MOINEAUX SANS NID N° 136
Un peu avant l’aube, les deux malfaiteurs
regagnèrent la maison du « Boiteux ».
Ils avaient longuement erré dans Paris pour faire perdre leur trace à la police et les empêcher de découvrir leur refuge.
Heureusement pour eux, aucun de ces deux agents ne les connaissait, bien que « Le Boiteux » fût loin d’être ignoré par pas mal d’agents du quartier. Ils regagnèrent enfin leur logis, épuisés maudissant leur malchance et Pierrot aussi, qui, par son intervention, démolissait leurs projets.
— Que faire à présent ? Demanda le complice au « Boiteux » dont le visage était plus sombre que de coutume.
— Le sale gosse ! S’écria l’autre. Il a tout gâché ! Je ne sais que faire ... Impossible en tout cas de quitter Paris pour le moment, car nous serions immédiatement reconnu et arrêtés. Nous ne pouvons qu’attendre !
— Et qu’allons-nous faire de la petite ? S’enquit son complice avec inquiétude.
— Nous sommes forcés de la garder enfermée avec nous, répondit « Le Boiteux ».
— Ca me parait très imprudent, fit observer son interlocuteur, car si on découvrait notre domicile, on l’y trouverait, nous ne pourrions alors nier l’agression de la rue de l’Ourq.
— Je ne sais à qui la confier, murmura « Le Boiteux », très ennuyé.
Tous deux se turent, réfléchissant à la solution de cette nouvelle et très grave situation.
— Je pense, reprit le complice, que l’unique solution pour nous serait de l’emmener à la campagne très loin d’ici, et de l’y laisser.
« Le Boiteux » proféra un horrible juron.
— Ne dis pas de pareilles crétineries ! S’exclama-t-il avec colère. Ne comprends-tu donc pas qu’elle irait nous dénoncer tout de suite ? Et puis, n’oublie pas qu’elle représente pour nous une vraie mine d’or et que nous ne devons nous en séparer à aucun prix !
— Alors, trouve où la cacher ! Répliqua l’autre avec mauvaise humeur, car elle ne peut rester ici. Pour le moment, attendons de connaître le résultat de ce qui nous est arrivé cet après-midi. Peut-être – et parce qu’ils n’ont pu nous rejoindre – ces maudits agents n’auront pas fait de rapport nous concernant au commissariat.
— Pierrot y remédiera, suis-en certain ! Affirma rageusement « Le Boiteux »
— Je ne le crois pas, déclara son complice, car ces gamins des rues ont peur des policiers et savent que leur premier geste sera de les arrêter !
— Alors reprit « Le Boiteux » un peu réconforté, nous pouvons essayer de prendre le train et de partir pour Barcelone ... (Mais il s’interrompit brusquement, réfléchit et ajouta) : Non, non ! Il vaut mieux demeurer cachés encore pour le moment, car hélas ! On ne me connaît que trop !
Mireille qui dormait dans la pièce voisine, fut réveillée par les voix des deux hommes. Elle bondit hors de son lit, s’habillant vivement et les rejoignit.
— Ah ! Te voilà, toi ! S’écria « Le Boiteux », l’air furieux. Ton bon ami Pierrot vient de nous jouer un bien vilain tour et tu peux lui en être reconnaissante !
— Mais que vous avez donc fait Pierrot ? Murmura-t-elle déconcertée.
— Oh ! Rien ... ou presque ! Reprit l’autre avec rage. Il nous a tout bonnement dénoncés comme les agresseurs de « l’Araigne » et, à présent, il nous est impossible d’aller immédiatement à la recherche de ta mère.
L’enfant le dévisagea de ses grands yeux clairs et si purs puis déclara :
— Ce n’est pas vrai ! Pierrot ne peut pas avoir fait quelque chose pour me nuire.
— Je te jure, pourtant, qu’il a fait ce que je viens de te dire ! Affirma sèchement « Le Boiteux » et à présent, tu resteras enfermée ici jusqu’à ce que ta mère vienne t’y chercher !
— Vous mentez ! Accusa la fillette. Pourquoi essayez-vous de me tromper ! Quel mal vous ai-je donc fait ?
Un coup de poing terrible asséné par « Le Boiteux » sur la table fit sursauter la pauvre Mireille.
— je ne mens pas, petite ! Hurla-t-il. Je t’ai enlevée à « l’Araigne » pour conclure une affaire, et je voulais te rendre à ta mère moyennant finance, c’est tout ! Et je t’affirme qu’il est de ton intérêt de te ranger de notre côté !
— C’est vrai, renchérit son complice. Aie confiance en nous, Mireille et si jamais la police venait ici et t’interrogeait ne dis surtout pas que c’est nous qui t’avons prise à la mère Picquet.
— Il a raison ! S’écria « Le Boiteux » qui venait d’avoir une idée, car si tu dévoiles que nous sommes les agresseurs de la rue de l’Ourq, nous ne pourrons plus aller parler à ta mère et lui révéler que tu es sa propre fille, vendue par Marigny à cette vieille sorcière. Comprends-tu à présent ?
L’enfant était perplexe ; ces paroles la bouleversaient. Elle répondit après quelques secondes de réflexions :
— Alors, qui devrais-je accuser ?
— Deux inconnus, expliqua « Le Boiteux ». Oui, deux hommes que tu ne connais pas et qui, après avoir dérobé l’argent de la vieille, t’ont emmenée avec eux. Puis ils t’ont abandonnée dans la rue, et comme tu ne voulais pas retourner chez « l’Araigne » et que tu m’as rencontré par hasard, tu m’as demandé asile. As-tu bien compris ? De cette manière, tout pourra s’arranger et dans quelques jours tu retrouveras ta maman. Je te jure, Mireille, que je ne te trompe pas !
Voyant que l’enfant se méfiait encore, il ajouta :
— Réfléchis bien à ce que tu fais et dis-toi que, sans nous, tu ne pourras jamais prouver que mademoiselle Labeille est ta vraie mère !
Pâle d’émotion, la fillette demanda :
— Et vous le prouverez, vous ?
— Certainement ! Autrement, pourquoi nous serions-nous fourrés dans de tels draps ! Songe aussi à ce que va nous coûter ce voyage en train pour aller en Espagne ; les hôtels, les restaurants et tout ce qui s’en suit.
— Eh bien ! Décida Mireille avec résolution, je ne dirai pas que c’est vous, mais vous me laisserez m’en aller d’ici !
— Ca non ! S’exclama « Le Boiteux ». Tu n’iras pas t’exhiber dans la rue. Sois patience. Ici, tu ne manqueras de rien.
— Je veux pourtant revoir Pierrot, déclara la petite fille avec fermeté.
— Pour que « l’Araigne » te reprenne ? Lui fit observer le misérable en hochant la tête. Et cela arrivait, tu sais qu’elle te renverrait mendier.
— Non ! Répliqua Mireille, car elle m’a bien juré que ce manège ne se renouvelable plus jamais !
— Et tu crois aux promesses de cette affreuse mégère ? Demanda « Le Boiteux » en riant avec ironie.
— Et pourquoi devrais-je vous croire plus qu’elle ? Dit la fillette.
Les deux misérables échangèrent un regard stupéfait.
Tout d’abord stupéfaits par ce revirement tellement inattendu, mais il se domina et reprit avec chaleur :
— Ecoute,petite ;ilnedoitt’arrivéaucunmal !Dit« LeBoiteux ».« L’Araigne »entendagircommenousnousproposonsdelafaireavectoi.Maisavecladifférencequecettevieillefemmeestincapabled’entreprendrelevoyageenEspagneetqu’elleattendraleretourdemademoiselleLabeille,cequipeutencoredurerpasmaldetemps,tandisquemoi,jepartiraidèsdemainpouressayerdeladécouvrir.
Cette réponse sembla ébranler la petite fille.
La vérité inspira confiance, même dite par un bandit. Mireille sentait que, ces deux hommes ne mentaient pas, et la merveilleuse perspective qu’ils lui faisaient entrevoir fit pencher la balance en leur faveur.
— Si vous désirez que la police ne vous accuse pas de ce vol, leur demanda-t-elle, il me suffira de déclarer que vous n’êtes pas les hommes qui sont venus chez « l’Araigne », n’est-ce pas ? C’est bien ça ?
— En effet, si tu parles ainsi, personne ne cherchera plus à nous poursuivre ! Affirma le complice du « Boiteux ».
— Si j’étais sûr que tu ne nous trahisses pas ... reprit l’autre.
— Je vous le jure ! Promit l’enfant avec élan. Je dirai que les hommes, qui ont commis cette agression, n’étaient tout à fait inconnus. Tandis que je vous connaissais très bien tous deux et que, par conséquent ça ne pouvait pas être vous autres !
— Prends garde ! La menaça du doigt « Le Boiteux » Si jamais tu nous trompais, je t’affirme que tu passerais un mauvais quart d’heure ... Je serais capable de te tuer, je crois !
Et Pierrot subirait le même sort, ajouta le complice.
— Je vous jure sur mon amour pour ma mère de faire tout ce que vous voudrez ! Promit l’enfant.
— Pour commencer, tu vas nous donner ton adresse, afin que nous puissions te joindre, ajouta « Le Boiteux ».
— C’est au quatorze, rue Mignotes. Vous pouvez aussi me trouver au métro de la Porte de Pantin, où nous travaillons tous les jours, Pierrot et moi !
— N’oublie pas ce que tu as à dire, recommanda encore le bandit.
— Je n’oublierai rien !
— Tu diras aussi qu’après t’avoir gardée enfermée chez eux, ces voleurs t’ont emmenée en auto, les yeux bandés. Puis ils t’ont fait descendre, te menaçant de te tuer si tu retirais ton bandeau.
— Je dirai tout ce que vous voudrez ! Affirma Mireille.
— Ensuite, continua « Le Boiteux » qui modifiait légèrement son plan primitif, puisqu’il consentait à libérer l’enfant, ils s’en allèrent. Toi, tu n’as pas osé retirer ton bandeau pendant encore un bon moment. Puis, n’entendant aucun bruit, tu l’as enlevé et tu as constaté alors que tu te trouvais toute seule en pleine campagne, sur le bord d’une grande route. Tu as regagné Paris ensuite, après avoir marché pendant des heures et des heures ... As-tu bien compris ?
— Oui, Monsieur, n’ayez crainte ; je répéterai très exactement tout ce que vous venez de me dire.
— Et tu ne dévoileras la vérité à personne, même pas à Pierrot ! Autrement, nous serions perdus, mais je te tuerais auparavant sans aucune pitié ! Menaça de nouveau « Le Boiteux » en la fixant avec des yeux terribles.
— Je vous jure que jamais personne n’en saura rien ... à moins que ...
— A moins que quoi ? Coupa « Le Boiteux » ahuri et furieux.
— ... à moins que vous ne m’ayez menti au sujet de ma mère ! Conclut très courageusement Mireille.
— C’est la pure vérité, je te le jure et tu ne tarderas pas à t’en apercevoir ! S’exclama la canaille.
— Quand ? Demanda la fillette avec une évidente impatience.
— Dans une quinzaine de jours tout au plus, affirma « Le Boiteux ».
— Alors, je peux m’en aller à présent ? Demanda la petite fille, satisfaite.
— Attends ! Il faut auparavant nous assurer que nul ne peut te voir. Toi, reste auprès d’elle pendant que je vais aller inspecter les environs et m’assurer que les parages sont tranquilles ...
... Quelques minutes plus tard, Mireille se retrouvait dans la rue, ravie et toute heureuse à l’idée de rejoindre son cher Pierrot.
Elle se dirigea vivement vers le petit logement de Valérie, et, le cœur battant à tout rompre, elle frappa à la porte de leur « maison » ...
( A SUIVRE LE 7 MAI )
