MOINEAUX SANS NID N° 122
Lorsque le marquis d’Evreux pénétra à
l’intérieur du café le patron reprochait à Valérie d’avoir laissé entrer un garçon aussi jeune que Pierrot, et ce fut la raison pour laquelle il ne remarqua pas tout de suite l’arrivée
d’Anselme.
Avant de s’installer à une table, le nouveau venu demanda à l’une des serveuses :
— Mademoiselle, pouvez-vous me dire, s’il vous plait, quelles sont les tables dont s’occupe Valérie ?
La femme leva vers lui un regard stupéfait.
— Mais Monsieur, répondit-elle, nous n’avons pas de barman de ce nom dans cet établissement.
— Ah !... Alors, comment se nomme la jeune femme qui se trouve en ce moment juste à l’autre bout du comptoir ? Reprit le marquis sans s’émouvoir.
— Vous voulez parler de la nouvelle ? Elle a été engagée tout juste aujourd’hui. Je crois qu’elle s’appelle Lucie.
— Très bien ! Merci ... Où sont donc les tables qui lui ont été attribuées ? Demanda de nouveau Anselme.
Ce fut de très mauvaises grâce que l’interpellée lui donna le renseignement requis. Aussitôt, le marquis d’Evreux alla s’asseoir à l’une des tables libres au coin désigné.
Valérie le reconnut tout de suite, et un imperceptible mais désagréable tremblement la secoua de la tête aux pieds ; il l’avait donc découverte !
Elle avait la certitude que cette nuit même, elle perdrait sa place et, une fois de plus, se trouverait à la rue, sans savoir comment gagner son pain, ni pouvoir trouver ailleurs un nouvel emploi.
De plus constater qu’Anselme avait été laissé en liberté, la stupéfiait et l’indignait. Tant de pauvres malheureux moisissaient en prison pour les choses insignifiantes, telles que d’avoir dérobé un peu de pain alors que ce misérable fratricide jouissait de sa liberté comme tout honnête homme !
« Jen’aiqu’àassurermonservicesansm’occuperd’autrechose »seditl’infortunéejeunefemmeensedirigeantverslatabledumarquis.Unesecondeplustard,elleluidemandait :
— Vous désirez, Monsieur ?
Anselme commanda une fine à l’eau, puis, souriant avec cynisme à la jeune serveuse, il ajouta :
— Je constate avec grand plaisir, que vous avez trouvé une occupation qui vous sied à ravir, ma chère.
La pauvrette ne répondit pas.
Elle se dirigea rapidement vers le comptoir pour demander la consommation, dissimulant sous un sourire figé la frayeur et la contrariété d’une telle visite.
Elle revint ensuite vers la table du marquis, et posa devant lui, verre seau à glace et bouteille d’eau gazeuse sans lui adresser un seul regard.
— Ainsi, vous voilà, barman, constata Anselme, non sans ironie.
La pauvre Valérie réussit à se dominer, puis murmura tout bas :
— Je vous prie de ne pas me retenir. On pourrait me renvoyer.
Anselme sourit et reprit d’un ton goguenard :
— Ne vous tourmentez pas à ce sujet, car je peux très bien vous offrir cent fois mieux.
Les yeux de Valérie étincelèrent de colère. Elle répliqua d’une voix cinglante :
— Laissez-moi tranquille ! Vous n’ignorez pas le mépris que je vous porte !
Et, lui tournant le dos, elle s’empressa d’aller s’occuper de clients qui venaient de s’installer à une table voisine.
Le marquis la suivit du regard ; décidément, il la trouvait de plus en plus belle et désirable. Il ne parvenait pas à la quitter des yeux, se rongeant de jalousie en la voyant continuer à bavarder et rire avec les nouveaux arrivés ; il manifestait une si visible agitation qu’il finit par attirer l’attention de quelques consommateurs et fut ainsi très vite reconnu.
— La nouvelle débute bien ! Remarqua l’un d’eux en jetant un œil sur Valérie. Dès ses premières journées du travail ici, elle a fait la conquête d’un des hommes les plus riches et des plus en vue de Paris !
Les autres serveuses elle aussi, ne savaient dissimuler leur dépit : il était évident que cet élégant client s’était toqué de leur compagne.
Tard dans la soirée, le marquis demeura assis à sa table, absorbant consommation sur consommation que Valérie lui servait silencieusement. S’il lui adressait la parole, elle répondit à peine en faisait semblant de ne pas l’entendre ... et les heures passaient, mais le marquis ne s’en allait pas.
« Ilattendprobablementquej’aifinimonservicepourmeparlerdanslarue »sedisaitlapauvrefemme.
L’heure arriva de fermer l’établissement. Le marquis demanda l’addition qu’il régla avec un billet de cent nouveaux francs.
— Gardez le reste, dit-il en souriant à Valérie.
— Jamais de la vie ! Protesta-t-elle en devenant écarlate. Je ne veux accepter aucun pourboire de vous.
— Alors, jetez cet argent !
— Non ! Reprenez-le ! S’écria-t-elle en posant la monnaie sur la table.
Mais le marquis quitta sa place sans la ramasser, tandis que la jeune femme regagnait le comptoir en haussant les épaules.
— Pourquoi avez-vous laissé votre pourboire ? Lui demanda le patron de l’établissement.
— Parce que je ne veux rien accepter d’un criminel ! Répliqua sèchement la nouvelle barman.
— Cela ne vous regarde pas, observa sévèrement l’homme. Dans un bar, nous ne pouvons porter aucun jugement sur mes clients, ni exiger d’eux des certificats de bonne conduite.
— J’ai des raisons personnelles de ne rien accepter de ce monsieur, ajouta la pauvre enfant.
— Ces raisons n’existent pas ici, coupa brusquement son interlocuteur, et j’exige qu’un tel incident ne se renouvelle pas.
Valérie ne se laissa pas intimider et répondit avec fermeté :
— Cela recommencera inévitablement avec cet homme, Monsieur ! Je le servirai comme tout le monde, mais je n’accepterai jamais de lui un sou de pourboire.
— Alors, vous ne prenez pas cet argent ?
— Non, refusa Valérie.
— Eh bien ! Il sera partagé entre vos collègues. Elles vont souhaiter que de nombreux clients comme celui-là fréquentent mon bar !
Un peu après deux heures du matin, Valérie quitta l’établissement et trouva comme elle le supposait, Anselme l’attendant dans la rue.
— Pourquoi me témoignez-vous tant de haine, Valérie ? Lui demanda amèrement le conte d’Evreux, dont les yeux brillaient d’admiration et de désir.
— Comment osez-vous encore me poser une telle question ? S’écria-t-elle durement. Je vous ai déjà prié de me laisser en paix.
Il secoua négativement la tête :
— Oh ! C’est impossible ! Protesta-t-il avec entêtement. Vous savez combien je vous aime malgré le mal que vous avez essayé de me faire par vos accusations.
— Elles n’auront servi à rien, puisque vous êtes toujours libre. Mais n’avez-vous pas honte de vous montrer en public après ce que vous avez fait, alors que le corps de votre frère vient d’être à peine déposé dans la tombe.
— Mieux que quiconque, vous savez pourquoi ce malheur est arrivé.
— Bien sûr que je le sais, répliqua-t-elle, méprisante, et c’est pourquoi je vous prie de ne plus jamais vous présenter devant moi !
— Ne comprenez-vous pas que, si je ne vous rends pas le mal que vous avez essayé de me faire, c’est parce que je vous aime trop ! Poursuivit le marquis avec élan.
— Taisez-vous ! S’exclama-t-elle. Vous me répugnez plus encore en parlant ainsi.
— Je le vois bien, soupira Anselme, et je reconnais que cet amour est monstrueux ... Cela devrait, d’ailleurs, vous faire comprendre à quel point il est puissant !
— Il est odieux ! Déclara la jeune femme, furieuse. Partez ! Allez vous mettre à l’abri car je vous avertis très loyalement que tout sera découvert sous peu ... Et le véritable fils de votre oncle saura démasquer le misérable que vous êtes.
Anselme sourit et haussa une fois de plus les épaules ;
— C’est déjà fait, fit-il, et je suis même prêt à lui céder ce qui lui revient. Vous m’avez très mal jugé, Valérie, je vous l’affirme.
— Et moi, je vous préviens que, si vous ne vous en allez pas immédiatement, j’appelle un agent !
— Cela ne m’empêchera pas de vous répéter, continua le marquis en souriant, que c’est par amour pour vous que j’ai commis ce crime et je défendrai cet amour à tout prix. Vous êtes maintenant prévenu, vous aussi, n’est-ce pas ?
— Merci ! Répliqua-t-elle, sarcastique.
— Songez plutôt à ce qui vous guette, reprit Anselme, vous venez de vous engager dans une voie dangereuse. Pour le moment vous êtes barman, et presque uniquement en contact avec des hommes qui ne vous ménagent ni leurs compliments ni l’exposé de leurs désirs. Ils vous pervertiront ... Vous aurez fatalement des amants et vous finirez par tomber très bas.
La jeune femme le foudroya du regard.
— Et quoi encore ? Lui demanda-t-elle, indignée.
— Oh ! Rien ! Je voulais simplement vous dire que vous pouvez éviter un tel désastre, acheva-t-il avec le plus grand calme.
— Et vous accordant mes faveurs, n’est-ce pas ? Précisa-t-elle avec ironie.
— En plus de mon amour, je vous donnerai tout ce qu’une femme peut désirer sur terre : luxe, plaisirs, etc ...
— Mais puisque vous ne possèderez plus rien et que vous serez forcé de tout restituer à Pierrot, coupa-t-elle vivement.
A ces mots il la fixa, perplexe.
— Pierrot ? Demanda-t-il, quel Pierrot ?
— Votre cousin, le véritable fils de Julien Delorme ... Alors, n’essayez pas de faire miroiter à mes yeux ce que vous me pourrez jamais me donner !
— Ne parlez pas ainsi ! Vous ignorez tout ce qui peut encore se passer et ...
— Je le sais très bien, au contraire, interrompit-elle car cet enfant n’est plus tout seul dans l’existence. Je l’aiderai. Et vous n’ignorez pas que je suis capable de découvrir les secrets les mieux cachés.
— Je vous affirme que vous n’obtiendrez absolument rien, si ce n’est pas ce moyen que vous espérez vous enrichir un jour, et je vous conseille vivement d’accepter ce que, moi, je vous offre.
La jeune femme éclata d’un rire argentin, comme si ces propos l’amusaient beaucoup.
— Vous devrez pousser cette offre jusqu’au mariage, murmura-t-elle, car autrement ...
— Pour vous avoir à moi seul, je suis capable de tout ! Déclara passionnément le marquis. Que vous soyez barman, je m’en moque ! Mais pourquoi tenez-vous tellement au mariage ?
Un indéfinissable sourire flotta sur les lèvres de Valérie.
— Je n’y tiens pas autant que vous pouvez le croire, répliqua-t-elle ; mais qui peut m’assurer qu’une fois votre caprice pour moi satisfait, vous ne m’abandonnerez pas !
— Nous pouvons très bien régler ceci entre nous, de façon à assurer solidement votre avenir, affirma cyniquement le marquis.
— Dans ce cas, Anselme, peut-être ... dit la jeune femme. (Mais ajouta presque aussitôt) : A présent, laissez-moi. Je vais arrêter un taxi pour rentrer chez moi.
— Je reviendrai demain au bar, annonça le marquis.
— Comme il vous plaira ...
Anselme la quitta, ravi.
« Ellenetarderapasàm’appartenir »sedit-il,ens’éloignantàgrandspasdanslanuitbrumeuse.
« Quelimbécile !PensaitdesoncôtéValérieLabeille.Ilestconvaincuquejeluicéderaietilnedevinepasquejetiensàluiinspirerdenouveauconfiancedansleseulbutdedécouvrirsesintentions.Parlui,jesauraicommentparveniràdémontrerquePierrotestsonvéritablecousin ! »
( A SUIVRE LE 26 MARS )