manque d’égards, et reconduisit son très distingué visiteur jusqu’à la porte de sa maison.
Quelques secondes après le départ du frère d’Alice, Paul Macaire revint dans son bureau en se frottant les mains de satisfaction.
— Eh bien ! Voilà une autre excellente affaire qui me coûte le minimum de peine ! Murmura-t-il, les yeux brillants de joie. Je suis certain que le créancier de Monsieur le marquis sera ravi de récupérer son argent et se contentera de ce que lui propose ce dernier. D’ailleurs, je m’efforcerai de lui faire comprendre que cela vaut mieux que de tout perdre ou d’entamer une procédure coûteuse et sans doute interminable ...
Pendant ce temps Anselme était rentré chez lui et s’était enfermé dans son bureau, ordonnant auparavant à son valet de chambre de ne le déranger sous aucun prétexte.
— Et si Mademoiselle désirait vous voir ? Objecta le domestique.
— Vous lui direz que je suis très occupé, répondit Anselme, et que, à moins de quelque chose de très important, je ne puis la recevoir.
Le valet de chambre s’éloigna.
Le marquis d’Evreux s’enferma à double tour, s’installa dans le confortable fauteuil de cuir placé devant son bureau et commença à élaborer quantité de projets, tout en fumant cigaretter sur cigarette. Il n’était pas trop mécontent de l’entrevue avec l’usurier et il comptait sur son habileté pour transiger. Certes, Macaire lui avait demandé une très grosse somme, mais ceci, en somme, représentait une sorte de garantie pour la conclusion favorable de cette affaire délicate.
Dans quelques heures, il saurait si l’autre individu avait accepté la proposition. Dans l’affirmation les trois millions versés, il pourrait disposer de la somme assez appréciable de deux millions.
Anselme ne songeait nullement qu’il serait juste et normal de sa part de rembourser tout de suite cet argent à sa sœur. Il préférait oublier le prêt qu’elle lui avait consenti et faisait mille projets pour le remploi immédiat de ce « bénéfice » inespéré.
Dans l’état actuel de ses finances, même possesseur d’un immense patrimoine par suite de son héritage, ces deux millions représentaient sa sauvegarde, car, en attentant de pouvoir dégager les grosses sommes inverties dans diverses affaires et spéculations plus ou moins hasardeuses, il pourrait avec cela faire face à l’avenir immédiat sans trop se tourmenter.
Il fixa en souriant la serviette de cuir qu’il venait de déposer sur un coin de son bureau ; elle enfermait toujours les cinq millions d’argent liquide qui, hélas ! Avant le soir, seraient réduits à deux ... et encore si tout marchait bien !
Toujours continuant à faire des projets, le marquis resta enfermé dans on bureau qu’il ne quitta même pas pour déjeuner, préférant se faire servir un sandwich par son valet de chambre.
A quatre heures un quart, dévoré d’impatience, il sortit de chez lui et se dirigea de nouveau vers la demeure de Paul Macaire.
Il ne s’attendait pas à l’y trouver car il était fort en avance ; pourtant, ce fut l’usurier lui-même qui vint lui ouvrir. A sa vue, il se sentit pâlir, car il supposa immédiatement que Macaire n,’avait pu conclure l’affaire en question. Mais « oncle Judas » l’accueillit avec un tel sourire que ses appréhensions s’effacèrent sur-le-champ.
— Entrez, Monsieur le marquis, pria-t-il en poussait la porte de son bureau, je crois avoir une bonne nouvelle à vous annoncez ...
Le cœur d’Anselme d’Evreux battit à coups précipités. Il pénétra dans la pièce et déposa sa précieuse serviette sur le bureau de Macaire.
— Eh bien ? S’écria-t-il en adressant un regard plein d’impatience à l’usurier, que vous a répondu cet homme ? Est-il disposé à accepter mon offre ?
Macaire eut un sourire énigmatique.
— Oui et non, murmura-t-il.
Le marquis le dévisagea, étonné et irrité à la fois.
— Que voulez-vous dire ?
— Voilà reprit Macaire ; cette personne accepterait, mais à la condition d’obtenir cinq cent mille francs de plus.
Le visage du visiteur s’empourpra de colère.
— Jamais ! Déclara-t-il énergiquement ; Je n’entends pas lui verser un sou de plus. Tant pis pour lui s’il refuse ! Pour ma part j’ai longuement réfléchi et je suis décidé à courir le risque de voir cette reconnaissance protestée.
— Vous avez grand tort, Monsieur le marquis ! Reprocha doucement l’usurier. Il ne s’agit que d’une différence de cinq cent mille francs. Et il vous restera un beau million et demi d’argent liquide, alors que vous auriez dû débourser le tout.
Sans un mot, le frère d’Alice saisit sa serviette et se dirigea vers la porte. Macaire osa l’arrêter et le saisit par un bras.
— Je vous en prie, Monsieur le marquis ! Supplia—t-il. Ne mme faites pas un tort pareil ! Après tout, j’ai travaillé de mon mieux dans votre intérêt. Si cette personne n’a pas voulu accepter, je n’y suis pour rien !
— De plus si vous refusez de payer cette dette, jamais plus je ne pourrai conclure une affaire avec lui !
Le marquis le fixa, réfléchit rapidement, puis questionna :
— Dites-moi, Macaire, ne seriez-vous pas vous-même ce mystérieux prêteur ?
L’homme sursauta et leva sur Anselme un regard stupéfait.
— Oh ! Monsieur le marquis, comment pouvez-vous supposer une chose pareille ?
Anselme haussa les épaules.
— Il n’y aurait rien d’extraordinaire à cela fait-il sèchement, car je n’ai jamais vu ce fameux personnage ! C’est vous qui vous êtes continuellement chargé de me servir d’intermédiaire. C’est à vous que j’ai toujours remis les papiers qui m’avaient été réclamés et vous encore qui m’avez versé l’argent prêté !
L’usurier eut un imperceptible moment d’embarras, puis il hocha la tête en souriant.
— C’est exact, Monsieur le marquis, reconnut-il, mais cela ne veut pas dire que je suis la personne en question. Et puis, je vous avais prévenu d’avance qu’elle désirait n’être ni vu ni connue. A cette époque-là, vous ne m’avez avancé aucune des suppositions que vous faites aujourd’hui.
— Evidemment ... Alors, je m’en moquais, bougonna le marquis avec un geste de détachement ; il me suffisait d’obtenir l’argent dont j’avais besoin. Ne parlons plus de tout ça, je vous en prie !
Il chercha de nouveau à s’en aller mais Macaire le retint.
— Vous êtes vraiment décidé à ne pas tenir vos engagements, Monsieur le marquis ? Demanda-t-il avec inquiétude. Et vous ne craignez pas de renier votre signature, vous, marquis d’Evreux ?
Ce dernier argument dut être d’un grand poids, car, après une courte hésitation, Anselme céda enfin.
— Vous avez raison ! Soupira-t-il. Je vais vous remettre ces trois millions et demi ...
Revenant vers le bureau, il y posa la précieuse serviette l’ouvrit et en sortit plusieurs paquets de billets de banque qu’il compte avec le plus grand soin.
— Voici la somme exigée. Payez les trois millions et gardez pour vous votre commission. Mais faites-vous remettre ma reconnaissante, surtout, recommanda-t-il à Macaire, je reviendrai le chercher demain.
Un éclair de joie cupide brilla dans les yeux de l’usurier ...
( A SUIVRE 22 MAI )
