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MOINEAUX SANS NID N° 10

22 Avril 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

10 L'ACCUSATION

 

Il y avait deux heures que Robert Montpellier travaillait, où plutôt, qu’il essayait de travailler, quand il vit arriver un taxi qui se dirigeait vers la villa de mademoiselle Labeille. La voiture s’arrêta devant la porte du jardinet. Un homme élégant en descendit.

Une intense émotion s’empara du peintre. « Serait-ce là le mystère que je devine dans la vie de cette personne aussi étrange que belle ? » se demanda-t-il

Mais quelques instants plus tard, il vit apparaître Valérie sur le seuil. Elle semblait en proie à une violente colère ; il était évident qu’elle ne voulait pas recevoir son visiteur. Et comme celui-ci avait l’air d’insister pour entrer. Robert songea, non sans une certaine inquiétude : « Vais-je être encore obligé de m’en mêler ? »

L’individu en question n’était autre que Jean, l’odieux séducteur de Valérie.

— Pourquoi es-tu venu ? s’écria-t-elle tout en lui barrant la porte. Va-t-en ! Je t’ai déjà dit de ne plus revenir !

Un sourire énigmatique apparut sur les lèvres de Jean Marigny tandis qu’il haussait les épaules. Il ne paraissait absolument pas impressionné par les paroles de son interlocutrice.

— Laisse-moi au moins te dire deux mots, répondit le cynique individu. Mais Valérie secoua la tête.

— Nous n’avons plus rien à nous dire ! Tout est fini entre nous !

A ces mots, il affecta une douloureuse surprise.

— Mais pourquoi, Valérie ? s’exclama-t-il. Je t’aime ! Je t’ai toujours aimée ! Il faut que nous nous expliquions !

— Va-t-en ! Va-t-en d’ici ! Tu me fais horreur ! Je me demande comment j’ai pu t’aimer !

La voix de Valérie était résolue. N’importe qui ne serait senti humilié par ces paroles. Jean au contraire se mit à sourire ironiquementet répondit avec calme :

— Ce que j’ai à te dire est très sérieux, Valérie, et…

La jeune femme l’interrompit :

— La police est déjà venue te chercher ; elle va certainement revenir.

Il eut un geste d’insouciance.

— Qu’est-ce que ça peut me faire ? cria-t-il avec arrogance. A peine me suis-je présenté au juge qu’il m’a remis en liberté… Ecoute-moi un moment et je te convaincrai que je ne mérite pas ton mépris.

— Que tu le mérites ou non, c’est le seul sentiment que tu m’inspire ? répliqua-t-elle. Ce que je sais, c’est que le juge a eu tord de te remettre en liberté. Tes mains sont tachées de sang !...

— Qu’est-ce que tu dis ? s’écria l’infâme garçon avec une indignation admirablement simulée.

— Va-t-en ! cria Valérie, hors d’elle-même ; va-t-en ! Ne t’occupe plus de moi ! Sinon, je vais moi-même informer le juge que c’est toi l’assassin !

— Valérie ! Si tu savais comme tes paroles me font mal, s’écria le séducteur d’une façon mélodramatique. Toi, la femme que j’adore, celle que j’aime le plus au monde, parler ainsi de l’être qui ne vit que pour toi ! (Il baissa la tête et soupira) : Tout est donc fini entre nous puisque tu me crois capable d’une telle monstruosité ! Adieu pour toujours Valérie.

Il fit volte-face et se dirigea vers la voiture qui l’attendait devant la porte. Mais à peine avait-il fait deux pas que Valérie le rappelait en disant :

— Attends ! Tu as raison ; nous avons à parler !

Elle s’effaça pour lui laisser le passage libre.

— Entre !

La jeune femme se retourna ensuite vers la petite fille qui attendait immobile dans un coin la fin de cette discussion à laquelle elle ne comprenait rien. Valérie lui dit :

— Mireille, sois gentille ; va jouer un peu ; j’ai besoin de parler à ce Monsieur.

Obéissante, l’enfant s’éloigna en gambadant dans la neige.

— Qui est cette gamine ?

— Qu’est-ce que cela peut te faire ?

— Il me semble l’avoir déjà vue quelque part.

— Cela m’étonnerait. On l’obligeait à demander l’aumône dans les rues, révéla Valérie sèchement.

L’homme tressaillit.

— Et qui l’envoyait mendier ?

- Cela ne te regarde pas ! Une misérable sorcière, celle-la même qui m’a prêté de l’argent sur ma maison. Elle finira bien par me chasser de chez moi, la maudite femme… Mais ce n’est pas de cela que nous avons à parler.

— Pourtant…

Valérie ne lui laissa pas de temps d’achever sa phrase.

— J’ai cru tout ce que tu me racontais, dit-elle, car j’étais aveugle mais maintenant, c’est fini !...

— Cela veut dire que tu ne m’aimes plus ? interrogea-t-il avec le sourire mielleux d’un homme encore sûr de son influence sur une pauvre fille.

— Non seulement tu es odieux, mais encore tu es stupide ! répliqua Valérie. Pour continuer à t’aimer, il faudrait que je fusse aussi perverse que toi. Et puis, tu me fais peur ! Depuis que je sais ce que tu as fait, je suis convaincue que ton infamie n’a pas de bornes !

Il se remit à sourire.

— Naturellement, dit-il, tu es assez sotte pour me prendre pour un assassin !

— Quand mon père est arrivé, tu es parti avec notre fille, rappela Valérie

— Avec ton consentement ! Et c’était la seule chose que nous pouvions faire !

— Quand tu es revenu de voyage et que je te l’ai réclamée, tu m’as dit qu’elle était morte…

— Oui. Et alors ?

Valérie lui jeta un regard implorant, comme si sa vie même dépendait de la réponse qui serait faite à cette question.

— C’était faux, n’est-ce pas ?

— Pourquoi t’aurais-je menti ?

— Pour te sentir moins lié à moi !

— Quelle bêtise ! s’exclama Jean, secouant la tête comme pour affirmé sa bonne foi. Tu peux douter de tout, sauf de mon amour pour toi !

— Mais tu m’as rendue malheureuse ! Tu as gâché ma vie, tu m’as couverte de honte, tu m’as pris la fortune que mon père avait eu tant de mal à économiser. Tout cela, je suis prête à te le pardonner pourvu que tu me dises la vérité au sujet de mon enfant.

Jean Marigny comprit que s’il confessait son ignominie, il était perdu ; s’il disait qu’il avait vendu sa propre fille, personne ne douterait plus de sa culpabilité dans l’assassinat de la belle artiste.

— Je t’ai dit la vérité, insista-t-il. Pourquoi ne me crois-tu pas ?

— Il me faut des preuves, répliqua la jeune femme avec décision. As-tu seulement un certificat de décès à me montrer ?... Mêne-moi chez la femme qui l’a soignée, conduis-moi sur la tombe de cette malheureuse enfant.

— Toutes ces preuves-là, tu les auras !

— Quand ?

Jean Marigny fit un geste vague.

— Je ne sais pas… Je rechercherai le certificat dans mes papiers, je t’amènerai la femme… et elle est encore en vie.

— Je te donne quinze jours.

— Et si je ne le fais pas ?

— Alors, ce sera moi qui porterai au juge les preuves de ta culpabilité, déclara froidement Valérie. Ecoute-moi bien ; où tu me donnes la preuve irréfutable de la mort de ma fille, ou je te livre à la justice !

Le bandit la fixa pendant quelques instants, l’œil menaçant, puis il questionna d’un ton irrité :

— Quelles preuves as-tu contre moi ?

— Cela ne te regarde pas !

— Tu ne peux pas en avoir, assura-t-il en secouant la tête. Si tu savais !... Etre ainsi soupçonné d’un crime est quelque chose d’horrible ! Oui, Valérie, j’ai peut-être mené une vie un peu désordonnée ; seulement je n’en suis pas responsable, je te le jure ! Ma manière de vivre a pu faire croire à ma culpabilité ! Mais j’en ai assez ! Je vais tout te dire ! Eh bien ! oui, je t’ai été infidèle, je t’ai trompée mais je t’aimais ! Et je te demande pardon, Valérie !

— Tu mens ! Tu mens ! répliqua la jeune femme révoltée. Je sais où tu as caché les bijoux que tu as pris à ta victime ! Ce soir-là, tu es venu avec ton veston taché de sang !

Jean Marigny eut un sursaut, vite réprimé, puis il la fixa avec ses yeux immenses qui brillaient d’une lueur étrange.

— Tu délires, Valérie ! s’écria-t-il d’une voix dure, métallique. Si je ne te savais pas dévorée de chagrin, je ne pourrais te pardonner. Quoi ? Douter ainsi de moi ? Oh ! Valérie ! Ma Valérie adorée !

— Tu ne doutes plus que j’ai la preuve, n’est-ce pas ? Hypocrite ! Vil individu ! jeta le jeune femme vibrante d’indignation.

— Où est-elle cette preuve ? questionna Jean avec hauteur. Maintenant c’est moi qui te prie de me la montrer. Donne-moi cette preuve, Valérie !

Il avait prononcé ces derniers mots sur un ton péremptoire, menaçant. Il était sûr que sa maîtresse finirait par se laisser intimider, mais il fut bien déçu, car celle-ci lui répondit avec la plus grande énergie :

— Je ne donnerai cette preuve quand tu m’auras apporté le certificat de décès de ma fille.

Le misérable serra les poings, domptant sa colère.

— Non, refusa-t-il, pendant que ses yeux jetaient des flammes. Il me la faut tout de suite ! Autrement même si cela doit me causer du tort, je dirai au juge que tu avais une preuve de ma culpabilité ou tout au moins de ma participation au crime ! Et tu seras accusée de complicité ! Alors, tu parles, oui ou non ?

— Puisque tu insistes… Eh bien ! Je t’ai vu ensevelir les bijoux dans le garage !

La plus grande stupeur parut sur le visage de Jean.

— Est-ce possible ? s’exclama-t-il.

— Ce n’est pas seulement possible, c’est vrai ! assura Valérie. Comme tu vois, je ne peux pas douter de ta participation à ce meurtre.

Changeant brusquement d’attitude, il prit un ton de commisération pour répondre à Valérie.

— Tu as eu une hallucination, ma belle ! dit-il ironiquement. Il est vrai que, ce soir-là, j’ai séjourné quelques minutes dans le garage mais c’était parce que je ne voulais pas rentrer chez moi immédiatement… J’y suis allé pour me protéger du froid et pour réfléchir sur le meilleur moyen de me calmer. Ensuite, j’ai changé d’idée et je suis parti…

— Tu mens ! soupira la jeune femme. Après ton départ, j’y suis allée, moi, dans la remise, et j’ai trouvé la cachette des bijoux. Je les ai tenus entre mes mains !

— Qu’est-ce que tu racontes là ? cria Jean Marigny. Et qu’en as-tu fait de ces bijoux ?

— Je les ai remis où je les avais pris, dit Valérie avec un calme étonnant.

— Je t’assure que tu as eu une hallucination ! reprit le triste personnage.

— Non, je suis sûre que c’était la réalité… une abominable réalité ! affirma Valérie résolument.

— Alors ils doivent être encore là, n’est-ce pas ?

La jeune femme resta hésitante, frappée par le ton de sincérité de Jean et, surtout, ne sachant que répondre à une pareille question. Comment aurait-il pu rester aussi calme s’il avait participer au crime crapuleux de la rue Lakanal ?

L’homme la fixait, attendant une réponse, mais comme elle restait muette, il répéta :

— Donc, les bijoux doivent être encore là, n’est-ce pas ?

Valérie se ressaisit.

— Oui, sûrement, répondit-elle.

- Eh bien ! Allons les chercher. Si vraiment il s sont là, comme tu le dis, j’irai moi-même conter le fait à la police et lui demander d’éclaircir ce mystère. Alors, on y va ?

Valérie frémit. Une angoisse soudaine s’empara d’elle ; Jean s’était donc pas coupable ? Elle l’aurait acusé injustement ? Sinon, comment pouvait-il se montrer aussi sûr de lui ? Elle se souvenait pourtant bien d’avoir vu les bijoux, de les avoir touchés. A ce souvenir, elle sentit un long frisson lui parcourir le corps tout entier ; d’après Jean Marigny elle aurait été le jouet d’une hallucination ? Pourtant…

— On y va ? demanda encore Jean avec impatience.

Valérie n’osait plus le regarder en face. Un profond soupir sortit de sa poitrine et d’une voix presque imperceptible elle acquiesça :

— Oui, allons-y !

 

(A SUIVRE LE 22 AVRIL)

 

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