MOINEAUX SANS NID N° 107
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Trinidad était sortie en courant de la grange sans avoir remarqué la présence de Pierrot. Elle se doutait bien que l’aubergiste ne tarderait pas à prévenir avec les gendarmes ; aussi pressait-elle le pas, habituée à de longues marches sur la route.
Elle avait décidé de quitter José, au risque même de perdre la vie, et elle avait l’intention contrairement aux habitudes de ceux de sa race qui jamais ne dénoncent les leurs, de prévenir les autorités que José menaçait de la tuer ... ceci en cas de nécessité absolue, car le geste lui répugnait fortement.
Elle atteignit Paris vers neuf heures du matin sans s’être accordé un seul instant de repos, mais elle avait eu la chance, chemin faisant, de trouver place à bord d’une voiture de livraison ainsi un bon quart de trajet.
Elle décida de s’arrêter dans un modeste hôtel de banlieue pour y dormir quelques heures et elle en sortit vers le milieu de l’après-midi, avançant de son pas leste et souple dans l’avenue Jean Jaurès. Tandis qu’elle s’apprêtait à traverser, elle eut brusquement l’impression de reconnaître quelqu’un ; il s’agissait, en effet, de Robert Montpellier.
Lorsqu’elle en fut convaincue, elle couru derrière le jeune homme pour le rattraper sur le trottoir opposé.
Robert semblait fort soucieux. La dramatique discussion qu’il avait eue avec Valérie le tourmentait sans trêve et, depuis, il n’avait cessé de la rechercher.
Il regrettait ses accusations et il imaginait combien elle devait souffrir si, comme elle le lui avait affirmé avec force, elle était vraiment innocente.
Robert luttait contre les apparences qui condamnaient la jeune fille ; quelque chose de vague, et pourtant d’irrésistible lui disait, au fond de lui-même, que celle q’il aimait ne pouvait être si foncièrement mauvaise ... Il luttait également contre son amour qui, malgré lui, l’emportait sur tout.
— Monsieur Robert ! Monsieur Robert ! Criait la jolie Bohémienne.
Montpellier tourna la tête et, reconnaissant son ancien modèle, s’arrêta en lui souriant.
— Trinidad ! S’exclama-t-il. Je suis très content de te revoir, même si je n’ai pas de travail à te proposer pour le moment.
— Cela n’a aucune importance, ré »pondit la Gitane ravie de l’accueil qu’il lui faisait. Je désirais aller vous voir pour vous demander seulement l’autorisation de me réfugier pendant quelques jours chez vous.
— Te serait-il arrivé des ennuis ? Demanda Montpellier en fronçant les sourcils.
— Oui, c’est José, ce bandit qui empoisonne ma vie ... expliqua tristement Trinidad.
— Comment ? Tu ne l’as donc pas quitté depuis longtemps ?
— Il me faisait si peur ! Soupira-t-elle désolée. C’est seulement hier que je me suis enfuie, au risque d’être tuée.
— Et tu as bien fait, approuvas Robert. Je te l’avais pour ma part, conseillé dès que je t’ai connue.
— Vous êtes le meilleur homme de la terre ! S’exclama avec élan la Bohémienne, et c’est pour cette raison que, tout de suite, j’ai pensé à vous.
— Et que puis-je faire pour toi ? Lui demanda-t-il surpris. Tu as sans doute besoin d’argent ?
— Non, il ne s’agit pas de tout de cela, monsieur Robert, protesta-t-elle vivement.
— Alors que veux-tu, Trinidad ?
— Je vous l’ai dit tout à l’heure ; gardez-moi chez vous et protégez-moi contre cet homme méchant et vindicatif ? Supplia la Tzigane.
— Calme-toi, Trinidad, fit le jeune artiste avec douceur et ne t’illusionne pas trop sur mes possibilités. Je traverse également des heures très pénibles en raison de choses très graves, fort importantes. Viens me voir à l’étalier demain matin et je ferai ce que je pourrai pour t’aider.
— Qu’avez-vous donc, monsieur Robert ? S’inquiéta la gentille fille. Je vous trouve en effet, bien mauvaise mine.
— Je suis à la recherche de deux enfants qui connaissent certainement une adresse qui m’est indispensable.
— Celle d’une femme, sans doute ? Questionna-t-elle, pâlissant légèrement.
— Oui, reconnut-il franchement.
— Vous ... vous êtes donc amoureux ?
— Oui, Trinidad et tu avais raison en prédisant que lorsque cela m’arriverai, ce serait très sérieux pour moi.
— Vous voyez ! S’exclama-t-elle. C’est toujours ainsi quand on aime vraiment. Et ... elle le mérite !
— Je ... je n’en sais rien, murmura Robert avec découragement.
— Dans ce cas, il faut l’oublier ! S’écria la Bohémienne en le fixant d’un regard ardent. Vous ne devez aimer qu’une femme honnête et vertueuse !
Montpellier baissa la tête, soupira et repris d’une sourde :
— Il m’est impossible d’aimer une autre femme qu’elle !
La Gitane dut faire appel à toute son énergie pour retenir ses larmes.
— C’est terrible ; s’exclama-t-elle, car lorsqu’on aime ainsi, il n’existe aucun remède sur terre.
— Tu as raison, et cette femme fera mon bonheur ou sera ma perte ! Laissa-t-il échapper d’une voix rauque.
— Peut-être sera-t-elle les deux à la fois, dit la Tzigane, si vous préférez la souffrance à la paix ... Seriez-vous donc fâché avec elle ?
— Oui et non ... Je n’en sais rien, répondit Robert, c’est trop long à expliquer ... Qui sait ? Tu peux peut-être m’aider.
— Moi ? S’écria-t-elle bouleversée, moi vous aider à vous entendre avec une autre ?
— Mais oui, Trinidad !
— Et que désirez-vous que je fasse ?
— Tout d’abord que tu m’aides à la retrouver et que tu lui parles ensuite.
La jeune femme se tut. Puis, après avoir réussi à dominer son émoi, elle affirma :
— Vous pouvez compter entièrement sur moi, monsieur Robert, à condition qu’il ne s’agisse pas d’une intrigante.
— Voilà justement ce que je ne sais pas, expliqua-t-il très agité. Parfois je me dis qu’aucune femme ne peut lui être comparée et, par ailleurs, je possède certaine preuve ...
— C’est surtout les preuves qui comptent dans ce cas, monsieur Robert, interrompit Trinidad, car l’amour nous induit souvent en erreur. Lorsqu’on aime, voyez-vous même si l’être aimé est un misérable, un malfaiteur, on refuse de se rendre à une telle évidence au risque de se ridiculiser aux yeux de tous.
— Je me suis déjà dit et redit tout cela, déclara le jeune homme tristement, et je ne puis cesser d’aimer cette femme de toute mon âme.
— Et vous ne savez même pas où elle demeure ? Questionna-t-elle stupéfaite.
— Non, mais je sais qu’elle est très liée avec deux enfants qui, vendent des journaux et des billets de loterie à la sortie du métro de la Porte de Pantin. Eux me renseigneront certainement et me diront où la joindre.
— Pouvez-vous me les décrire, afin que je vous aide à les trouver ? Demanda Trinidad.
— Le petit garçon doit avoir une dizaine d’années, il porte une veste beaucoup trop grande pour lui ; il s’appelle Pierrot et ...
— Pierrot ? Mais je le connais très bien ! S’écria-t-elle. Vous dites qu’on le trouve par ici ?
— Oui. C’est d’ailleurs pour cette raison que je tourne dans ce coin depuis plus d’une heure, répliqua Montpellier.
— Je ne pense pas que ce soit un bon système pour le dénicher, observa Trinidad.
— Et comment faut-il faire d’après toi ?
— Il vaut mieux demeurer toujours au même endroit ; autrement, vous risquez de vous déplacer tous les deux sans jamais vous rencontre, expliqua la jeune fille.
— Tu as raison, approuva Robert avec chaleur.
— Allons donc nous asseoir près de la fenêtre de ce café, devant la sortie du métro, et nous ne tarderons certainement pas à le voir passer, proposa-t-elle. Pendant ce temps, je vous raconterai ce qui m’est arrivé ces derniers temps.
Et ils agirent comme elle l’avait suggéré.
Le café était très animé, mais ils eurent la chance de trouver une table libre près de la fenêtre.
— A présent, monsieur Robert, dit Trinidad après que le serveur eut pris leur commande, je vais vous raconter comment j’ai connu le petit Pierrot que vous cherchez. Ce n’est pas le hasard qui m’a fait m’intéresser à cet enfant, et ce que je vais vous confier est un véritable roman d’aventure ...
Alors, Trinidad lui fit le récit du drame survenu entre sa tribu et les gardes du marquis d’Evreux, au pavillon de chasse de ce dernier.
En entendant prononcer le nom du frère d’Alice, Robert dont l’attention toute entière était fixée sur les passants, tendit l’oreille pour mieux écouter ce que lui disait sa compagne. La jeune femme lui dévoila leur arrivée au pavillon, et comment ils avaient découvert l’enfant, enfermé dans une pièce sombre de l’habitation.
— Mais pour quelle raison ? Demanda Robert très intéressé.
— Vous allez le savoir. Laissez-moi achever mon récit.
Elle lui narra ensuite l’enterrement de sa compagne, morte durant cette brève attaque, puis leur fuite, emmenant Pierrot qui lui avait raconté » tout ce qui lui était arrivé depuis le moment de sa rencontre avec le marquis d’Evreux, devant la sortie du métro, la conversation qu’il avait surprise entre Jacques et Anselme, et les ordres formels donnés par ces derniers à leur garde pour le séquestrer dans le pavillon de chasse.
Robert l’écoutait avec une curiosité de plus en plus forte ! Pour quelles raisons Anselme et son frère avaient-ils agi ainsi ?
A présent, les arguments que donnait Valérie en disait que son petit protégé était bien le fils de Julien Delorme ne manquaient pas de poids, et robert recommençait à croire à la loyauté de celle qu’il aimait.
Trinidad lui rapporté également la dispute avec José et l’énergique et courageuse intervention du petit garçon ainsi que le dramatique épisode de sa fuite.
— Depuis je ne l’ai jamais revu, ajouta-t-elle. José me retrouva, et je ne sais si ce fut la craindre causée par ses menaces ou la pitié que n’inspirait la perte de son œil qui n’incita à rester auprès de lui.
— Cela n’a pas d’importance, répondit robert. Je te donnerai un petit revolver avec lequel tu l’intimideras et tu verras qu’il n’osera plus jamais t’ennuyer. D’ailleurs, à la première alerte, tu n’auras qu’à venir te réfugier chez moi ... Ensuite, je me chargerai de lui parler.
Il se tut un instant, puis poursuivit, l’air songeur :
— Tu ne peux savoir, Trinidad, combien les révélations que tu viens de me faire, concernant cet enfant me troublent.
— Et pourquoi ? Questionna-t-elle intriguée.
— Parce que l’homme dont parlaient les ravisseurs de Pierrot, Julien Delorme, était mon meilleur ami et m’avait chargé à son lit de mort, de retrouver son fils.
— Diable ! Quel hasard extraordinaire ! S’exclama la Gitane.
— Mais ... je l’ai déjà découvert, ce fils, et il n’est pas du tout question de Pierrot ! Révéla le peintre.
— Alors, fit observer très logiquement la Bohémienne, pourquoi ces deux neveux ont-ils séquestré Pierrot ?
— C’est justement ce que je ne peux comprendre, avoua Robert. Il faut absolument que je voie ce petit ... Dans ce cas, poursuivit-il en parlant davantage à lui même qu’à la jeune femme, Valérie n’inventait rien ! Pourquoi alors, ne croirais-je pas tout le reste ?
— Je ne vous suis plus, monsieur Robert, murmura Trinidad perplexe. Qui est celle Valérie, et en quoi est-elle mêlée à l’histoire de Pierrot.
— Valérie est le nom de celle que j’aime, soupira Robert. Elle est l’amie et la protectrice de Pierrot et d’une petite fille qui s’appelle ...
— Mireille !
Robert la fixa ahuri.
— Comment le sais-tu ?
— Pierrot m’en a tellement parlé ! Expliqua-t-elle en riant.
— Ils sont inséparables. Je dois absolument les retrouver le plus vite possible. Comme tu ne dois pas être bien riche, ma petite Trinidad, prends ces dix mille francs, au cas où tu en aurais besoin.
— Je n’en veux pas, essaya-t-elle de refuser.
— J’y tiens. Ne te montre pas aussi orgueilleuse ; ne sommes-nous pas de grands amis ? Insista l’artiste.
Trinidad n’opposa plus de refus et pris l’argent que lui tendait robert, lorsque, brusquement, elle pâlit en bredouillant :
— Ciel ! Je suis perdue !
— Qu’as-tu ? S’exclama Montpellier.
Mais, en posant cette question il aperçut un homme qui, de la rue, fixait la Bohémienne en lui souriant ironiquement ; c’était un gitan très grand et très maigre, au visage brun et à l’air cruel.
— Tu connais cet homme ? Demanda Robert.
— C’est le frère de José, dit-elle dans un souffle. Il ne tardera pas à lui révéler qu’i m’a vue avec vous et que vous m’avez donné de l’argent !
— N’aie donc pas peur ! Conseilla Robert, rassurant.
— Vous ne les connaissez pas ! Rétorqua la Gitane, José est très jaloux de vous, parce qu’il sait combien je ... je vous estime.
— Ne t’occupe pas d’eux, reprit le peintre. Sortons et nous verrons bien s’il ose te parler en ma présence.
Pourtant, dès qu’ils eurent franchit la porte du café, le Bohémien aborda Trinidad.
— Bonjour ma belle ! Dit-il avec un salut moqueur.
— Que voulez-vous ? fit sèchement Montpellier.
— Je ne vous demande rien, répliqua l’homme ... Où est José ? dit-il en se tournant vers la jeune femme.
— Certainement en prison à l’heure actuelle, l’informa-t-elle d’un air de défi.
— Vous n’êtes donc plus ensemble ? S’informa le Gitan.
— Ca ne te regarde pas.
— Peut-être mais je tiens à avoir des nouvelles de mon frère. Qu’a-t-il donc fait pour avoir été arrêté ?
— Il a provoqué une bagarre dans une auberge, expliqua brièvement Trinidad, et je souhaite que le diable vous emporte tous les deux !
— Merci mignonne ! Ricana le Bohémien. Mais ... je constate que tu fréquentes ces « Messieurs » à présent.
— Cela suffit, intervint robert sèchement. Et conseillez à votre frère de ne plus importuner Trinidad.
— Vous n’êtes pas chargé de aire la loi ! Grogna l’autre.
— C’est possible, mais je ne plaisante pas, sachez-le !
— Je ferai votre commission, ricana le Gitan. (Puis s’inclinant devant Trinidad il ajouta) : Mes respects, belle demoiselle !
Ne pouvant supporter davantage l’air goguenard du voyou, Robert lui allongea un coup de poing qui l’envoya rouler sur le trottoir. L’autre se releva presque aussitôt, le couteau à la main. Mais, plus rapide que l’éclair, le jeune peintre lui tordit le poignet, l’obligeant à lâcher son arme en criant de douleur.
— Je pense que tu as compris ! Voilà comment il faut traiter les gens de ton espèce ! S’écria Robert.
Aucun de ceux qui avaient assisté à cette scène si rapide n’osa intervenir, à demi étourdi par le coup reçu, le Gitan s’éloigna en proférant des menaces, tandis que robert et Trinidad partaient dans la direction opposée.
— Comme vous êtes fort, monsieur Robert ! Dit avec admiration la jeune Bohémienne.
— Tu peux donc m’accorder la confiance, répliqua-t-il en souriant, et ne plus avoir peur.
— Hélas ! On voit bien que vous ne connaissez pas ces gens-là, assura la jeune femme inquiète. Lorsqu’il n’est pas le dessus, ils se vengent lâchement. Aussi, je vous supplie de vous tenir sur vos gardes, monsieur Robert.
En raison de cet incident, ils décidèrent de se retrouver plus tard dans un autre café des environs, et ils se séparèrent pour aller, chacun de leur côté, à la recherche de Pierrot. Ils ne pouvaient, certes, s’imaginer qu’à cet instant le pauvre petit était attaché au tronc d’un arbre au cœur d’un bois désert ...
Robert se sentait envahi par d’étranges soupçons, devinant que cette affaire renfermait des choses louches et mystérieuses. Il savait que les frères d’Alice étaient de sinistres canailles, mais il pensait également que Pierrot avait raconté à Trinidad une histoire de son invention, parce qu’il croyait toujours que le petit Guy était le véritable fils de son ami. Pourtant, il tenait à découvrir la raison de l’enlèvement et de la séquestration de Pierrot. Il ne pouvait douter de ces deux choses, puisque la Bohémienne avait découvert l’enfant enfermé dans le pavillon de chasse des d’Evreux.
Toutes les recherches furent vaines ; Pierrot ne parut pas et, lorsque Robert rejoignit Trinidad à l’heure convenue entre eux, il réalisa qu’il était, hélas, inutile de continuer.
Peut-être Valérie avait-elle interdit au petit garçon la vente de ses journaux dans la rue ? Seul, maintenant, le hasard lui permettrait de rencontrer Valérie, Pierrot ou Mireille.
Robert ne pouvait se résigner à cet unique espoir. Aussi décida-t-il de revoir Alice sur-le-champ. Peut-être était-elle au courant de la conduite de ses frères vis-à-vis du petit vendeur des grands quotidiens. Si elle ne le savait pas, il irait alors trouver Anselme et le forcerait à parler !
— Oui, c’était l’unique moyen de connaître tout de suite la vérité. Plus il y réfléchissait, plus il se persuadait que le marquis lui expliquerait le pourquoi de ces événements. Il répugnait à l’artiste de revoir se misérable ; pourtant, dans certaines circonstances, nécessité fait loi !
Il quitta Trinidad lui permettant d’aller se réfugier dans son atelier où certainement, le Gitan n’oserait pas la poursuivre. La jeune femme le remercia chaleureusement et demeura immobile, le regardant se glisser dans le taxi qu’il venait d’arrêter.
Robert donna au chauffeur l’adresse du marquis d’Evreux décidé à en avoir le cœur net une bonne fois pour toutes.
( A SUIVRE LE 10 FEVRIER )