MESSAGES EXTRA RAPIDES
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MESSAGES EXTRA-RAPIDES
Fantaisie humoristique par Louis POSTIF
Le système employé par M. Hussel pour que ses petits messagers portent rapidement les lettres et les paquets à domicile est pour le moins ingénieux. Mais il est peu probable
qu'on applique jamais à nos petits télégraphistes parisiens.
Il y avait bien dix ans que je n'avais pas revu Ulysse Hussel. Il avait brusquement quitté Londres, après avoir fait d'assez mauvaises affaires. Mais il avait laissé à tous le souvenir d'un homme d'une audace et d'une énergie tout exceptionnelles.
Et voici qu'au coin d'une rue je le rencontrais, à peine changé, à peine un peu grisonnant.
— Qu'êtes-vous donc devenu ? Lui demandai-je.
— Je suis directeur, me répondit-il, d'une importante compagnie, que j'ai moi-même fondée, la « Quick Return Boy-Messenger Compagny » (Compagnie pour mettre à la disposition du public des jeunes messagers extra-rapides).
On se plaint sans cesse à Paris de la lenteur des petits télégraphistes. On se plaint à Londres de la lenteur des commissionnaires et des petits messagers.
Vous n'ignorez pas la sagesse de l'axiome « Time is money » ? j'ai eu souvent l'occasion de constater, non sans regret, l'énorme quantité de temps perdu par le petit messager en général dans ses interminables flâneries. Un jour, l'idée suivante me vint subitement à l'esprit, comme une inspiration : pourquoi n'appliquerait-on pas un pétard automatique aux petits commissionnaires ?
— Excellente idée, dis-je. Et comment cet instrument fonctionne-t-il donc ?
— C'est très simple. Un message doit être délivré disons à Pall Mall. Le temps nécessaire pour aller et revenir est d'environ quarante minutes. Parfait. J'appelle alors un de mes petits bonshommes et lui attache derrière le dos le système à pétard automatique en le réglant de manière à ce que le pétard explose dans un intervalle de quarante minutes. Je suis seul à posséder la clé de l'appareil à l'aide de laquelle le pétard pourra être détaché. Ordinairement le mioche est de retour en moins d'une demi-heure.
— Mais, insinuai-je, qu'appelez-vous donc « ordinairement ? » Qu'arrive-t-il donc si le malheureux dépasse la limite de temps que vous lui avez fixé ?
— C'est très simple à deviner. Lorsque les quarante minutes se sont écoulées, il se produit alors une forte détonation, un nuage de fumée, puis le système automatique se détache et tombe à terre.
— Mais, alors... le malheureux jeune homme ,
— Si c'est un brave garçon, son âme s'en va parmi les anges, sinon...
— Mais le public avec ses vues humanitaires doit certainement protester contre cette mesure arbitraires de vote part ?
— Pas du tout. Depuis que le prince de Galles à dit : Angleterre, réveille-toi » le public anglais s'est ardemment mis à l’œuvre pour l'amélioration de ses méthodes commerciales.
Au premier abord nous avons eu naturellement quelques démêlés avec les autorités chargées de veiller à l'entretien des rues, en augmentant la puissance de l'explosif, les morceaux du jeune garçon sont désormais projetés à une telle distance qu'on arrive à peine à les remarquer.
— Et, dites-moi...
— Veuillez m'excuser, une minute seulement, dit le directeur, comme l'un des commissionnaires arrivait, essoufflé dans le bureau.
— Suis-je bien à l'heure ? Demande anxieusement le petit ; je n'ai pas cessé de courir.
— Tu es dix minutes en avance, dit le maître en lui caressant la tête de sa main.
Il détacha ensuite le pétard qu'il jeta dans un réservoir rempli d'eau qui se trouvait à sa portée.
— Et maintenant, monsieur, je suis à vous, dit-il en s'adressant à moi.
— J'allais vous demander... Est-ce qu'il vous arrive de perdre un grand nombre de ces jeunes gens chaque année ?
— Non, pas énormément. En moyenne deux par mois. D'ailleurs, lorsque l'un d'entre eux disparaît ainsi les autres deviennent de ce fait beaucoup plus vifs.
— Mais que disent les parents de jeune garçon qui explose ? Ils doivent vous attirez beaucoup d'ennuis ?
— Oh ! Ils ne nous tracassent pas outre mesure. La plupart des parents sont trop heureux d'être débarrassés à si bon compte d'un gamin turbulent.
Quelquefois pourtant, un père de famille se dérange, et vient nous faire des menaces. Dans ce cas, il me suffit d'allouer dix shillings de compensation au brave homme et il s'en va, persuadé qu'il gagne encore à ce marché. Mais en règle générale je préfère engager des orphelins.
A cet instant, un jeune homme la face écarlate baignée de sueur, les yeux lui sortant de l’orbite, s'élança dans notre direction en criant :
« — Je n'ai plus que six secondes ! »
En un clin d’œil, mon interlocuteur le saisit entre ses mains et le plongea jusqu'au cou dans le réservoir. La seconde suivante, on entendit un sifflement perçant suivi d'une véritable cascade puis le jeune homme émergea dans un état lamentable.
— Cela t'apprendra à ne pas t'amuser à regarder les chiens se battre dans les rues, dit M. Hussel.
— C'est vraiment merveilleux, m'écriai-je.
— L'idée était très simple, me répondit M. Hussel... mais il fallait la trouver.
REVUE NOS LOISIRS DU 7 JUIN 1908