VOTRE OPINION ET LA NOTRE 1/2
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VOTRE OPINION ET LA NOTRE
Un savant anglais a perdu ses deux mains et il endure d'atroces souffrances à la suite de dangereuses expériences de laboratoire ; il avait prévu ce résultat en poursuivant la vérité inconnue ; il a continué intrépidement ses travaux.
En Amérique l'illustre inventeur Edison est devenu aveugle ; il est amputé de plusieurs doigts ; son sang se décompose, sous l'action des rayons violets qu'il a pris pour objet de ses derniers investigations.
La science a ses martyrs comme les religions, comme les systèmes politiques, comme l'idée de liberté ou l'idée de patrie. Seul entre les créations vivantes, l'homme est capable de s'immoler lui-même ou bien de la communauté, au sentiment du devoir ou à l'orgueil du succès. Seul il est capable de considérer la mort fatale et d'y marcher délibérément. C'est par là qu'il établit sa supériorité sur les autres animaux soumis uniquement à l'instinct de la conservation.
On n'avait jamais expliqué pourquoi le rouge est la couleur arborée par les partis politiques les plus « avancés » par les adeptes du « progrès rapide ». C'est dans un laboratoire de biologie végétale qu'on a trouvé a raison.
La couleur de la lumière exerce une influence extraordinaire sur la croissance des plantes. La lumière rouge active leur développement et la lumière bleue l’arrête ; qu'on soumette à ces deux traitements une herbe ou un arbre, un jeune chêne ou une salade en colorant différemment le vitrage des serres d'expérience, on constatera que la lumière rouge triple la croissance normale du végétal et que la lumière bleue l'annule.
De même pour la maturation ce qui permet de hâter ou de retarder à volonté au moment de la consommation des fruits. Si vous êtes pressé, un châssis rouge ; si vous voulez faire des réserves, un châssis bleu.
D'ailleurs il y a des médecins qui soignent les maladies humaine par la lumière. On les eût traités jadis de charlatans ; on les écoute aujourd'hui sans étonnement parce qu'on ne s'étonne plus de rien. Et il suffit de réfléchir un instant, de faire quelques expériences sur soi-même, pour comprendre l'action de la lumière, de son intensité, de sa collaboration, aussi bien sur l'humeur que sur les fonctions vitales.
Aucune question n'est tranchée définitivement. Croyez-vous ou ne croyez-vous pas aux bienfaits de l'instruction ? Regardez-vous l'imprimerie comme une invention funeste ou comme un don précieux ? En Prusse, voici des pédagogues professionnels qui contestent l’œuvre moralisatrice de l'école. En Espagne, l'évêque de Jaca écrit et publie un livre qui s'intitule les Ravages du livre ; il soutient que « le pernicieux usages des machines d'imprimerie grandis à mesure qu'elles se perfectionnent et que le déluge d'encre empoissonnée jaillit avec l'impétuosité d'une cataracte ».
Cependant le remède est à côté du mal ; les Ravages du livre forment un volume qui sort de l'imprimerie, le bon évêque doit considérer son encre à lui contre un contre-poison.
Puisque toute thèse peut être soutenue, propagée, discutée, réfutée, les chances de la Vérité sont aussi grandes que ans les ténèbres et dans le silence ; elles seraient même beaucoup plus grandes, si l'esprit de l'homme ne flottait au gré des vents. C'est une erreur de croire que la divulgation, la diffusion des doctrines et la controverse accroissent l'orgueil de l'espèce humaine ; elles développent au contraire la tolérance et l'humilité.
Avez-vous admiré dans un Salon des Incohérents ou des indépendants, le fameux tableau qui représente un combat de nègres dans la nuit sous un tunnel ? On y voyait que du noir. Et l'on criait à la mystification. Cependant au théâtre, la scène qui a peut-être obtenu le plus de succès depuis six mois est la scène de Sherlock Holmes où l'on éteint toutes les lumières ; des ombres noires s'agitent dans l'obscurité ; le spectateur n'aperçoit plus que la lueur d'un cigare sillonnant les ténèbres ; il est ravi.
Quand on pense à tous les pauvres auteurs qui se sont fatigué les méninges, qui ont coupé des cheveux en quatre, qui ont raffiné sur la morale et sur la psychologie dans l'espoir de séduire les foules, on ressent une vive pitié. Le théâtre où les personnages prononcent le moins de paroles est le meilleur ; de là le triomphe du cinématographe. L'homme moderne est bien moins compliqué qu'il ne se l'imagine.
REVUE NOS LOISIRS DU 29 MARS 1908