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MOINEAUX SANS NID N° 104

29 Janvier 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

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104 L ' I M P R E V U

 

Des coups sonores frappés à la porte d’entrée résonnèrent dans toute la maison et jusque dans la grande qui y était accolé.

Pierrot et sa voisine se redressèrent tous deux en même temps, vaguement inquiets. Un instant après, ils entendirent une fenêtre s’ouvrir et une voix toute ensommeillée demander :

— Qui est là ?

— Ouvre donc, paresseux, et tu le sauras ! Répondit une voix d’homme.

— Je n’ai aucune chambre de disponible ; allez coucher ailleurs ! Grogna la voix du logeur.

— Ouvre donc ! Insista l’homme avec colère, ou j’enfonce la porte ! J’ai de quoi te payer.

— Je vous ai dis que je n’ai plus une seule chambre.

— Ca m’est égal, nous coucherons dans une grange.

— Ouvre vite, je t’en prie supplia une voix de femme, on meurt de froid dehors !

— Il vous faudra alors payer d’avance, répondit l’aubergiste ; ce sera cinquante francs par personne.

— Ouvre donc ! Nous sommes de braves Gitans qui vivent de leur commerce et de leurs talents.

— Peu après, la porte de la grange s’ouvrit et Pierrot vit entrer toute une troupe de bohémiens. Une vive discussion commença entre les voyageurs et le logeur, qui faillit dégénérer en une vraie dispute. Ils finirent par s’entendre, car l’enfant perçut le tintement de la monnaie et l’aubergiste repartit en fermant la porte derrière lui.

Les nouveaux venus s’assirent en cercle sur la paille, éclairés par la lueur d’une torche électrique, et placèrent devant eux des sacs et des paniers remplis de victuailles et de bouteilles de vin.

Ils commencèrent à se restaurer silencieusement, tandis que le vin circulait de main en main. Soudain, un bébé se mit à crier. Sa mère essaya de le calmer en le berçant et lui murmurant de tendres paroles.

— Ne vois-tu pas qu’il a faim ? Lui cria l’un des hommes, donne-lui donc sa tétée.

Le son d’une guitare s’éleva dans la grange, accompagnant un chant tzigane d’une tristesse infinie.

— Taisez-vous voyons ! Ordonna une fraîche voix féminine. Ne voyez-vous pas qu’il y a d’autres personnes qui dorment ici ?

Pierrot se tournant vivement de son côté.

« Oh ! Se dit-il en frissonnant, c’est Trinidad ! »

Près de la jeune femme était assis un Bohémien, dont un foulard noué autour de la tête cachait complètement un œil.

« Et c’est ce brigand de José qui est avec elle ... Lui que j’ai blessé à la tête en lui lançant un caillou, constat-t-il de plus en plus effrayé. Pourvu qu’il ne me voit pas avec le seul œil qui lui reste ! Quelle vilaine tête il peut avoir, celui-là ! »

Le petit garçon se serra contre son chien, couché à son flanc ; quant à sa voisine, il l’entendait à peine respirer ; elle était à demi morte de peur.

Les Tziganes discutaient à présent de leurs achats et de leurs ventes et, bientôt, ils finirent par se quereller, tandis que José ne cessait de porter une main à son bandeau.

— N’y touche pas tout le temps, lui conseilla un de ses camarades.

— Que le diable emporte le gosse qui m’a jeté cette pierre ! Si jamais je le tiens, je te jure que je lui ferai passer un sacré quart d’heure ! S’écria-t-il rageusement. Je le fouetterai jusqu’au sang ! Ah ! Qu’il soit maudit ce petit voyou !

Pierrot s’enfonça dans la paille le plus qu’il put, désirant disparaître sous terre. Il aurait voulu s’enfuir, quitter la grange, mais n’osait, de crainte d’attirer l’attention de José.

« Quelle malchance ! » Pensait-il pressentant que cela pouvait très mal tourner pour lui.

Maintenant, les Bohémiens commençaient à arranger la paille pour se coucher. Une femme s’approcha du coin où se trouvait l’enfant, mais, s’apercevant que la place était prise, elle alla s’étendre plus loin, et fut bientôt imitée par tous les autres.

Seuls, Trinidad et José restèrent encore assis à leurs places. La Gitane semblait songeuse et ne prêtait aucune attention à son mari

— Ce froid irrite ma blessure et je souffre horriblement se plaignit l’homme.

La jeune femme haussa les épaules.

— Tout est arrivé par ta faute, espèce de vaurien ! Grogna-t-elle excédée. Voilà que tu recommences !

— Certainement je recommence. Tu t’en moques, toi !

— Tue-moi une bonne fois et n’en parlons plus ! Soupira Trinidad. Mais cesse de me tourmenter. Et puisque je ne t’aime plus pourquoi me forces-tu à rester avec toi ?

— Parce que cela me plait. Et je te conseille de ne pas protester !

Trinidad ne répondit pas.

— Approche-toi et resserre mon bandeau. Il s’est relâché.

— Je vais te le changer.

— Non, ce n’est pas la peine ;

Mais la jeune Bohémienne dénoua le foulard et découvrit le visage défiguré de José dont la blessure était irritée par le manque de soins et de froid.

Pierrot le vit et frissonna d’horreur.

« S’il me découvre, il me tue ! Me dit-il. Mon Dieu ! Quel épouvantail ! Comment Trinidad peut-elle vivre avec un homme pareil. Elle en a sans doute pitié ; elle est tellement gentille ! »

Pendant ce temps, la jolie Gitane avait sortit une petite boite d’un panier et, après l’avoir ouverte, y prenait un onguent qu’elle étalait sur la blessure de José. L’homme ne cessait de gémir et de jurer de souffrance.
« Oh ! Je ne bougerai pas d’ici tant qu’il ne sera pas éloigné, se disait l’enfant en tremblant ; dussé-je y rester tout un jour encore ! »  Il serra brusquement la gueule de Vaillant qui s’agitait et grondait comme s’il voulait se jeter sur le Gitan.

« Ce bon chien va finir pas m’attirer des ennuis, pensait-il effrayé. Couché, malheureux ! »

José venait, entre temps, de s’allonger sur la paille ; il semblait calmé. Quant à Trinidad elle demeurait assise à sa place fixant tristement le vide devant elle.

Pierrot qui l’observait la trouvait amaigrie, changée. Qu’est-ce qui pouvait la retenir auprès de cet odieux personnage ? L’amour ou la pitié ?

Tout, maintenant, était silencieux mais le moineau de paris ne pouvait cependant trouver le sommeil.

— Tu ne dors pas, petit ? Lui demanda tout bas sa voisine.

— Taisez-vous pour l’amour de Dieu ! Souffla le gamin, très effrayé.

— Tu as peur, n’est-ce pas ? Reprit-elle.

— Si l’homme au visage bandé me découvre, je pourrai dire adieu à la vie ! Murmura à voix basse le petit garçon, car c’est moi qui j’ai éborgné avec un caillou.

— Alors, ne faisons pas de bruit. Mais pourquoi as-tu fait cela ?

— Parce qu’il battait la jeune femme qui est assise là-bas, expliqua Pierrot.

— Dans ce cas, tu as très bien fait, approuva-t-elle avec chaleur, car un homme qui frappe une femme est un lâche !

— C’est également mon avis.

— Tu es un chic petit bonhomme.

— Je suis un garçon bien élevé et de bonne famille répondit Pierrot avec orgueil.

La femme le dévisagea avec stupéfaction.

— Comment se fait-il, dans ce cas, que tu en sois réduit à tant de misère ?

— Je n’en sais rien, avoua-t-il franchement. Mais bientôt je serai très riche si cet homme ne me tue pas cette nuit.

— Voyons, petit, même s’il est très méchant, il ne peut faire une chose pareille !

— Ce type est capable de donner un coup de couteau à n’importe qui pour trois fois rien, assura Pierrot avec conviction.

Trinidad devait avoir perçu le murmure de leur voix, car elle regardait de leur côté.

Soudain, elle se leva et s’approcha de José en se penchant sur lui pour voir s’il dormait, puis elle se dirigea vers la porte à pas de loups, essayant de l’ouvrir. Mais elle dut y renoncer car le logeur l’avait fermée à clé. Visiblement contrariée, elle regagna sa place.

— Elle a cherché à s’enfuir et n’a pu le faire ; l’aubergiste nous a enfermés. Il a dû se méfier des Bohémiens murmura l’enfant à sa voisine.

— Il ne tardera pas à ouvrir, car les camionneurs partiront à dix heures du matin. Tu pourras venir avec moi, toi aussi.

— Oh ! Oui, Madame !

— Si tu le veux, je demanderai à ces gars de te prendre avec moi dans leur camion.

— Mais je vais à Paris, moi !

— Les Bohémiens également, tu as entendu. Ils pourraient te rejoindre sur la route. Il vaut donc mieux que tu nous suives à Bonnières. De là, s’il te reste quelque argent, tu prendras le car ou le train pour Paris.

— Hélas ! Il ne me reste plus un seul sou !

— Que Dieu te protége ! Soupira-t-elle, car je ne puis t’en donner, mon pauvre petit ?

— Merci tout de même d’y avoir pensé. Mais parlez-moi encore de la petite fille, je vous en prie.

— Et pourquoi t’intéresse-t-elle tant ? Questionna la femme, intriguée.

— Parce que je crois bien la connaître, déclara Pierrot sans hésiter. Vous avez, sans doute, entendu parler d’une odieuse mégère qui loue des enfants qu’elle dresse à demander l’aumône ?

— Non, mon petit, répondit-elle car je n’ai eu à faire qu’à Paul Macaire.

— Ne m’avez-vous pas dit aussi qu’il était de connivence avec une vieille femme ?

— En effet, il y en avait une qui lui avait procuré lé bébé.

— Eh bien ! Ca ne peut-être que la mère Picquet « l’Araigne » comme on l’appelle dans le quartier, affirma le petit garçon.

Puis, après un bref silence, il demanda :

— Madame, cela vous ennuierait-il de redire un jour ce que vous m’avez confié, si c’était nécessaire ?

— Hélas ! Mon petit, soupira-t-elle, il s’agit de choses impossibles à révéler, car la loi les punit très sévèrement.

— Mais ce n’est pas aux autorités que vous les révéleriez répondit Pierrot.

— Et à qui alors ? Demanda la femme.

— A une dame que je connais.

— Mais pourquoi à cette dame ?

— Voilà : cette dame avait eu une petite fille, mais sans être mariée ... Vous comprenez ?

— Très bien.

— Le père de cette fillette était un vaurien, un criminel. Il plaça son enfant en nourrice à la campagne, comme le font souvent les gens qui ne peuvent s’en occuper, puis il déclara ensuite qu’elle était morte.

— Je ne vois vraiment rien là de ...

— Si, tout de même, coupa l’enfant.

— Je ne te comprends pas.

— C’est tellement difficile à expliquer ! Reconnut Pierrot. Le hasard a permis que je rencontre cette petite fille qui se nomme Mireille et qui a été élevée par cette odieuse mégère surnommée « L’Araigne ».

— Mon pauvre bonhomme, tes explications sont si vagues !

— Je suis pourtant sûr, moi, que cette enfant est Mireille n et que mademoiselle Valérie est sa vraie Maman.

— C’est ton impression, mais rien me dit qu’elle soit juste, déclara la femme.

— De toutes façons, dites-moi où je pourrais vous retrouver si c’était nécessaire ? Reprit le garçonnet, têtu.

— Je n’en sais rien, petit, murmura tristement la femme. J’ai l’intention d’aller chez mon cousin à Bonnières mais, d’après ce que m’ont confié ces camionneurs, je crains de ne pouvoir y rester.

— Peut-être, alors, viendrez-vous à Paris ?

— Dieu seul le sait ! Répondit-elle d’une voix basse.

— Est-ce que vous allez finir de nous empêcher de dormir ? Grogna une Bohémienne étendue près d’eux.

Effrayés, ils se turent ...

Quelques instants plus tard, des bruits de pas se firent entendre dans l’escalier : c’étaient les camionneurs et l’aubergiste. Ce dernier en ouvrant la porte de la grange, trouva Trinidad sur le seuil, un doigt sur la bouche, lui faisant signe de se taire.

— Que se passe-t-il ? Lui demanda tout bas le logeur. Tu ne veux pas que l’on réveille tes camarades ? Pourtant, ils nous ont empêchés de dormis une bonne partie de la nuit !

— Il ne s’agit pas de ça, répondit-elle d’une voix assourdie, mais énergique. Je veux m’en aller sans que nul d’entre eux s’en aperçoive ...

Et comme le fermier hôtelier la fixait, perplexe, elle s’empressa d’ajouter :

— Ne me regardez pas ainsi ! Je n’emporte que ce qui m’appartient personnellement.

— En ce qui me concerne, fais comme il te plaira.

Pierrot crut, lui aussi, que le moment était venu pour lui de s’enfuir. Il sortit de sous la paille, ne cessant de surveiller le coin où dormait José et poussa légèrement sa voisine en murmurant à son oreille :

— Je vais essayer de m’en aller ; Où pourrais-je vous retrouver ?

— Ecris toujours à mon cousin Félix Porreaux, à Bonnières. Il saura bien te dire ou me joindre s’il ne me garde pas chez lui ... Adieu donc et bonne chance !

Pierrot se glissa vers la porte, suivi de son chien. Il allait l’atteindre, lorsque la voix de José résonna à ses oreilles comme un coup de canon.

— Trinidad !

L’enfant plongea littéralement à terre pour ne pas être vu.

— Trinidad !... Trinidad !... Hurlait l’homme.

— Calme-toi ! Je suis là, répondit la Gitane en s’approchant de lui.

— On dirait que tu cherches à t’attirer des ennuis, grogna José. Viens près de moi de façon à ce que je te vois, acheva-t-il en levant son fouet.

Il allait la frapper lorsque l’aubergiste intervint :

— Halte-là ! S’écria-t-il sévèrement. Je ne veux pas d’histoires chez moi. Fais tout ce que tu voudras, mais dehors, et non ici !

— Ici ou ailleurs, j’ai le droit d’agir comme je le veux de ma femme ! Répliqua le Bohémien, menaçant.

— Tu ne toucheras pas à un seul de ses cheveux sous mon toit, entends-tu ? Cria l’autre, nullement intimidé.

— Je le ferai devant toi, et même devant tout un régiment de gendarmes ! Hurla José en sortant un couteau à cran d’arrêt de sa poche.

Ce fut comme un signal, un ordre tacite, car tous les Bohémiens se levèrent, le couteau à la main.

L’aubergiste et les camionneurs s’empressèrent de filer, sans oublier de refermer la porte à clé derrière eux ... Hélas ! Pierrot n’avait pu les suivre !

Le tumulte qui suivit fut indescriptible : lorsque les Gitans s’aperçurent qu’ils étaient prisonniers, ils s’en prirent à José et ce furent surtout les femmes qui crièrent le plus fort ...

— Tu nous as perdus ! Ils vont courir chercher les gendarmes !

— Enfonçons la porte ! Cria l’un d’eux.

— Où est Trinidad ! S’enquit soudain José.

Or, la jeune femme profitant de la discussion avec l’aubergiste s’était glissée dehors en même temps que les camionneurs.

Il est impossible de décrire le désespoir du Gitan lorsqu’il s’en rendit compte ni de répéter les injures et les imprécations qui lui échappèrent. Il se mit à courir dans toute la grange cherchant un outil qui lui permettrait de faire sauter la serrure.

Dans un coin justement à l’endroit où se dissimulait toujours le pauvre Pierrot, il y avait le brancard dune charrette dont les roues étaient brisées. L’homme le remarqua, se jeta dessus tel un fou et saisit l’enfant par le bras pour le repousser sans le reconnaître, mais il se mit aussitôt à hurler comme un démon, car Vaillant venait de l’accrocher au mollet pour défendre son jeune maître ...

Le Bohémien essaya de lui donner un coup de couteau qu’il tenait encore à la main, mais la bête leste et agile, l’évita puis revint à la charge, l’assaillant sans relâche.

Deux compagnons de José eurent raison du courageux chien en lui plantant un couteau dans le corps.

Malgré sa morsure qui le faisait cruellement souffrir, José se précipita à la poursuite de l’enfant qui courait tout autour de la grange pour éviter une mort à peu près certaine. L’homme lui sauta dessus d’un bond de tigre et ne le reconnut qu’an l’examinant de près de son œil valide.

— Dieu me damne ! Mais c’est le petit voyou qu’il m’a blessé d’un coup de pierre ! S’écria-t-il.

Pendant ce temps, les autres Bohémiens avaient enfoncé la porte et se pressaient pour quitter vivement la grange en criant de joie ... Lorsqu’une voix d’enfant, couvrant le brouhaha général les prévint :

Il faisait encore presque nuit, mais les yeux perçants des nomades distinguèrent de loin les képis caractéristiques des gendarmes qui se dirigeaient en hâte vers l’auberge. Les occupants de la grange s’éparpillèrent comme une nuée de moineaux à travers les champs bordant les deux côtés de la route.

Pendant ce temps, Pierrot faisait des efforts inouïs et vains pour échapper à José qui l’entraînait à sa suite, ne lui ménageant ni coup de pieds ni coups de poings ...

L’enfant ne laissait échapper aucune plainte, malgré sa conviction d’une mort prochaine et inévitable.

— tu vas voir ce que va te coûter la perte de mon œil ! Lui disait José avec un sinistre ricanement. Tu vas le payer cher, petit misérable !

— Si j’étais un homme, tu ne t’attaquerais pas à moi ! Fit Pierrot, méprisant.

— Pour le moment, je te tiens, et tu ne vas pas tarder à goûter ma vengeance ! Hurla José les yeux brillants de fureur.

— Tu veux donc me tuer ?

— Je n’ai nullement l’intention de t’offrir des bonbons !

— Tue-moi mais tu seras guillotiné !

L’homme sursauta à ces paroles.

— Oui, continua Pierrot, tu seras condamné à mort !

José éclata d’un rire strident.

— Je m’en moque, répliqua-t-il mais je veux que tu paies la dette que tu as contractée envers moi !

( A SUIVRE LE 1 FEVRIER )

 

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