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MOINEAUX SANS NID N° 110

16 Février 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

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Enseréveillantlelendemainmatin,Valériesetrouvafaceàfacedevantleterribleproblèmedupainquotidienetduntoit,problèmequilemportaitsurtouteslesautrespréoccupationssigravesfussent-elles.

Pour les enfants, cette difficulté n’existait pas ; ils étaient eux accoutumés à gagner leur vie au jour le jour ; les privations et la perspective de passer une nuit à la belle étoile ne les effrayaient pas le moins du monde.

N’étaient-ils pas deux moineaux sans nid, vivant au hasard des jours ?

Ilnenétaitpasdemêmepourlajeunefemmequiavaitgrandidansunebelleaisanceetignoraitcequesignifiaitsetrouverdanslebesoin.

Aussi ce problème, après l’expérience si douloureuse de ces tristes jours, lui paraissait insoluble, surtout se sachant repoussée de partout. Elle ne pouvait, non plus, solliciter ses anciennes relations ni leur demander appui.

Mais, comme elle s’était jurée de vaincre toutes les difficultés pour assurer l’existence des deux enfants, elle décida de changer désormais de nom en se présentant pour un emploi possible.

D’autre part, elle n’osait pas empêcher Mireille et Pierrot de continuer à gagner leur vie, n’étant pas sûre encore de subvenir à leurs besoins. Aussi, lorsque Pierrot lui déclara qu’il désirait reprendre la vente de ses journaux, elle ne s’y opposa pas ouvertement.

— Je tiens, lui dit-elle, à assurer votre existence.

— Mais puisque pour le moment, vous ne pouvez même pas le faire pour vous, objecta-t-il, comment voulez-vous vous charger de nous, pardessus le marché ?

— Je vais aujourd’hui même chercher du travail.

— Et si vous n’en trouvez pas ?

— J’en trouverai, il le faut ... Au fait, désormais, je suis pour tout le monde Lucie Martin. Ne l’oubliez pas, mes enfants.

— Très bien, mademoiselle Lucie, répondit Pierrot en riant. Pendant que vous chercherez un emploi, permettez-moi d’aller gagner ce que je pourrai afin de ne pas manquer de pain.

— Ne comprends-tu pas, mon petit, combien c’est humiliant pour moi ?... Etre entretenue par deux enfants !... Je ne vaux pas mieux que « l’Araigne » !

— Ne dites pas de choses pareilles ! Vous savez bien que c’est faux. Bientôt, nous serons tous très riches. D’ailleurs, je vous réserve une surprise sensationnelle.

— Ah ! Qu’est-ce que c’est donc ? Demanda Valérie, souriant malgré sa tristesse, à cause de l’air important de Pierrot.

— Je ne puis vous le dire encore, mais vous en serez follement heureuse toutes deux, affirma-t-il.

— Je t’en prie, dis-le moi, pria Mireille avec curiosité.

— C’est impossible. Il me faut auparavant avoir la confirmation de cette révélation ...

— Pierrot, je t’en prie, dis-le, intervint à son tour Valérie, fort intriguée.

— Non, je n’en ferai rien. N’insistez plus ! Répliqua le petit garçon.

— Jusqu’à présent, lui fit remarquer Valérie, tu ne nous as pas raconté ton entretien avec Juliette.

— Elle nous est entièrement acquise et, lorsque le moment sera venu — et il ne tardera pas longtemps — elle dévoilera tout se qu’on nous a fait à Mireille et à moi. Une fois riches, nous lui donnerons une grosse somme d’argent pour la récompenser.

Il leur rapporta alors avec force détails toute la conversation. Valérie admira l’intelligence et la finesse de cet enfant, tout aussi capable de résoudre de graves problèmes que l’homme le plus averti.

— Et maintenant que comptes-tu faire ? Lui demanda la jeune femme, impatiente de connaître ces projets.

— Tout d’abord retrouver Trinidad. Elle n’avait confié qu’elle posait pour de nombreux peintres de Montmartre.

— Ah !

— Oui, et elle m’a même dit qu’elle avait servi de modèle à ce fameux monsieur Montpellier qui a été si grossier envers nous.

— Mais en quoi cette femme peut-elle t’être utile ? Questionna Valérie perplexe.

— A des tas de choses, affirma Pierrot. Elle peut assurer elle aussi, que j’ai été enfermé dans le pavillon de chasse. Je n’ai plus une minute à perdre ! Ces canailles ne tarderont pas à savoir à qui ils auront affaire, et ils seront bien forcés de me rendre tout ce qui m’appartient, de gré ou de force ! Pour le reste ça arrivera en temps voulu ... Diable ! Il faut que je parte m’occuper de mes journaux ... C’est l’heure !

Et, pour éviter toute protestation de la jeune femme, il se précipita hors de la chambre. Mireille embrassa tendrement Valérie avant de la quitter à son tour pour aller vendre ses billets de loterie.

Brusquement, Valérie se sentit terriblement seule. Elle c’était incroyablement attachée à ces deux enfants, surtout à Mireille. Et voilà que, au lieu de les aider, de les protéger, elle était un poids bien dur pour leurs faibles épaules !

« Quellehonte !Sécria-t-elleensecachantlevisagedanssesmains.Non,celanepeutplusdurer !Jaimemieuxmeséparerdeuxtantquejenauraipasrésoluceproblème.Jesauraitoujourslesjoindreetjenelesperdraijamaisdevue,mêmeennememontrantpas,maismadignitéminterditàvivreàleurscrochets !Mondieu !Aidez-nousetprotégez-nous !Faitesquaujourdhuijepuisseenfintrouverunemploi ! »

Et la pauvre femme décida de reprendre ses pérégrinations à travers la capitale ; elle était fermement décidée à accepter n’importe quoi afin de gagner son pain.

Son premier soin fut d’acheter un journal du matin pour y lire les petites annonces. Elle commença par visiter des confectionneurs, mais ne put accepter le travail qui lui fut proposé, ne possédant ni domicile, ni machine à coudre ... Pourtant, elle devait à tout pris résoudre cette question si urgente le jour même.

Lorsqu’une femme ou un homme se trouvent dans une telle situation, nul ne peut prévoir la route qu’ils choisiront ou que, plutôt, la vie les poussera à prendre.

Ce sont des heures de l’existence qui peuvent conduire au pire ou permettre les réalisations les plus exceptionnelles, car les obstacles les plus durs et des abîmes sans font guettent l’infortunée victime.

Que deviendrait Valérie si elle ne trouvait pas un emploi lui permettant de gagner dignement sa vie ? Serait-elle contrainte à demander la charité ?

A midi la pauvre femme était épuisée, ayant vainement frappé à des nombreuses portes. De plus, la faiblesse due aux privations de ces derniers temps ne lui permettait presque plus de marcher.

Elle entra dans le premier bar venu, non loin de la place de la Madeleine, pour prendre quelque chose de chaud et se reposer quelques instants. Elle s’assit sur la banquette toute proche de la porte, très déprimée, une violente envie de pleurer lui serrant la gorge.

Une fringante serveuse, très maquillée, portant une robe noire largement décolletée et un minuscule tablier blanc, servant plus d’ornement que de protection, s’approcha d’elle.

— Que désirez-vous, Madame ? Demanda-t-elle aimablement. Nous avons du thé, du café, du chocolat, des liqueurs, et d’excellentes pâtisseries.

Valérie demanda un café et un croissant. C’était tout ce qu’elle pouvait se permettre pour ne pas gaspiller le peu d’argent qui lui restait.

Lorsqu’elle eut achevé son modeste goûter, elle demanda timidement à la jeune femme.

— Excusez mon indiscrétion, Mademoiselle, mais ... que gagnez-vous ici ?

— Cela dépend, répondit gentiment la serveuse, nullement étonnée par la question de cette inconnue. Je ne peux pas me plaindre ; j’ai un fixe de quinze cent francs par jour, et, avec les pourboires, j’arrive souvent jusqu’à quatre mille. Cependant, il y a également des journées assez creuses.

— Tant que ça ! S’exclama Valérie. Et ... est-ce très difficile d’apprendre votre métier ?

— Oh ! Pas du tout, déclara la jeune femme en riant. Le plus compliqué, c’est de savoir plaire au client.

Valérie la dévisagea, interdite, puis demanda timidement :

— Croyez-vous que je pourrais essayer ?

La serveuse la fixa avec admiration puis s’exclama avec élan :

— Vous gagnerez tout ce que vous voudrez ! Vous êtes tellement jolie !

— Oh ! Cela compte donc aussi ?

Cestleprincipal !Réponditenriantlaserveuse.Icile« Perroquet »nestguèrefréquentéquepardeshommes ;sesontlesmeilleursclients,ceuxquiconsommentleplusenlaissantdebonspourboires.Certes,ilsontdesidéesderrièrelatête,maisçanapasdimportance ;ilnefautpaslesencourager,maisleurlaissertoutdemêmeunpeudillusiondefaçonàcequilsreviennent ...jusquàcequilsaientcomprisquilsnepourrontobtenircequilsdésirentetcessentalorsdéfinitivementleurvisites.Ainsi,laclientèleserenouvelle.

— Evidemment, il faut savoir se montrer complaisante et aimable, vous comprenez, n’est-ce pas ? Après tout, ce n’est pas mal dans cet établissement et on y gagne très largement sa vie. C’est appréciable, surtout quand on a des charges de famille. Toutefois, la femme qui veut rester honnête peut l’être, comme partout ailleurs, malgré tout ce qu’on raconte. Aimeriez-vous travailler ici ?

Valérie soupira et répondit timidement :

— Si je ne peux trouver autre chose de ...

— De quoi ?

— Je veux dire un emploi plus ...

— Plus sérieux, n’est-ce pas ? Interrompit son interlocutrice.

— Oh ! Ce n’est pas ce que je veux dire ! Protesta la jeune femme en rougissant.

— Mais vous le pensez, et c’est normal, car ce bar n’a pas une très bonne réputation. Cependant, écoutez mon conseil, Mademoiselle ; jamais vous ne trouverez un emploi aussi bien payé. Sûrement, vous serez exposé ici à la vulgarité des clients, mais, dans un bureau vous auriez peut-être à subir les avances d’un chef ce qui est pire, parce qu’il peut vous renvoyer sous n’importe quel prétexte, ce qui ne se produit pas dans ce bar. Si vous avez réellement besoin de travailler et de bien gagner votre vie, engagez-vous ici ...

Elle dut s’interrompre, on la réclamait au comptoir.

Valérie resta toute songeuse à sa place. Il lui était pénible d’accepter ce genre d’emploi, mais où gagner autant d’argent et pouvoir ainsi subvenir aux besoins des deux enfants et aux siens ?

Soudain, elle aperçut un homme tout près d’elle. Il devait avoir une quarantaine d’années et paraissait très sérieux.

— Mademoiselle, commença-t-il fort courtoisement. La serveuse qui s’est occupée de vous vient de me confier que vous cherchiez du travail et que vous accepteriez peut-être une place ici ...

— Eh ... en effet, Monsieur, bredouilla Valérie.

— Je suis le propriétaire de ce bar et je pense que nous pourrions certainement nous entendre.

— C’est que ... je ne suis pas tout à fait décidée, s’excusa-t-elle.

— Alors, tâchez de le faire assez vite. Je vous garantis que, si vous êtes gênée, cet état de chose ne durera pas longtemps si vous travaillez chez moi. J’ai précisément besoin, de quelqu’un et j’ai eu aujourd’hui même plusieurs candidatures, mais de femmes connaissant déjà le métier.

— Comment, vous préféreriez une femme n’ayant pas d’expérience ? Demanda Valérie stupéfaite.

— dans mon établissement ce qui compte le plus est d’être une jolie fille, ce qui est votre cas, Mademoiselle, poursuivit-il en souriant. D’ailleurs, le métier n’est pas difficile et vous serez très vite au courant. Je vous engage tout de suite si vous en avez besoin, acheva-t-il en la fixant, espérant qu’elle répondrait affirmativement.

Mais remarquant son hésitation, il reprit très aimablement, pour l’encourager :

— Acceptez, Mademoiselle, et je vous donnerai une avance sur votre salaire, ainsi que tout ce qui peut vous être nécessaire.

Cet homme, c’était plus qu’évident, désirait beaucoup engager une aussi jolie fille, se disant avec justesse, qu’elle lui attirerait une grosse clientèle.

La proposition était très alléchante, surtout pour une femme aussi démunie que Valérie, mais c’était aussi accepter un emploi manquant de dignité selon elle.

Valérie demeurait immobile, sans mot dire.

— Ne soyez pas trop difficile, Mademoiselle, continua l’inconnu comme s’il devinait ses pensées ; chacun vit comme il peut et travailler n’a jamais déshonoré personne. L’emploi que je vous offre n’est pas du tout ce que croient bien des gens. Des « barmaids » il en existe de tous genres, et la femme qui tient à rester vertueuse peut l’être partout, aussi bien ici que dans un bureau ou même sur la scène ...

En achevant ces paroles, il s’assit en face de Valérie et reprit, de plus en plus persuasif.

— Pour les premiers temps, en attendant qu »e vous soyez tout à fait au courant, je vous paierai mille francs par jour ; ensuite, vous aurez un fixe de quinze cent francs et, avec vos pourboires, vous arriverez à vous faire des mensualités dépassant souvent cent mille francs.

Il se tut et attendit anxieusement une réponse qui ne venait pas. Plongée dans ses réflexions, la jeune femme le fixait et continuait à se taire.

— Où pourriez-vous trouver mieux ? Reprit-il essayant de la convaincre. Si vous êtes gênée et si vous avez besoin d’argent tout de suite, ne faites pas tant de façons et dites-le moi franchement, je vous avancerai ce qu’il vous faut, je vous l’ai proposé tout à l’heure. Combien désirez-vous ? Vingt mille francs vous suffisent-ils ?

Malgré son désir, Valérie n’osait accepter. Après quelques secondes, elle se décida à murmurer :

— Pouvez-vous attendre jusqu’à demain, Monsieur ?

L’homme serra les lèvres, dépité, craignant qu’elle ne changeât d’avis entre temps.

— Je vous ai déjà dit que j’ai de très nombreuses demandes. Pourtant, comme vous me plaisez beaucoup, j’attendrai jusqu’à minuit, pas une minute de plus. J’ai absolument besoin de quelqu’un immédiatement !

Le beau visage de Valérie refléta toute la satisfaction que lui causait cette réponse, et, levant sur son interlocuteur un regard lumineux et reconnaissant, elle répondit avec élan :

— Je vous remercie beaucoup, Monsieur. Cette nuit même je viendrai vous donner ma réponse.

 

( A SUIVRE LE 19 FEVRIER )

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